Marc Alyn, Forêts domaniales de la mémoire

Par |2023-09-22T08:13:37+02:00 22 septembre 2023|Catégories : Critiques, Marc Alyn|

Marc Alyn rêvait jeune « d’une poésie ver­ti­cale, tou­jours en marche ». Son vœu est exaucé. Qui mieux que les forêts peut ren­dre compte des « ressources infinies du Temps » ? Surtout lorsque, « doma­niales », leur titre de pro­priété appar­tient à tout le monde ?

Comme le sug­gèrent le titre du livre et ses trois mou­ve­ments : « Forêts voyageuses », « Avant-postes de la mémoire » et « Marcheur des aubes vio­lettes », il s’agit pour le poète de vivre le temps sous toutes ses dimen­sions, dont celle de l’espace, la mémoire étant perçue con­join­te­ment comme une marche dans le Temps et comme une vasti­tude à explor­er, ver­ti­cales et hor­i­zon­tales d’un même arbre.

Les forêts nous ressem­blent, aus­si voyageuses que nous. Les arbres « marchent » « en route vers les con­fins ». Ce com­pagnon­nage dynamique a valeur d’interrogation sur ce que nous faisons au temps et sur ce qu’il fait de nous. Le tra­verse-t-on comme une forêt ou se laisse-t-on tra­vers­er par lui ? Que nous laisse-t-il et que lui laissons-nous ?

L’arbre, décrit comme un « inlass­able péré­grin » por­teur de « l’écriture ini­tiale », est l’intercesseur qui con­duit le « rêveur des sous-bois » à « la porte du temps ». Grâce à lui, le poète partage l’expérience physique et méta­physique de la « Durée » tout en vivant la forêt comme une géo­gra­phie men­tale, une « demeure onirique ». Les forêts, l’arbre, « orphique labyrinthe », assurent le pas­sage vers d’autres espaces, ceux de « l’Image », de la pleine vision qui ramène à la vie, tel un phénix « monar­que des brais­es ». Cette métaphore revient à plusieurs repris­es dans le recueil, sym­bole du désir ardent. L’oiseau de feu, pour peu que sa flamme soit pure et non incen­di­aire à l’instar du van­i­teux Éros­trate destruc­teur du tem­ple d’Artémis, offre une « sec­onde enfance », dans une sorte de résur­rec­tion per­ma­nente où se retrou­vent paysages et êtres familiers.

Marc Alyn, Forêts doma­niales de la mémoire, La rumeur libre, mai 2023, 136 pages, 17 euros.

Le poète, au con­tact des forêts, rede­vient l’enfant qu’il était, avide de mys­tère, émer­veil­lé par le « cœur fer­tile de la rose ».  « Je suis arbre », écrit-il. C’est donc un retour aux orig­ines, les siennes, mais aus­si à celles, immé­mo­ri­ales, du monde qu’il nous donne à vivre. Les « siè­cles effarés » se mêlent aux paysages aimés, vignes et oliviers, ceux des Cré­mats, non loin d’Uzès où vécut longtemps Marc Alyn. (Le lecteur aver­ti de sa vie et de son œuvre recon­naî­tra aisé­ment les lieux et événe­ments évo­qués.) Et c’est au tour du poète de s’interroger sur son pro­pre temps sous l’écorce.

Le poète est un être tou­jours « entre deux éveils ». « Entaille irré­cus­able », il est biface sur son « entre-seuil », tel le dieu Janus, appar­tenant à deux temps, deux lieux, cet « out­re-ciel » com­mun à tous. Canopées entrelacées, le présent peut se con­juguer au passé et la mémoire aux « bat­te­ments ressus­cités du cœur cos­mique ». Car, au fil de la marche, le temps, présent, passé, nomadise au cœur des « branch­es inex­tri­ca­bles des réminis­cences » : âges, pays, paysages, expéri­ences fon­da­tri­ces, mirages, incan­des­cences, illu­mi­na­tions, quête d’absolu, alpha­bets, signes, écri­t­ure… asso­ciés dans une sorte d’« incip­it de l’éternité ». Le futur est con­vo­qué lui aus­si, comme inter­rogé à rebours par le « passeur des songes à venir », car tout s’inverse sur les chemins de la Mémoire, dans une remon­tée à la source. Le temps et l’espace se tri­co­tent dans tous les sens : avant/après, haut/bas, dessus/dessous, ici/ailleurs, visible/invisible, la con­science poé­tique voy­age à sa guise « par la fenêtre du rapide ».

