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Par | 2018-05-26T19:40:53+00:00 14 septembre 2013|Catégories : Blog|

dans l’écorchure où tout repose
bouillonne l’œil qui expire
Jean-Claude Leroy

Ce volume forme le dixième ensemble poé­tique publié par Jean-Claude Leroy depuis 2001, et le tout pre­mier chez Rougerie, ce qui n’est pas ano­din, après les volumes parus chez Wigwam, Gros Textes, Cénomane et au Pré Carré.
Ce qui n’est pas ano­din ?

Ceci, par exemple (P. 36 et 37) :

 

choi­sir le piège à étouf­fe­ment
loi sur­prise fer­mée en soi
 

tenir sa liber­té, sa cap­sule
sa néga­tion, son retour­ne­ment
 

se déte­nir péris­sable à coup sûr
 

 

avec l’unique pro­jet par­fois d’en finir
sous les coups d‘une furie hai­neuse
 

être ce rien qui leste le temps
corps noyé sec sur l’étal de l’ennui
 

prêt à jouir d’une lame, deve­nir frag­ment
 

 

Fragment, deve­nir frag­ment, quel plus noble et réa­liste pro­jet ? Tellement éloi­gné des pré­oc­cu­pa­tions mas­sives contem­po­raines. Il n’y a pas de fausse humi­li­té ici, contrai­re­ment au fait de s’affirmer « frag­ment », « rien » ou « par­ti­cule » vague­ment élé­men­taire comme l’on entend par­fois, non, « deve­nir frag­ment », ou s’accepter deve­nir ce que l’on est tout en tra­vaillant ce deve­nir. Ce n’est pas ano­din, je le disais.

Il y a dans la poé­sie de Leroy un ton et un regard sur le monde et l’homme dif­fi­ciles à défi­nir, ce qui est heu­reux en terres de poé­sie. Comme une espèce de recul mélan­co­lique, peut-être une forme dis­crète de déses­pé­rance :

 

mal­gré tout
hor­reur est sauve
 

bai­ser au lépreux
achat du silence
 

ger­çure des lèvres
ou vieillis­se­ment des coïts
 

usant nuit pour nuit
la même entrave
 

Et cepen­dant sou­vent mâti­née d’espoir :
 

 

entre les rayons, les étages
sor­tir à perte, par le col
 

ne plus culmi­ner, recon­naître
 

dans la clar­té de ce qui reste
paraît vivante la pous­sière qui échoit
 

 

Un entre deux qui appa­raît vision fina­le­ment lucide sur la com­plexi­té d’être au monde et d’être du monde :

 

com­bat vrai
entre fond et sur­face
 

ne dis rien
garde le sens
 

entre fond et sur­face
une lutte à mort :
pré­sent-futur contre pré­sent-pas­sé
 

le pou­voir vrai
dans le cœur grave
 

quand tu n’as rien
quand ton pro­jet
 

sans être dit
se déclare
 

 

Oui, c’est exac­te­ment cela : il fau­drait deve­nir « frag­ment ».
Le poète Jean-Claude Leroy est à lire et décou­vrir.

Jean-Claude Leroy, Aléa Second, sui­vi de Nuit Elastique,  Rougerie, 2013, 60 pages, 12 euros.

 

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Des extraits de À des années-lumière ont paru dans le numé­ro 8 de la très belle revue Fario, en un texte qui avait frap­pé la rédac­tion de Recours au Poème. La paru­tion de l’ensemble, sous forme de livre, est la bien­ve­nue. Ce petit livre, par le for­mat et le nombre de pages, est à mettre au nombre des livres qu’il faut, de notre point de vue, avoir lu cette année. Ce sont des notes rédi­gées d’abord pour une confé­rence don­née en 1998 en réponse à cette ques­tion : « Un écri­vain a-t-il encore quelque chose à dire ? ». Dans ce texte, Cohen touche du doigt l’immensité du déca­lage (« à des années-lumière »…) entre nous et les hommes d’hier, nos grands pères, si proches de nous et pour­tant si éloi­gnés, ceux qui ont vécu la nais­sance de la moder­ni­té puis son uti­li­sa­tion pour le pire de l’homme – l’extermination. Il y a dans ces notes deve­nues texte d’importance quelque chose d’une déses­pé­rance devant la sorte de déshu­ma­ni­sa­tion dans laquelle nous sem­blons être plon­gés :

