Louis Adran, Nu l’été sous les fleurs précédé de Traquée comme jardin

Par |2022-03-21T05:09:27+01:00 19 mars 2022|Catégories : Critiques, Louis Adran|

Il est des textes qui résis­tent… Entre les règles qui s’ap­pliquent à tous et la lib­erté grande de l’in­time, ce choix de priv­ilégi­er l’e­space et les manières les moins cou­rues. Des textes dont il serait hasardeux de ten­ter de mesur­er la portée. 

Dès le titre de l’ensemble, les para­dox­es sont de mise et ils par­lent fort, déjà : le recueil qui vien­dra en sec­ond est annon­cé dès l’abord et celui qui le précède voit son titre présen­té ensuite ; de plus, ce dernier est légère­ment amoin­dri par le mot « précédé de », comme s’il ne s’agissait que d’un hors‑d’œuvre. Tout cela joue déjà sur le futur lecteur et lui sug­gère com­ment le poète a con­sid­éré ses textes, leur hiérar­chie, du moins leur mise en relation.

Pour Suzanne et Au tombeur, voici les deux dédi­cataires de ces deux recueils réu­nis ; Pour Suzanne « Traquée comme jardin » et Au tombeur, « Nu l’été sous les fleurs ». La pre­mière dédi­cace présente un prénom féminin et le sec­ond, un type d’homme qui se défini­rait par son pou­voir de séduc­tion voire sa force physique. Dès l’abord, ces deux dédi­caces peu­vent per­me­t­tre un éclairage, une élu­ci­da­tion du moins, peut-être un chemin, lequel s’ou­vri­rait d’une part sur cette quête du féminin, deux femmes appa­rais­sant dans « Traquée comme jardin », « toi » (Suzanne ?) et « elle », sans qu’on sache très bien s’il s’ag­it d’un même per­son­nage vu sous deux angles dif­férents ou deux entités indépen­dantes, alors que, d’autre part, « Nu l’été sous les fleurs » évoque la com­plic­ité entre trois hommes l’a­mi de l’on­cle (le tombeur ?), l’on­cle et le nar­ra­teur poète.

Louis Adran Nu l’été sous les fleurs précédé de Traquée comme jardin, Cheyne édi­teur, 2021, 96 pages, 17 €.

Ces jeux sont fort sub­tils puisque les deux titres sem­blent être, de ce point de vue, en miroir, le pre­mier com­mençant par un par­ticipe au féminin « traquée » pour se ter­min­er par un nom mas­culin : « jardin », le sec­ond com­mençant par un groupe de mots (au) mas­culin « nu l’été » et se finis­sant par un nom féminin « fleurs ». Ce chi­asme sem­blant annon­cer l’une des prob­lé­ma­tiques du recueil, ces faux-sem­blants, ces faux-fuyants, ces ambiguïtés de genre.

Quoi qu’il en soit, les deux textes se présen­tent comme deux réc­its, deux épopées du quo­ti­di­en, exploitant tous deux l’ou­ver­ture infinie que per­met le temps ver­bal de l’im­par­fait avec une généreuse abon­dance (on en rede­mande), « tu gag­nais les cham­bres » … « tu rêvais pein­dre » … « tu dis­ais revenir » … des réc­its où n’ont lieu que des non-événe­ments ne dérangeant presque rien à la con­ti­nu­ité des jours. Le con­tin­u­um que per­met l’imparfait fait pass­er le lecteur d’un poème à l’autre avec flu­id­ité, les verbes « Verbes surtout avait dit l’homme » mar­quant les suc­ces­sions d’é­tats, les actes imper­cep­ti­bles, les pas de danse se suc­cé­dant en une con­ti­nu­ité tem­porelle har­monieuse. Comme le dit la cita­tion de Jean Genet, au début de « Traquée comme jardin », « une choré­gra­phie qui trans­for­mait sa vie en bal­let per­pétuel » … (Jean Genet Notre-Dame-des-Fleurs)