On retrou­ve dans ces 96 poèmes ce qui fait la sin­gu­lar­ité de l’écriture de Marc Alyn. Déjà on dénom­bre dans les trois sec­tions 30, 36 et 30 poèmes. Le lecteur pour­ra s’amuser à inter­préter ces nom­bres selon la sym­bol­ique qui lui con­vient, la lec­ture étant magie elle aus­si. La pen­sée ésotérique, chère à l’auteur, « bête et ange à la fois », est très présente car le « soleil alchimiste » garde ses entrées dans la « Cham­bre verte des voy­ances ». Le mot « prophéties », si on y songe, ne con­tient-il pas le mot « poésie » ?

Si les poèmes s’offrent sur la page de façon ver­ti­cale et aérée, cha­cun, à l’image d’un arbre, brille avec den­sité et éclat. L’écriture, pré­cieuse et dia­man­tée, est sculp­tée avec pré­ci­sion. « Affranchi(e) du car­can des lex­iques », elle pos­sède ses lux­u­ri­ances et ses rup­tures de ton, ses écarts d’humour : « les morts bruts/de décoffrage/ne savaient sur quel pied danser ». Elle s’amuse à détourn­er les mots : « pèlerin aux pieds nus/s’acheminant vers le tem­ple d’Encore», à associ­er le dis­sem­blable : « Le Temps casseur d’assiettes / et de tours de Babel ». La lib­erté est grande entre la flam­boy­ance des « voca­bles irradiés » à même la forge et les espiè­g­leries de l’autodérision. L’enfantine fan­taisie miroite, soleilleuse, entre les feuilles.

Le poète, qui est un éru­dit, allie dans ses vers les mytholo­gies égyp­ti­enne, cel­tique, gré­co-romaine, judaïque, chré­ti­enne jusqu’au tarot div­ina­toire, tant tout fait sens dans la « cham­bre de l’imaginaire », du signe cabal­is­tique dûment cod­i­fié au bec de l’oiseau frap­pant au car­reau. Renais­sant chaque fois à lui-même, ce « Veilleur / du Temps cir­cu­laire » voy­age dans toutes les cos­mogo­nies, depuis la Terre jusqu’aux loin­taines galax­ies, accordé à la grande roue de l’Univers. On s’avance avec lui dans la forêt des sym­bol­es, des légen­des, des épo­ques, le regard à hau­teur de ramures, d’horizons et d’astres. Nom­breux sont ses « mots de passe ». Nom­breux ses entrelacs de sens, tours et détours, qui se don­nent ou se dérobent au fur et à mesure qu’on péré­grine avec lui.

« À pas de racines et d’aubiers », c’est toute l’histoire humaine qui se met en marche en cer­cles con­cen­triques sous les semelles du poète, le cœur des arbres rejoignant à des années-lumière, comme dans une sorte de den­drochronolo­gie cos­mique, les « vents stel­laires », et les « col­li­sions astrales ».

La poésie de Marc Alyn est une poésie de haut lig­nage à souf­fle d’épopée (on remar­quera l’emploi fréquent de majus­cules). Elle s’efforce depuis ses débuts « de soign­er le temps par l’espace » afin de « se ren­con­tr­er ailleurs sous d’autres traits, faute de réus­sir à se per­dre » (Revue Phœnix n° 1, jan­vi­er 2011).

Et c’est assez, pour le poète, d’entrer dans la Mémoire des forêts.

∗∗∗

Extrait 

Ai-je vrai­ment vécu
ou fus-je une fumée
entre les doigts du scribe,
cen­dre et semence
dans le vent ?

Sans cesse
obstinément
j’ai fait choix du non-être
pour m’approprier
le chant d’un mer­le de passage
ou d’un rai de soleil.

Aus­si préférais-je me tenir immobile
dans la Mansarde natale de la Mémoire
où un poste à galène
m’informait du change­ment d’adresse
de Dieu.

(Page 84, in Avant-postes de la mémoire)