« Nous savons que la réa­li­té pro­fonde du 20e siècle est d’avoir inven­té l’abattage de masse, et que celui-ci s’industrialise jusqu’à atteindre une per­fec­tion abso­lue avec la Shoah. Notons que, pour les Allemands aus­si, pen­dant la Seconde Guerre Mondiale, les pro­blèmes d’intendance ont une impor­tance extrême, l’extermination des Juifs ne devant pas coû­ter un seul pfen­nig au Reich. C’est avec l’argent des vic­times elles-mêmes qu’on les trans­porte jusque dans les camps d’extermination. Le tarif dans les wagons à bes­tiaux est celui du tarif voya­geur, soit 4 pfen­nigs du kilo­mètre. Les enfants de moins de 10 ans paient demi-tarif. Ceux de moins de quatre ans voyagent gra­tui­te­ment. Les tarifs sont revus à la hausse tous les six mois et il y a des prix spé­ciaux à 2 pfen­nigs pour les groupes de plus de 400 per­sonnes.

L’historien amé­ri­cain Raul Hilberg a mon­tré par exemple que, si l’extermination des Juifs grecs a tar­dé à se mettre en œuvre, c’est parce que les che­mins de fer alle­mands, qui louaient leurs wagons à la Wehrmacht, vou­laient être payés en marks, non en drachmes. Or les Juifs grecs ne pos­sé­daient que des drachmes. Et les drachmes n’étaient pas conver­tibles en marks ».

 

Cette situa­tion de l’homme, voi­là la rai­son d’être de ces notes, du moins l’interrogation de Marcel Cohen devant le pos­sible d’un tel état de l’homme. C’est aus­si la rai­son d’être de la revue Fario, dont on ne peut que conti­nuer à conseiller la lec­ture. Car : « c’est l’humanité de l’homme qui a per­du l’essentiel de sa cré­di­bi­li­té ». Et d’une cer­taine manière, il y a dans les notes de Marcel Cohen ample­ment de quoi sai­sir la dépoé­ti­sa­tion appa­rente du monde contem­po­rain. Et à cet état appa­rent du monde la lit­té­ra­ture n’échappe pas :

 

« Encore nos biblio­thèques com­portent-elles de grands trous invi­sibles. Sur les murs du Panthéon à Paris, on trouve les noms de 560 écri­vains fran­çais tués entre 1914 et 1918. Sous cette liste, une seconde men­tionne 197 auteurs tués pen­dant la Seconde Guerre mon­diale. On ne peut pas croire que ces écri­vains auraient lais­sé la lit­té­ra­ture fran­çaise dans l’état où nous l’avons trou­vée. À la lueur des textes qu’ils auraient écrits, nos propres livres feraient sans doute pâle figure. En ce sens, nous sommes tous des sur­vi­vants et cette condi­tion ne va pas sans une part d’arriération. Si l’on ajoute les pertes subies par les lit­té­ra­tures alle­mande, amé­ri­caine, russe, anglaise, japo­naise, ita­lienne, nos biblio­thèques sont rem­plies de « fan­tômes », que nous en ayons ou non conscience : « fan­tôme » est le mot dési­gnant la fiche pla­cée dans les rayon­nages en lieu et place d’un livre prê­té ».

 

