> Grenier du Bel Amour (13)

Grenier du Bel Amour (13)

Par |2018-08-17T09:52:06+00:00 6 juillet 2014|Catégories : Chroniques|

Voici long­temps que, à la suite de la tra­duc­tion en grec des livres de la Bible par les « Septante » à Alexandrie, nous avons pris l’habitude, dès qu’on parle de l’Amour, d’opposer les deux  termes d’éros (qui aurait plus ou moins à voir avec la pul­sion sexuelle) et d’agapè (l’amour libre de tout ‘sou­ci de soi’, ouvert aux autres et à la gra­tui­té de Dieu).

Distinction qui a lar­ge­ment à voir, en-deçà d’Aristote, avec la dis­tinc­tion déjà intro­duite par Platon entre l’Aphrodite pan­de­mia – autre­ment dit, l’Aphrodite vul­gaire à laquelle nous sacri­fie­rions trop faci­le­ment – et l’Aphrodite oura­nia : l’Aphrodite céleste auquel n’auraient accès que ceux qui, d’une manière ou d’une autre, sont enga­gés dans une véri­table quête phi­lo­so­phique.

Distinction et oppo­si­tion reprises à satié­té par le chris­tia­nisme triom­phant – et donc par notre culture : Anders Nygren, le théo­lo­gien scan­di­nave, s’appuie entiè­re­ment des­sus, et on sait comme, dans sa fameuse (et si fausse) ana­lyse de l’histoire de Tristan et Iseult, quelqu’un comme Denis de Rougemont y a sans cesse recours. Jusqu’à un Jacques Lacan (quoi qu’il s’en défende et qu’il mette appa­rem­ment en cause les deux auteurs que je viens de citer), qui, dans son chris­tia­nisme de fond, y fait encore lar­ge­ment appel !

C’est pour­quoi il est bon et rafraî­chis­sant de suivre une médi­ta­tion au long cours qui fait bien res­sor­tir comme ces deux notions ne sont pas for­cé­ment anti­thé­tiques, mais se trouvent beau­coup plus dans un rap­port d’inclusion de l’éros par l’agapè (et réci­pro­que­ment, aurais-je per­son­nel­le­ment envie d’ajouter)

D’ailleurs, dans les textes sacrés de notre civi­li­sa­tion, c’est-à-dire dans l’ancien hébreu, n’était-ce pas le même verbe dont on se ser­vait pour dési­gner le fait d’aimer – que ce fût une femme (je suis évi­dem­ment un homme !), ou bien le Seigneur ?

C’est pour­quoi – bien que, on s’en doute, je ne sois pas tou­jours d’accord avec lui… – l’ouvrage de Michel Théron me paraît très pré­cieux : struc­tu­ré en autant de thèmes que l’on peut abor­der selon ses ins­pi­ra­tions du moment (point de lec­ture impo­sée, et on y picore sous l’effet de ses curio­si­tés pas­sa­gères), nour­ri par de mul­tiples réfé­rences lit­té­raires ou phi­lo­so­phiques qui ne sont jamais là pour réci­ter du « prêt-à-pen­ser », mais qui viennent enri­chir la réflexion et lui per­mettre de s’approfondir, il offre une médi­ta­tion qui bous­cule bien des idées reçues et oblige à « frot­ter sa cer­velle » à celle d’un homme dont on sent bien qu’il n’a écrit qu’après une longue expé­rience qu’il tente de jau­ger en l’éclairant, et de com­prendre jusqu’à son tuf le plus pro­fond.

Grenier du Bel Amour (13)

Par |2018-08-17T09:52:06+00:00 29 juin 2014|Catégories : Blog|

On sait que « La Princesse de Clèves » parut d’abord, au XVII° siècle, d’une façon tout à fait ano­nyme – même si nous savons bien aujourd’hui que l’auteur (l’autrice ?) en était la com­tesse de Lafayette.

Dont nous connais­sions aus­si d’autres œuvres comme "l’Histoire de la prin­cesse de Montpensier"… ou "l’Histoire de madame la com­tesse de Tende".

Eh ! quoi, se dira-t-on, uni­que­ment des his­toires qui concernent des membres de la haute noblesse ? En effet – mais com­ment faire dif­fé­rem­ment en cette époque où la France tout entière tour­nait autour de son roi et de ceux qui l’entouraient ?  Il suf­fit à ce pro­pos de se rap­pe­ler "l'Histoire amou­reuse des Gaules" du comte de Bussy-Rabutin qui, sous un dégui­se­ment faci­le­ment décryp­table, annonce déjà les chro­niques scan­da­leuses de Saint-Evremond.

Mais quel béné­fice à en tirer !

Je me sou­viens de ce que mon père me fit lire Madame de Lafayette dès l’âge de dix ans, en arguant qu’il était tou­jours bon de sai­sir le monde comme il va… Et l’on a vite fait de s’apercevoir que ces his­toires de grands nobles nous concernent tous tant que nous sommes, ou selon ce que nous sommes deve­nus.

N’y a-t-il pas là, en effet, au-delà de ce que le « grand siècle » avait cru y voir, c’est-à-dire des romans his­to­riques (ce qu’ils sont aus­si, et il n’est pas ques­tion de le nier), des textes qui nous intro­duisent dans les laby­rinthes du cœur et de la gloire ? Après tout, il serait inté­res­sant d’examiner les rap­ports d’esprit de Madame de Lafayette au théâtre de Corneille, et de se deman­der si Denis de Rougemont, dans "L’Amour et l’occident", ne pro­duit pas un mer­veilleux contre-sens en rac­cro­chant « La Princesse » à tout le phy­lum issu de la légende de Tristan et Iseult.

Je sais, les temps ont chan­gé depuis le XVII°. Mais, loin de l’interprétation de son temps, Madame de Lafayette n’avouait-t-elle pas impli­ci­te­ment qu’elle par­lait de l’humanité telle qu’elle est, ou bien se vou­drait,  quand elle se féli­ci­tait de ce que son ouvrage "ano­nyme" ne lui fût pas (encore) attri­bué ?

Avouons-le, c’est une mer­veilleuse ini­tia­tive de la Pleïade, que de nous faire accé­der aux "Œuvres com­plètes" de la com­tesse, et de nous faire décou­vrir des textes comme Zayde ou comme l’Histoire de la mort d’Henriette d’Angleterre – et sur­tout, de nous per­mettre de lire une superbe cor­res­pon­dance qui s’étale sur plu­sieurs décen­nies.

Donc, et quoi que puissent en pen­ser cer­tains esprits cha­grins, un volume à lire de toute urgence, et j’oserai ajou­ter : avec une infi­nie recon­nais­sance !

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