Cette anthologie est d’autant plus précieuse qu’elle a été élaborée par le poète lui-même jusqu’à sa mort en 2005. Il lui a apporté la plus grande attention, sa femme Sylvia Lipa l’a achevée. Les Éditions Seghers ont publié le premier livre du poète en 1954, Mont Athos, montagne sainte, trois ans plus tard : Découverte du monde antique, une traduction et un choix commenté des voyages d’Hérodote, puis L’envol d’Icare, 1993, 2023, À l’orée du pays fertile, posthume, 2011, En cheminant avec Hérodote, 1981. La publication de cette anthologie, revue et augmentée, pour l’année du centenaire de la naissance de son auteur, est un évènement éditorial. En effet, ce livre parcourt l’intégralité de l’œuvre poétique du poète.
Il réunit également des plaquettes aujourd’hui épuisées, des poèmes inachevés, un recueil (fac-similé) : Essais divers, Essais d’hiver, des extraits du Carnet de Jacques Lacarrière, des textes critiques et une bibliographie exhaustive.
Journaliste, critique, traducteur du grec ancien et moderne, auteur de récits de voyage (il a souvent été comparé à Nicolas Bouvier), amoureux fou de la Grèce (il est l’auteur d’un Dictionnaire amoureux de la Grèce et d’un Dictionnaire amoureux de la mythologie), Jacques Lacarrière a reçu en 1991 le grand prix de littérature de l’Académie Française et en 1995, il est fait Commandeur de l’ordre des Arts et des Lettres.
Aussi dense soit-elle puisqu’elle recouvre une œuvre exceptionnelle, cette anthologie, organisée en sections, se lit avec aisance. Chacune d’elle est introduite par un texte de l’auteur permettant au lecteur d’accompagner le poète dans sa sélection et de saisir les lignes directrices de son écriture : Adam des mots, Les Alchimères (L’archontat du sable, 1947–1952, L’archaïsme est notre avenir, 1947–1960), Grèce (L’Aurige, 1977, Aurige/Adyton, L’enfance d’Icare, 1995, Amours d’écume, six poèmes pour Aphrodite, 2002), À la tombée du bleu, Nuits (Contre-nuits), Terre (Lapidaire, 1985, Lichen, 1985, À l’orée du pays fertile, 2001–2005, Poèmes inachevés, Essais divers, Essais d’hiver (fac-similés), Carnet de Jacques Lacarrière), Immémorial Orphée textes critiques, Bibliographie exhaustive.

Jacques Lacarrière, Œuvres poétiques complètes, À l’orée du pays fertile, préface de Valérie Marin La Meslée, Seghers, 2025, 364 pages, 21 €.
Travail d’une extrême qualité, ce livre n’est en rien un aperçu de l’œuvre littéraire d’une vie, mais un condensé où implose et explose, en trames savamment construites, l’archéologie même d’une écriture. Il faut y lire le don d’un homme au voyage et à l’écrit, sa dévotion à la lumière. Aimé Césaire avec son Cahier d’un retour au pays natal fut à l’origine de cet éblouissement, il faut citer aussi les surréalistes Breton et Eluard et l’extraordinaire éclat de la Grèce ressenti pour la première fois en 1947 lors d’un voyage au Mont Athos.
Les dédicaces qui jalonnent l’œuvre disent la reconnaissance et l’admiration du poète mais plus encore la filiation où il s’inscrit et dont il ne dérogera pas : les poètes Aimé Césaire, Lorand Gaspar, Georges Séféris (cité dans un poème), Michaux, Claude Roy, Paul Celan, Zéno Bianu…, le psychanalyste et dramaturge Jean Gillibert, Jacques Faucherre spécialiste de chimie minérale. C’est en poète qu’il pénètre les tableaux de Picasso, Klein ou de Chirico et en descelle chaque pan, sa poésie entre en résonnance et osmose avec la peinture. Et le poème n’est pas une simple description du tableau, ni même son seul prolongement, mais une égale plongée dans ce que Chirico nommait l’œuvre profonde, les abîmes les plus reculés (…) là où nulle rumeur de ruisseau, nul bruissement de feuillage ne passe où comme l’écrit Lacarrière Heurter l’inapprochable avec le rebord d’un cerceau.
Poète du voyage, il l’est pour le lieu, le topos, pour cette rencontre tangible avec le paysage dont il perçoit chaque frémissement naturel ou mythique. Les figures mythologiques sont omniprésentes dans l’oeuvre et toujours opérantes dans l’écrit. Le poète ne se soustrait pas à leur pouvoir qui n’est pas que simple souvenance. Il est celui qui lie verticalité et horizontalité. Sa poésie dit jusqu’à l’intérieur de chaque pierre ou élément qu’il soit végétal, minéral, de terre, feu, d’air ou d’eau Salpêtre Entre les champignons et les volcans/état larvaire de l’eau qui veut devenir feu // Lichen I Aveu/de l’inconscient des arbres// Ambre Les Anciens te nommaient electrum car tu attises en l’homme son besoin de foudre engloutie. Il l’admet, il le revendique, De ce cri, de ce rêve-là, je suis né. Et c’est bien de ce Cri d’Icare chutant dans les bleus des étoiles, qu’il écrit aussi.
Le lyrisme propulse la langue, l’enrobe aussi de cet élan enthousiaste perçu par le poète dans sa rencontre avec la beauté du monde Elle libère le bruissant naissain/Des mots langés de métaphores // Sous ce nom d’Orphée se cachait pour moi- et se cache toujours- le pouvoir éveilleur du langage, le pouvoir des images. Le lyrisme dans l’écriture ne saurait être un voile, un enjolivement futile, ou une méconnaissance, Lacarrière n’est pas un admirateur béat du monde, il n’ignore rien des affres, et le ton peut atteindre une dimension grave voire tragique :
De cette terre jamais je ne serai l’enfant. Trop de gravités fatidiques, de gouffres et d’insondable//Il n’y a pas d’estuaire pour les sentiers mais une fin anonyme, innommée, un simple effacement, une soudaine absence// Larmes bleues des momies qui ne peuvent oublier le ciel//Penché sur le rebord des fleuves, je me refusais à y voir un courant mais la rencontre aléatoire de milliers de remous// Èleusis Et des secrets perdus dans les yeux d’un cheval/Veillant sa propre mort.
La poésie est scellée dans chaque pas et mot de Jacques Lacarrière, il est cet aurige dont il grave le nom dans chacun de ses poèmes, le sauvant de l’anonymat, lui restituant pérennité, lumière, et force créatrice.
Pour Sylvia
On découvrit à Delphes à la fin du siècle dernier la statue d’un aurige, d’un conducteur de char. Œuvre anonyme représentant le vainqueur anonyme des Jeux delphiques. Le seul nom qu’on connaisse est celui de son maître propriétaire du char : Polyzalos de Géla. Pourtant c’est lui, l’aurige, qui gagna les Jeux, non son maître. Ainsi à travers lui, s’est écrite en moi l’histoire d’une Grèce anonyme, porteuse de Victoire. Une histoire faite par ceux qui n’ont jamais laissé d’autre nom que celui d’un aurige.
Présentation de l’auteur
- Jacques Lacarrière, Œuvres poétiques complètes, À l’orée du pays fertile - 6 mars 2026
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