Tristan Felix, Grimoire des foudres

Par |2023-11-22T17:42:13+01:00 12 novembre 2023|Catégories : Critiques, Tristan Felix|

Devenu chardon, il entra dans la gueule de la chèvre. Il con­nut là le chant pro­fond de la meule et le craque­ment de l’os … (P.46)

Les Sur­réal­istes le savaient, Jacques Hérold, Hans Bellmer, Max Ernst, René Magritte, Oscar Dominguez et tous les autres, nous por­tons — tels un remords, un regret, un espoir, une promesse — des formes inédites, des mon­stres délec­tables, des chimères fugaces, frag­iles, inélucta­bles et pour­tant inquiètes d’avoir été si peu de chose dans l’évanescence de nos rêves.

Le Gri­moire des foudres de Tris­tan Felix est dans la lignée de ces grands décou­vreurs d’altérités. Comme tous les vrais chercheurs, celles et ceux qui par­tent errer hors des sen­tiers bat­tus, sur des ter­res que rien, sauf le bat­te­ment de leur cœur ne balise, le poète en appelle, tout d’abord, à des chiffres :

« 36 con­tes mag­iques », « 21 poèmes com­posés de trois ter­cets d’ennéasyllabes », et enfin un « gri­moire en 21 pass­es, cha­cune struc­turée en trois par­ties : « un cauchemar », suivi d’une « for­mule mag­ique en italiques », et enfin d’un « mir­a­cle » … Le chiffre trois est essen­tiel puisque l’ouvrage est com­posé comme un trip­tyque, mais le neuf (trois fois trois ou trois plus six) l’est égale­ment peut-être parce que tous les chiffres, au fond, sont « neuf(s) », pourvu qu’on leur prête une âme ? Comme le dit le poète, à con­di­tion qu’ils aident à « délivr­er l’ombre farouche », ils ne sont plus seule­ment « con­traintes obses­sion­nelles » mais devi­en­nent promess­es de formes nou­velles. Bien enten­du, comme tout organ­iste est appelé à le faire avec les bass­es chiffrées, cette numérolo­gie est là afin d’être elle-même « dé-chiffrée » au sens très pré­cis de ce verbe et, in fine, « réal­isée » en pure musique. Et puis, il faut bien qu’il y ait, au départ, de la mesure pour mieux se mesur­er, ensuite, au démesuré.

Voilà pourquoi ce « Gri­moire », si han­té par la mort, est tout de même habité par un à venir. Il éla­bore un univers imag­i­naire qui serait très proche d’un retour à une enfance adulte, assumant de tourn­er le dos à la réal­ité maus­sade par une créa­tiv­ité tous azimuts. 

Tris­tan Felix, Gri­moire des foudres, PhB édi­tions 10 euros ISBN 979–10-93732–72‑5.

Renon­cer à sa forme afin d’en essay­er bien d’autres ? Les « 36 con­tes mag­iques » sont autant d’extraits, sen­si­ble­ment de même taille, de « frag­ments sans queue ni tête qui don­naient soif de mort » et dans lesquels pré­vaut « l’inquiétante étrangeté. »

Foin de la grise rai­son raison­nante, on célèbre la sen­sa­tion pure, la sen­so­ri­al­ité, la sen­su­al­ité impérieuse de l’enfance, dans les « 21 noc­turnes » suivants :

(…) l’âme s’en revient dévitrifiée
ren­due aux dunes mou­vantes pâles
lors, qu’on y aban­donne ses mains !

et son grain de peau au cœur du quartz
ses grains de folie aux trous de l’orgue
épars et noués en rubans d’algues (…) 

Et qu’il me soit per­mis d’évoquer le « petit mir­a­cle » que fut pour moi la décou­verte du court-métrage onirique Sor­tilèges (à retrou­ver sur le site tristanfelix.fr), lequel reprend cer­tains textes du deux­ième volet du Gri­moire inti­t­ulé « L’orgue de Dominique Preschez » et dans lequel l’on peut enten­dre la musique impro­visée de cet organ­iste (et je serais bien curieux de con­naître le nom de l’instrument qui a été touché). Pour moi, l’orgue fut et reste non seule­ment un prodigieux instru­ment de musique, mais encore, une incom­pa­ra­ble boîte à rêves. Que mon imag­i­naire se fane un tant soit peu, il suf­fit que je pense à un orgue, que j’écoute de l’orgue, que je monte à un orgue, pour que, tout soudain, mon intérieur, de nou­veau, bour­geonne. Alors, d’avoir ren­con­tré à la lec­ture de cet ouvrage « une sœur » en « organ­ité », voilà un cadeau bien inat­ten­du de la vie.