Présentation de l’auteur

Marc Alyn

Marc Alyn, né le 18 mars 1937 à Reims, en Cham­pagne, reçoit vingt ans plus tard, le prix Max Jacob pour son recueil Le temps des autres (édi­tions Seghers). Aupar­a­vant, il avait fondé une revue lit­téraire, Terre de feu, et pub­lié un pre­mier ouvrage, Lib­erté de voir à dix-neuf ans. Ses poèmes en prose, Cru­els diver­tisse­ments (1957) seront salués par André Pieyre de Man­di­ar­gues, tan­dis que l’auteur doit revêtir l’uniforme et par­tir pour l’Algérie en guerre. De retour à Paris, en 1959, il donne arti­cles et chroniques aux jour­naux :  Arts, La Table Ronde et le Figaro lit­téraire par­al­lèle­ment à des essais cri­tiques sur François Mau­ri­ac, Les Poètes du XVIe siè­cle et Dylan Thomas. En 1966, il fonde la col­lec­tion Poésie/Flammarion  où il révèlera Andrée Che­did, Bernard Noël, Lorand Gas­par, pub­liant ou réédi­tant des œuvres de poètes illus­tres : Jules Romains, Norge, Robert Gof­fin, Luc Béri­mont. Sa créa­tion per­son­nelle s’enrichit alors d’un roman, Le Déplace­ment et de deux recueils : Nuit majeure et Infi­ni au-delà, qui reçoit le Prix Apol­li­naire en 1973. 

A par­tir de 1964, il s’éloigne volon­taire­ment de Paris et vit dans un mas isolé, à Uzès. De ce port d’attache au milieu des gar­rigues, il accom­plit de nom­breux voy­ages en Slovénie (où il traduit les poètes dans deux antholo­gies, et étudie les vers trag­iques de Kosov­el), à Venise, puis au Liban où il ren­con­tr­era la femme de sa vie, la poétesse Nohad Salameh, qu’il épousera des années plus tard. De ses périples mar­qués par la guerre à Bey­routh, naî­tra sa trilo­gie poé­tique Les Alpha­bets du feu (Grand Prix de poésie de l’Académie française) laque­lle com­prend : Byb­los, La Parole planète, Le Scribe errant.

Revenu enfin à Paris, Marc Alyn con­naî­tra de douloureux prob­lèmes de san­té (can­cer du lar­ynx) qui le priveront quelques années de l’usage de sa voix. Con­traint de sub­stituer l’écrit à l’oralité, l’auteur entre­prend alors une œuvre où la prose pré­domine, sans per­dre pour autant les pou­voirs du poème. Le Pié­ton de Venise (plusieurs fois réédité en for­mat de poche), Paris point du jour, Approches de l’art mod­erne inau­gurent une série d’essais fondés sur la pen­sée mag­ique irriguée par l’humour :  Mon­sieur le chat (Prix Trente Mil­lions d’amis), Venise, démons et mer­veilles. Notons enfin les poèmes en prose : Le Tireur isolé et les apho­rismes, Le Silen­ti­aire, Le Dieu de sable et Le Cen­tre de grav­ité. En 2018, parais­sent les mémoires de Marc Alyn sous le titre : Le Temps est un fau­con qui plonge (Pierre-Guil­laume de Roux).   

 

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Marilyse Leroux

Mar­il­yse Ler­oux, née à Vannes au bord de la mer, mem­bre de Don­ner à voir depuis 1986, éditée depuis les années 80 en revues, recueils et antholo­gies, écrit prin­ci­pale­ment de la poésie ou en fait écrire depuis 1976 au sein d’ateliers d’écriture pour jeunes et adultes. Elle est égale­ment nou­vel­liste (nou­velles pub­liées en revues et aux édi­tions Rhubarbe) et roman­cière pour la jeunesse (éd. Stéphane Batigne). Elle aime partager des pro­jets avec dif­férents artistes : pho­tographes, pein­tres (nom­breux livres d’artiste), col­lag­istes, écrivains, poètes, musi­ciens, car, chez elle, l’écriture se veut avant tout voy­age, aven­ture, ric­o­chets. Sa devise, emprun­tée au poète Saint-John Perse est “Poésie pour mieux vivre et plus loin.” Elle explore plusieurs voies d’écriture, en pre­mier lieu une expres­sion intimiste liée aux sen­sa­tions et à leur réso­nance intérieure comme dans : Herbes (Ed. Don­ner à Voir, 1995) Grains de lumière (L’épi de sei­gle, 1999) Le fil des jours, (Don­ner à Voir 2007) Quelques ros­es pour ton jardin (Ate­lier de Grou­tel, 2011) Le temps d’ici (Ed. Rhubarbe 2013, Prix des Écrivains Bre­tons, extraits parus dans Poètes de Bre­tagne, éd. de la Table Ronde), Ancrés, éd Rhubarbe 2016, Le sein de la terre, La Lucarne des Écrivains, 2018, Prix Maram Al-Mas­ri. À paraître en 2020 : Nés arbres, L’Ail des ours, On n’a rien dit de l’océan, L’Atelier des Noy­ers, Une île, presque, Inter­ven­tions à Haute Voix. Pho­togra­phie : Yvon Kervinio

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