> Je pas Je

Je pas Je

Par |2018-08-20T04:46:48+00:00 6 février 2015|Catégories : Chroniques|

 

Dans Le Monde des Livres
vendredi 6 février 2014

Je pas Je /​ I not I

Réginald Gibbons

 

 

"Recours au Poème, un nom sans équi­voque pour une revue de poé­sie éclec­tique qui lance une mai­son d'édition sur la Toile. Et déjà quelques belles décou­vertes, comme le ver­ti­gi­neux Je pas Je de Réginald Gibbons (né en 1947), poète pro­lixe à l'identité déchi­rée".
Didier Cahen

 

www​.recour​sau​poe​mee​di​teurs​.com/​a​i​l​l​e​u​r​s​/​j​e​-​p​a​s​-​j​e​-​i​-​n​o​t-i

 

Pour se pro­cu­rer et/​ou décou­vrir le livre de R. Gibbons, suivre le lien. Les livres Recours au Poème édi­teurs peuvent être lus par tout le monde, avec ou sans liseuse/​tablette. La mai­son d'édition pro­pose aus­si des abon­ne­ments, très avan­ta­geux, pour ses livres.

JE PAS JE

Par |2018-08-20T04:46:48+00:00 18 août 2014|Catégories : Blog|

 

Tu as recueilli dans le creux de mes paumes l’eau jaillis­sante
Tu as mar­ché les milles avec ma déter­mi­na­tion
Tu as été à l’affût des pre­miers bruits de la nuit avec mes oreilles
Tu as fait le tra­vail avec mes mains endo­lo­ries et mes pieds tré­bu­chants

Tu as dit les mots avec mes lèvres et ma langue
Tu as bu avec mes gor­gées de soif
Tu t’es pré­ci­pi­té sur la pente boi­sée avec mes jambes et mes pou­mons
Au som­met tu as res­sen­ti le vent froid sur ma peau

Tu as comp­té tes res­pi­ra­tions avec mon atten­tion
Goulûment tu as goû­té à tra­vers mon nez
et ma bouche les sen­teurs de fleurs et d’enfants
Tu as pous­sé mon souffle avec mon ventre jusque dans ton cri

Tu as démar­ché pour des signa­tures avec ma per­sua­si­vi­té
Tu as fait du stop sur le che­min de la mani­fes­ta­tion avec mon pouce
Avec mes poli­tiques tu as étu­dié les foules et les ora­teurs
ensuite tu as mar­ché les long de réelles ave­nues avec mes ques­tions en tête

Tu as avan­cé les images dans ma pen­sée
Tu as bat­tu le sang dans mon corps avec mon cœur
Tu as usé de mes yeux pour voir la belle nudi­té de la femme
Tu es entré dans le beau cun­nan de la femme avec mon dic­tare

Tu as sou­le­vé le deuil rouge et lourd et l’as por­té dans mes bras
Tu as éprou­vé ma dou­leur alors que les bles­sures de poi­gnard gué­ris­saient
Tu as tâté mon brouillard men­tal pour trou­ver le mot néces­saire
Tu as per­du le fil de ma pen­sée

Tu as pris ce que tu vou­lais avec mon appé­tit
Tu as déchi­ré et mâché viande et colère avec mes dents
Tu as ava­lé fort avec ma gorge
Tu as uti­li­sé mes boyaux pour éjec­ter la merde

À toi, il t’est arri­vé des choses dans mes rêves
Tu as enfié­vré la cha­leur de mes dési­rs et mes frayeurs
Avec ma musi­ca­li­té tu as joué du pia­no
Tu as écrit les pages de ma main droite

Avec comme excuse ma fatigue tu as arrê­té de créer
Tu as trou­vé dif­fi­cile d’éviter l’ambiguïté
d’une consta­ta­tion qui per­met une inter­pré­ta­tion plus aisée
Tu as eu de la dif­fi­cul­té à rec­ti­fier le pas­sage

afin uni­que­ment de per­mettre l’interprétation dif­fi­cile
qui est sin­gu­lier, élu­sif et au moins quelque peu per­du­rable
Tu n’étais ni un dieu ni un esprit mais c’est par moi que tu es arri­vé
Tu n’étais pas moi but tu n’arrivais que par moi

 

extrait de
It’s Time (Il est temps)
—Baton Rouge, Louisiana State University Press, 2002

 

Traduction : Nathanaël

 

X