Quoi qu’il en soit, ce « per­vers poly­mor­phe » qu’est l’enfant à venir, joue avec toutes les formes pos­si­bles. A cet égard, on voit bien que Tris­tan Felix n’est pas seule­ment poète avec les mots, mais qu’elle crée en dessi­nant (l’ouvrage présente qua­tre gravures de l’auteur), en réal­isant des films (comme ce court-métrage dont nous venons de par­ler), et par bien d’autres biais. Et si j’ai don­né les noms, au début de cette recen­sion, de grands plas­ti­ciens sur­réal­istes, c’est que les œuvres visuelles de Tris­tan Felix m’ont fait penser à eux.

de l’haleine retrou­vée du chant
s’en vien­nent de drôles d’oiseaux verts
acides aux ailes épineuses »
(…)
jusques aux trompes de Saint-Eustache 

Les synesthésies se mêlant aux jeux sur les mots, elles bous­cu­lent nos sen­sa­tions et leur font dire du neuf. Et nous en trébu­chons de rire. Même si nous sommes tou­jours dans la prob­lé­ma­tique surréaliste.

Il est cer­tain qu’un ouvrage si haut per­ché (et en même temps si proche de nos fragilités), voit au-delà des lim­ites humaines. Il y est donc ques­tion de mort, bien enten­du, d’os, de squelettes, de « camarde en rade ». Pour que des méta­mor­phoses advi­en­nent, il faut que les formes révolues péris­sent : « l’ancienne cen­dre de vies cramées »

Mais

des fis­sures de touch­es s’extirpe
un insecte blanc presque invisible
comme un voleur il se sauve intact »

Les mots en fusion ouvrent la voie à ces créa­tures à venir, peut-être tout sim­ple­ment à un regard nou­veau sur l’étrange beauté de la vie ? Il me sem­ble que tout ce bel univers poé­tique est à reli­er à cet INEXPLORÉ dont par­le Bap­tiste Mori­zot, un regard « neuf » sur le petit peu­ple des êtres, insectes, herbes, cette humil­ité grouil­lante des choses qui per­met à nos exis­tences de s’épanouir. Com­ment appren­dre à aimer l’inhabituel, « d’autres grands debout qui n’auraient pas l’habitude de l’habitude » ? L’ouvrage de Tris­tan Felix a le mérite de sug­gér­er quelques répons­es, mais surtout de pos­er la question.

Présentation de l’auteur

Tristan Felix

Tris­tan Felix est née au Séné­gal et demeure à Saint-Denis. Poète polyphrène et poly­mor­phe, elle décline la poésie sur tous les fronts. Elle pub­lie en vers comme en prose, chronique et, pen­dant douze ans, a codirigé avec Philippe Blondeau La Passe, une revue des langues poé­tiques. Elle est aus­si dessi­na­trice, pho­tographe, mar­i­on­net­tiste (Le Petit Théâtre des Pen­dus), con­teuse en langues imag­i­naires et clown trash (Gove de Crus­tace). Elle donne des spec­ta­cles dans des théâtres, des galeries-musées, des médiathèques, salons, insti­tuts cul­turels ou sco­laires, fes­ti­vals. Elle expose ses dessins et pho­togra­phies. Elle organ­ise des lec­­tures-prouess­es sur scène ou à la radio, des Tro­quets Sauvages, des ate­liers de cal­ligra­phie et des con­férences ani­mées sur la manip­u­la­tion, à Paris comme en province. Elle enseigne par­al­lèle­ment les let­tres, à sa façon, au pied de la Goutte d’Or, à Paris.

En 2008, elle fonde avec le musi­cien com­pos­i­teur Lau­rent Noël L’Usine à Mus­es, pour la pro­mo­tion des arts vifs et de la poésie, et fab­rique des courts-métrages avec son com­plice nicAmy, cam­era­man. Elle cul­tive l’échange, l’étrange, le brut et le ciselé. Ses créa­tures venues d’ailleurs ten­tent de guérir qui s’y frotte. Son univers onirique est inquié­tant et jubi­la­toire, entre théâtre de rue intérieure, cab­i­net de curiosités et cirque poétique.

© photo Isabelle Poinloup

 