On entend bien que ces deux recueils doivent se lire ain­si, comme une suc­ces­sion de pas de danse, trans­for­mant la vie, ses imper­cep­ti­bles événe­ments, en un bal­let. Ain­si doit s’entendre, peut-être, la dis­lo­ca­tion de la syn­taxe, comme le déhanche­ment d’un corps en mou­ve­ment ? On a soudain ce désir, à la lec­ture de ce bel ouvrage, de faire de même et pos­er « des actes néces­sités non par l’acte mais par une choré­gra­phie ». Et que la beauté du geste (et la parole ici en est un) pré­side aux choix de vie faisant même « de la pau­vreté des couleurs une danse ». Ain­si, de secrètes mais ryth­miques par­en­tés vien­nent se faire écho dans le texte, comme par exem­ple l’ad­jec­tif « cuiv­ré », dès la pre­mière page de l’ou­vrage « Fut le jardin cuiv­ré » puis au début de la sec­onde par­tie « de vieux objets cuiv­rés » et vers la fin « cer­taines bêtes au dos cuiv­ré ». Il y a d’ailleurs une unité de temps dans ce recueil, ses deux par­ties par­lant de l’été, la sec­onde se ter­mi­nant « début septembre ».

« Traquée comme jardin » célèbre une femme, à la deux­ième per­son­ne « Belle trem­pée de nuit » et la sou­p­lesse énig­ma­tique de la syn­taxe rend infin­i­ment bien le mys­tère cru d’une présence : « toi col­lée bleue dans l’om­bre, nue ter­ri­ble­ment, longue et lente, à repren­dre sans cesse les jambes fines de douleurs endormies » (…) « Et ta jambe nou­velle après août, au-devant des sous-bois des allées, recousue comme une lèvre de prière, ronde, saine et faite très blanche » ; celle-ci est par­fois appelée « ma sœur », mais encore « l’épousée, la voyeuse, la diseuse soli­taire de draps per­dus »… Néan­moins, à ce « tu » se rajoute par­fois une « elle » sans qu’on sache très bien s’il s’ag­it d’un même per­son­nage, vu sous un autre angle, d’une rivale ou d’une entité abstraite, telle une Madone « en sa robe claire ter­minée d’églis­es » … En tout cas, ce trio mys­térieux porte avec lui beau­coup de sens pos­si­bles, fécon­dant de mul­ti­ples hypothès­es de lec­ture. Mais qu’il nous soit per­mis d’en priv­ilégi­er une, celle qui nous parut la plus touchante sinon la plus évi­dente, une sœur malade (le champ lex­i­cal de la mal­adie surabonde), décédée peut-être, et dont il est fait l’éloge :

 

Et se parant d’une dernière
nuit, du car­ré trou­ble des feuilles
comme une robe

elle. 

 

Il en va de même du sec­ond recueil « Nu l’été sous les fleurs » qui, lui, sug­gère, à tra­vers un sec­ond trio, des amours plutôt homo­sex­uelles entre « ton oncle » « le vis­age de ton oncle », « l’a­mi de ton oncle » et le nar­ra­teur poète, qui rejoint le cou­ple. « Quelqu’un ‑dont on avait vu le bras enser­rant la taille de ton oncle sur une pho­to » … La sen­su­al­ité est dis­crète mais présente « sa main gauche lâchait la taille de ton oncle » (…) « le corps de l’a­mi de ton oncle pas­sait, repas­sait, vir­il » surtout dans l’évo­ca­tion du cou­ple, peut-être trav­es­ti : « Je les revois en juil­let sans un faux pli, dans deux cos­tumes légers deux robes peut-être, et leurs vis­ages très liss­es encore très beaux, et leurs nuques leur patience ». Là encore, on peut se deman­der à quel passé appar­ti­en­nent ces deux hommes, s’ils sont encore vivants ou non, s’il ne s’agit pas d’un éloge funèbre. L’insistance obsé­dante de l’imparfait laisse la ques­tion sans réponse.