Marcel Cohen insiste sur le fait que les hommes /​ bour­reaux que furent les gar­diens des camps nazis affir­maient – et croyaient sin­cè­re­ment – faire sim­ple­ment leur tra­vail, leur bou­lot quoi. Comment ne pas être impres­sion­né par une telle indif­fé­rence ? La même fina­le­ment que celle dont nous fai­sons preuve aujourd’hui devant les crimes du capi­ta­lisme contem­po­rain, quoi que nous disions pour essayer de nous auto-pro­té­ger. Nous aus­si, d’une cer­taine manière, nous fai­sons sim­ple­ment notre « bou­lot ». C’est à ces réflexions que peut conduire, que me conduit en tout cas, une par­tie du texte de Cohen, l’auteur tra­çant une sorte de com­pa­rai­son fort juste entre les tota­li­ta­rismes d’hier et celui de main­te­nant, le capi­ta­lisme. Non que le capi­ta­lisme et le nazisme soient choses iden­tiques, ne fai­sons pas dire à l’auteur ce qu’il n’écrit pas, sim­ple­ment que dans les deux sys­tèmes on trouve la même indif­fé­rence de cer­tains hommes devant la souf­france infli­gée à d’autres hommes. Incomparable ? A voir… Qui se demande quelles souf­frances il y a fal­lu pour que cha­cun ici puisse uti­li­ser un télé­phone mobile, dont les com­po­sants sont extraits dans des condi­tions inhu­maines par des enfants à la durée de vie limi­tée. La qua­li­té maté­rielle de nos vies a un prix, et ce prix est la souf­france d’autres hommes. En sommes-nous conscients ? Oui, bien sûr. Changeons-nous col­lec­ti­ve­ment nos modes de vie ? Non, bien enten­du. Une fois dépas­sés quelques « actes » don­nant bonne conscience, nous pro­fi­tons dans l’indifférence de la souf­france quo­ti­dienne d’autres hommes, les­quels se comptent par mil­lions à l’échelle de cette pla­nète. Voilà où nous en sommes, nous qui, par­fois, vou­lons don­ner des leçons de morale ou d’éthique aux humains d’hier. Tristes sires. Nous en sommes donc là, errants au milieu des ruines d’un humain déve­lop­pant un tota­li­ta­risme, le capi­ta­lisme, du reste « de gauche », contrai­re­ment aux idées reçues, si l’on s’en tient à l’histoire des idées poli­tiques. Bien sûr, il y a quelque pro­vo­ca­tion à écrire que notre monde a peu à envier à celui de 1939/​45, et l’on dira… « Balivernes ». Et pour­tant ? A bien regar­der ce monde… Que de souf­frances et d’indifférence, mal­gré l’absence appa­rente d’uniformes noirs à tête de mort :

 

« Ainsi, seul existe vrai­ment ce à quoi nous par­ve­nons à don­ner une forme. Et nous n’existons nous-mêmes que par la forme que nous par­ve­nons à don­ner à notre exis­tence. C’est pour­quoi, dire que l’on n’a rien à dire, c’est encore dire quelque chose. Et ce n’est pas néces­sai­re­ment un mes­sage vain. »

Un livre fort, et fort néces­saire.

Marcel Cohen, À des années-lumière, Fario, 2013, 70 pages, 12,5 euros.

 

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Né en 1947, ensei­gnant, Alain Fabre-Catalan a publié divers textes de poé­sie et de prose, par­fois en micro édi­tion, en revues, sous forme de livres d’artistes. On le lira pro­chai­ne­ment aus­si dans les pages de Recours au Poème. Il est par ailleurs très actif au sein de la Revue Alsacienne de Littérature, revue dont la qua­li­té n’est plus à démon­trer. Ses Vertiges paraissent dans une « petite » col­lec­tion que nous aimons retrou­ver, col­lec­tion où l’on peut lire par exemple des poètes comme Jacques Goorma, Anne-Marie Soulier, Patrick Dubost, Gérard Pfister ou encore Claudine Bohi. Une belle col­lec­tion en somme. Vertiges ? Des textes pla­cés sous la gou­verne de Mandelstam et de Char, ce n’est pas rien :

 

Dans le jour déjà retour­né,
le ciel creuse la route
et sa rumeur de basse terre.
 