Recueils

Heurs, Dumerchez, 2002.
Fran­chis­es, avec Philippe Blondeau, L’Arbre, 2005.
À l’Ombre des Ani­maux (poèmes et pho­togra­phies), L’Arbre, 2006.
Coup Dou­ble, (poèmes et pho­togra­phies), avec Ph. Blondeau, Corps Puce, 2009.
Ovaine (con­telets et dessins), Her­maph­ro­dite, 2009.
Gravure, V.Rougier éd. 2011 (pour Pile de Proverbes de C. Kaïteris)
Jour­nal d’Ovaine, L’Atelier de l’Agneau, 2011.
Trip­tyque des Abysses (dessins) ; Quatuor à fils (dessins/poèmes), L’Atelier de l’Agneau, 2011.
Volée de Plumes (dessins à 2 plumes avec Gabrielle B. Pes­li­er), L’Atelier de l’Agneau, 2013.
Trois ouvrages col­lec­tifs chez Corps Puce.
Aphon­ismes et Avis de Recherche, Flam­mar­i­on, 2013, 2015 (col­lec­tifs).
Les Farces du Squelette (textes et dessins), Venus d’Ailleurs, 2014.L’Ivre de Bor­ds (textes de M. Mouri­er, dessins de T. Felix), Car­ac­tères, 2014.
Sorts, poèmes, Hen­ry, 2014.
Bruts de Volière (textes et dessins, avec M. Mouri­er), L’Improviste, 2015.
Zinzin de Zen (textes et pho­togra­phies), Corps Puce, 2016.
Pen­sée en herbe du XXIe siè­cle (apho­rismes de col­légiens), Corps Puce, 2016.
Obser­va­toire des extrémités du vivant (textes et pho­togra­phies), Tin­bad, 2017.
Alphabête, (dessins, poèmes et col­lages, avec Lau­re Mis­sir), Les deux Corps, 2017.
Aphon­ismes (textes et dessins), Venus d’Ailleurs, 2017.
Tarots Tarés (mini livre-boite d’artiste, 18 tarots dess­inés et écrits), Venus d’Ailleurs, 2018.
Ovaine, La Saga (con­telets) Tin­bad, 2019.
Lais­sés pour con­tes (chronique d’un quarti­er pop­u­laire), Tar­mac, 2020.
Faut une Faille (fab­rique de créa­tion), Z4 éd, 2020.
Tan­gor (poèmes et dessins), PhB éd, 2020.
Rêve ou crève (poèmes et pho­togra­phies) Tin­bad, 2022.
Les Hauts du Bouc (nou­velles), Aéthalidès, 2022.
La Forêt, une Pen­sée Brûlante (dessins et apho­rismes d’élèves de 12 ans), PhB éd., 2022.
Tes­tic­ul (par­o­dies et dessins), Tin­bad, 2023.
Gri­moire des Foudres (poésie, dessins), PhB éd. 2023

Revues

La Passe, Dias­poriques, Diérèse, Dis­so­nances, Sar­razine, Trac­­tion-Bra­bant, Comme en Poésie, Poésie Pre­mière, Con­tre-allée, Décharge, Le Grog­nard, Empreintes, L’Igloo, L’Intranquille, Ecrits du Nord, Arcane 18, L’Ampoule, Cahiers Tin­bad, Jour­nal de mes Paysages, La Moitié du Four­bi, le FPM, TK-21, Chroniques du çà et là, Apulée, Dias­poriques, LPB, EaN…

CD 

- Je, îl(e) déserte, prod. L’Usine à Mus­es, 2011 : 16, rue des Ursu­lines, 93200 Saint-Denis. Itv oniriques de six poètes (Jude Sté­fan, Mau­rice Mouri­er, Samy Abde­laz­im, Dis­mas Clapi­er, Philippe Blondeau, Ivar Ch’Vavar). Musique orig­i­nale de Lau­rent Noël.

- La Mort se fait la belle, avec Arsène Tryphon, des et aux éd. Venus d’ailleurs, 2021.

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Alain Nouvel

1998, pre­mier recueil de poèmes : Trois noms her­maph­ro­dites, puis deux nou­velles : Octave Lamiel, dépuceleur suivi de Edouard et Alfred au val de l’eau. En 1999, suiv­ent His­toires d’ISLES, Con­tre-Voix, Mots ani­més recueil d’aphorismes, et, en 2000, Maux ani­maux, recueil de six nou­velles, aux édi­tions « L’Instant per­pétuel ». En 2001, pub­li­ca­tion aux édi­tions « La Chimère » créées pour l’occasion de D’Etrangère, puis Dames des trois douleurs en 2004, Vari­a­tions sur une femme don­née, et reprise en 2005, Con­tre-voies en 2008 et Nou­velles d’Eurasie en 2009. En 2014, il com­pose avec sa com­pagne des chan­sons qu’ils inter­prè­tent tous deux. Maud Leroy des « Édi­tions des Lisières », pub­lie Au nom du Nord, du Sud, de l’Est et de l’Ouest, un recueil de sept nou­velles sur les Baron­nies provençales où il vit désor­mais. Une suite à ces sept nou­velles voit ensuite le jour avec pour titre Anton. Sur les bor­ds de l’Empire du milieu (texte sur la Chine où A. Nou­v­el a vécu qua­tre ans, de 1981 à 1985, longtemps resté inédit mais dont cer­tains extraits étaient parus dans la revue « Corps écrit », numéro 25, de mars 1988 : Vues de Chine), paraît pour la fête du Print­emps 2021. Les deux ouvrages aux édi­tions « La Chimère ». Il col­la­bore régulière­ment, désor­mais, à la revue « Recours au poème ». En 2020, les édi­tions « La Cen­tau­rée » à Rennes, ont pub­lié un pre­mier recueil : Pas de rampe à la nuit ? suivi, en 2021 de Comme un chant d’oubliée.

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