Mais ce qui uni­fie surtout les deux recueils, c’est la ques­tion qu’il s’y pose, de façon lanci­nante. Que sig­ni­fie par­ler, que sig­ni­fie écrire ? « Par­ler avait été la nuit depuis tou­jours » « Quelle nuit s’é­tait tue en nous » « je repre­nais sans cesse dans ma tête Ter­rain vague ou Cinq lèvres couchées noires » « Je rêvais de phras­es aux vis­ages pré­cieux (…) je ren­trais tou­jours noir au matin, sans que rien jamais ne fût écrit » « J’écrivais Gra­vats ou Mur nord… » « Je n’écrivais pas Pavil­lon noir » « j’ai vu, sans oser l’écrire pour­tant » « Ves­tiges des cahiers noirs, avais-je pen­sé très vite, délais­sés un à un et les mots, lente­ment par la nuit d’été sous les arbres, à dire voir, dire touch­er les jardins ou les corps bar­rés de feuilles, ébahis »

Que font la parole, l’écri­t­ure ? Enfer­ment-elles la vie ? La réduisent-elles au silence ? Par­lent-elles, au con­traire, fort bien de la douleur qu’elle provoque ? Ici, tout reste ouvert. On pense par­fois, tout de même, à la poésie de Saint John-Perse, même si l’écri­t­ure se fait apparem­ment mod­este et surtout sin­gulière, afin de mieux s’ef­fac­er, peut-être, devant la splen­deur trag­ique du jardin des êtres. « me suis mis à ne plus jamais écrire » dit le poète à l’extrême fin de son texte. La seule écri­t­ure qui vaille serait-elle celle qui n’im­prime pas ? Surtout, devant l’énigmatique beauté d’un tel texte et devant celle du monde, se garder d’en rien con­clure. À relire, néan­moins, sans modération.

Présentation de l’auteur

Louis Adran

Louis Adran est né à Bey­routh, en 1984. Il vit actuelle­ment en Bel­gique. Cinq lèvres couchées noires est son pre­mier ouvrage publié.

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Alain Nouvel

1998, pre­mier recueil de poèmes : Trois noms her­maph­ro­dites, puis deux nou­velles : Octave Lamiel, dépuceleur suivi de Edouard et Alfred au val de l’eau. En 1999, suiv­ent His­toires d’ISLES, Con­tre-Voix, Mots ani­més recueil d’aphorismes, et, en 2000, Maux ani­maux, recueil de six nou­velles, aux édi­tions « L’Instant per­pétuel ». En 2001, pub­li­ca­tion aux édi­tions « La Chimère » créées pour l’occasion de D’Etrangère, puis Dames des trois douleurs en 2004, Vari­a­tions sur une femme don­née, et reprise en 2005, Con­tre-voies en 2008 et Nou­velles d’Eurasie en 2009. En 2014, il com­pose avec sa com­pagne des chan­sons qu’ils inter­prè­tent tous deux. Maud Leroy des « Édi­tions des Lisières », pub­lie Au nom du Nord, du Sud, de l’Est et de l’Ouest, un recueil de sept nou­velles sur les Baron­nies provençales où il vit désor­mais. Une suite à ces sept nou­velles voit ensuite le jour avec pour titre Anton. Sur les bor­ds de l’Empire du milieu (texte sur la Chine où A. Nou­v­el a vécu qua­tre ans, de 1981 à 1985, longtemps resté inédit mais dont cer­tains extraits étaient parus dans la revue « Corps écrit », numéro 25, de mars 1988 : Vues de Chine), paraît pour la fête du Print­emps 2021. Les deux ouvrages aux édi­tions « La Chimère ». Il col­la­bore régulière­ment, désor­mais, à la revue « Recours au poème ». En 2020, les édi­tions « La Cen­tau­rée » à Rennes, ont pub­lié un pre­mier recueil : Pas de rampe à la nuit ? suivi, en 2021 de Comme un chant d’oubliée.

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