A l’écart,
dans la pro­fon­deur du champ,
les bruits un à un s’estompent,
empor­tés par la longue pal­pi­ta­tion du pay­sage
et son écho qui roule.
(…)
 

Ce sont les mots qui ouvrent le recueil.
Et plus loin :

 

l’écluse du silence
déborde, tenue au plus près du vent

 

Comment ne serions-nous pas sen­sibles à de telles ful­gu­rances ? On com­prend mieux la réfé­rence faite d’emblée à Char, en ses mots sur la « nou­veau­té » que repré­sente toute poé­sie authen­tique, en cela qu’elle échappe immé­dia­te­ment à celui qui, la vivant, en trace les mots. Cet ensemble est d’une très grande beau­té :

 

« Tenir dans la lumière, trem­bler avec le vent entre les branches jusqu’à l’effacement des feuilles, la fuite du regard dans l’étendue déser­tée à la pour­suite des signes du poème. »

 

Ou encore :

 

Incertain,
au-devant des mots qui se taisent,
je m’attarde au bord du noir,
à l’envers des choses où tout s’efface.
 

Une poé­sie à lire, et sur­tout à décou­vrir.

Alain Fabre-Catalan, Vertiges, Les Lieux-Dits édi­tions, col­lec­tion Cahiers du Loup bleu, 2013, non pagi­né, prix non indi­qué.

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Avec Roses imbrû­lées, le poète belge Gaspard Hons pour­suit sa quête en inté­rio­ri­té, celle de cette rose que l’on peut cher­cher, appro­cher, jamais entiè­re­ment décou­vrir au plus pro­fond de soi. La poé­sie tient peut être de la lit­té­ra­ture en appa­rence mais si l’on en sou­lève concrè­te­ment le voile c’est bien de mys­tique dont il s’agit. La rose… Cette part immo­bile de nous, centre autour duquel tout semble en mou­ve­ment et pour­tant ? Quel est le mou­ve­ment véri­table ? Ce qui s’agite dira-t-on par­fois ? On se per­met­tra d’en dou­ter. Rien de plus dyna­mique au fond que le moteur immo­bile. D’une cer­taine manière, la sym­bo­lique de la rose dit cela. C’est pour­quoi même brû­lées pour don­ner nais­sance à une vie renais­sante les roses inté­rieures demeurent « imbrû­lées ». D’ailleurs, Hons place sa poé­sie sous cette égide là, celle d’une forme de spi­ri­tua­li­té, de sacré ou de mys­tique, mais pas au sens de « reli­gion », sur­tout pas, rien de dog­ma­tique ici, au contraire, quand le poète affirme « Je cherche la rose du temps », ain­si que Breton autre­fois cher­chait l’or du temps. On com­pren­dra sans peine alors pour­quoi le poète place des mots de Raymond Abellio en exergue de ce beau recueil de poèmes.

Et, à l’entrée du recueil :

 

Demander ce qu’est une rose
est deman­der ce qu’est la pré­sence
 

Et plus loin :

 

le centre du silence
est pareil au centre de la joie
où des roses absentes
prennent appui sur des pen­sées
tom­bées
de quelques paroles tues

 

Nous connais­sons la force de la poé­sie de Gaspard Hons, sa pro­fon­deur, et c’est une joie que d’avoir de nou­veau la chance de pou­voir plon­ger dans ses mots, qui plus est en un volume édi­té de très belle façon, repro­dui­sant de bout en bout les lignes manus­crites du poète.

On sai­si­ra, avec la pré­sence des mots « vacui­té », « absence », entre autres, le vécu inté­rieur des phi­lo­so­phies dites orien­tales, une manière pour le poète de s’approprier un réel du monde éloi­gné de l’image qui se veut ici monde, et l’on com­pren­dra mieux alors pour­quoi le poète s’affirme tran­quille­ment jar­di­nier. Le jar­din d’orient, ce n’est pas rien.

 

Gaspard Hons, Roses imbrû­lées, édi­tions Estuaires, col­lec­tion hors-série n°2, 2013, prix non indi­qué.

 

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Né en 1986, Paul Laborde publie ici son pre­mier recueil de poèmes, chez Cheyne et avec une pré­face de Jean-Pierre Lemaire. On ne sera donc pas éton­né, sur ces saines bases, de décou­vrir une voix en train de naître, une voix dont on se dit que l’on pour­rait ou pour­ra attendre beau­coup. Ces lignes sont pleines de pro­messe et en même temps, par moments fré­quents, pleines d’une cer­taine matu­ri­té poé­tique. Et l’enthousiasme de Lemaire en sa pré­face est jus­ti­fié : « Ce livre nous jette dès la pre­mière page dans une « tem­pête de sable ». Nous entraîne-t-il donc au désert ? Oui, si l’on veut, mais pour une aven­ture sans lieu ni temps, sans départ et sans arri­vée ; une aven­ture qui se passe « dans le sable de [la] voix » car elle est une approche de la parole elle-même, qui enve­loppe, assaille et égare comme un tour­billon de sable où les traces à peine impri­mées semblent s’effacer ». Et de fait, d’emblée, le poème se situe dans la tem­pête, et celui qui parle ici, la bouche emplie de « sel », a la voix pleine de sable. Ce sel mena­cé, une vie contem­po­raine elle-même mena­cée, cela est cer­tain. C’est dire l’importance aujourd’hui du Poème. Et l’on a plai­sir à lire cette prise de conscience sous une jeune plume de ce talent en construc­tion. Laborde nous parle du réel quand il écrit sur l’état contem­po­rain de la Parole, per­due dans un désert de sable. Ce n’est que l’oubli, cet oubli de la Parole dont nous tirons semble-t-il quelque fier­té. Pour peu de temps encore, cela ne fait aucun doute. Ainsi la poé­sie de Paul Laborde offre-t-elle des pro­fon­deurs de toute beau­té :

 

Il a par­lé dans ce nom.
 

         dans ce nom – il a décou­vert une parole.
 

il a décou­vert le nom.

 

C’est d’une plon­gée dans les pro­fon­deurs de l’être poé­tique dont il s’agit ici, si bien que l’apparition de la figure de l’ange et de lettres hébraïques vient comme natu­rel­le­ment s’inscrire dans les pages du recueil appro­chant de son terme. Les lettres, du côté de Jérusalem, ne sont pas que des lettres, elles sont, à l’instar des nombres, des qua­li­tés, des sym­boles aus­si fai­sant réson­ner des réa­li­tés mas­quées. Paul Laborde vient de loin, cela ne fait guère de doute. Et le che­min qui s’ouvre en son appel poé­tique ne peut que rendre atten­tif son lec­teur à la poé­sie qui approche, celle qu’il écrit cer­tai­ne­ment déjà.

Le livre se ferme sur ces mots :

 

dans la langue que l’on tisse l’espace n’a plus cours

 

Un poète à lire, aucun doute à ce pro­pos.

.Paul Laborde, Sables, pré­face de Jean-Pierre Lemaire, Cheyne, 2013, 58 pages, 16 euros.

 

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Tout amou­reux contem­po­rain de la poé­sie, s’il est un tan­ti­net atten­tif à ce qui se fait au-delà de lui, connaît Michel Baglin, le poète peut-être – sou­vent –, l’amoureux de la poé­sie, défen­seur des poèmes des autres depuis les cré­neaux de sa revue Texture :

http://​revue​-tex​ture​.fr/

Ce qui était modes­te­ment un blog et se pré­sen­tait comme tel est deve­nu, au fil du temps, une véri­table revue de poé­sie en ligne, et l’une des pre­mières tant sur le plan de la chro­no­lo­gie que de la qua­li­té. Cependant Michel Baglin est avant tout un poète qui a publié une ving­taine de livres, dont nombre de recueils de poé­sie chez divers édi­teurs, en antho­lo­gie ou en revues, y com­pris cer­tains des textes de ce nou­veau recueil dans Recours au Poème :

Ce dont nous nous hono­rons.

Ainsi que son édi­teur l’écrit, Baglin trace de poème en poème la carte d’une géo­gra­phie poé­tique, et donc de vie, per­son­nelle, une géo­gra­phie ancrée dans le réel de la vie, des pay­sages, des gares, des ports, des routes, des hommes. Car Baglin est de ces poètes huma­nistes, réel­le­ment huma­nistes, deve­nus assez rares dès que l’on gratte un peu la faci­li­té des mots employés par les uns et les autres. On ne sera pas for­cé­ment d’accord avec la vision du monde que sa poé­sie exprime, on pour­ra même pour­quoi pas la trou­ver naïve, et alors ? Toute vision du monde est légi­time et audible. Pour une simple et bonne rai­son que toute vision du monde pen­sée par l’homme est vision humaine du monde, et que tout homme est par nature libre de voir le monde selon ce qu’il est lui-même, inté­rieu­re­ment. Légitime, la vision de Baglin, tout comme celle de ceux qui trou­ve­raient naïve cette vision. Peu importe. Ce qui compte, c’est le poids de la poé­sie. Et la poé­sie de ce poète enga­gé en huma­nisme vaut son pesant de vers. Dans son Chant des migrants par exemple, ensemble de dix poèmes ins­pi­rés par un tra­vail mené en com­pa­gnie de per­sonnes en apprentissage/​réapprentissage de la langue. Avec Baglin, la poé­sie n’est pas déta­chée du réel du monde et donc de la souf­france /​ vie /​ joie concrète des humains, ses contem­po­rains. Il est là, main­te­nant, le poète Baglin. Il n’est pas seule­ment ce poète-là pour­tant. Michel Baglin est aus­si le poète des mots et des sons mis en musique, en har­mo­nie poé­tique. Ce Chant des migrants, comme l’ensemble des textes de ce recueil, chante aus­si parce que Baglin trace son propre chant inté­rieur à la sur­face de la page, celle des beaux objets livres édi­tés par un autre poète, Bruno Doucey. Cet ensemble de choses en appa­rence diverses, unies en réa­li­té, se condense dans le poème hom­mage que le poète a écrit pour son ami dis­pa­ru Bernard Mazo. Un texte qui ne peut que tou­cher au plus pro­fond tous ceux, poètes ou non, qui ont par­ta­gé l’amitié de Mazo. C’est que, et tout lec­teur ne peut que sen­tir cela, Baglin vit le poème qui vit en lui et cela pro­duit une sorte de ten­dresse que cha­cune des pages de ce livre res­pire. On l’imagine alors fort éner­vé par les mots des pré­ten­dus hommes de gauche, si bavards et nom­breux en terres de poé­sie, hommes pré­ten­du­ment de « gauche », dans les mots du moins, et qui à chaque occa­sion retournent vivre le contraire des mots qu’ils pro­noncent dans leur « vie publique ». L’humaniste poète Baglin doit regar­der ces com­por­te­ments avec tris­tesse, lui qui aime l’homme, l’autre homme en lui et devant lui. Sa poé­sie, sans le dire, dit aus­si cela : le ras le bol des faquins. Tout lec­teur atten­tif de son Chant des migrants sen­ti­ra cela. On l’espère du moins.

Michel Baglin, Un pré­sent qui s’absente, édi­tions Bruno Doucey, col­lec­tion « Soleil noir », 2013, 112 pages, 15 euros.

 

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J’ai lu qu’un poète avait chan­gé le monde

Isabelle Lévesque

 

Poète, Isabelle Lévesque contri­bue aus­si acti­ve­ment à l’existence et à la force de la revue Diérèse 

Elle est cepen­dant avant tout poète, et une poète tra­çant dis­crè­te­ment un véri­table et cohé­rent che­min poé­tique, elle dont les recueils paraissent ou ont paru chez divers édi­teurs de grande qua­li­té : Encres Vives, Rafael de Surtis, Les Vanneaux, pour n’en citer qu’une par­tie. Un peu de ciel ou de matin est le second recueil qu’elle fait paraître aux édi­tions des Deux-Siciles, et pour la seconde fois avec une pré­face ou une post­face de Pierre Dhainaut. Ce n’est pas ano­din quand Dhainaut appa­raît pro­gres­si­ve­ment pour ce qu’il est : un de nos prin­ci­paux poètes contem­po­rains. Ce qu’il dit de la poé­sie d’Isabelle Lévesque est à la fois fort et juste :

« Les mots aux­quels se dévoue isa­belle Lévesque doivent leur inten­si­té à ce qu’ils rendent pré­sent, à ce qui à la fois les rend pré­sents : les « voix tra­ver­sières » sont fur­tives comme les sono­ri­tés de la flûte, elles accueillent avec d’autant plus de fougue le « chant éter­nel » qui les aimante et les trans­cende. Leur silence, une plé­ni­tude ».

Ces mots, extraits de la post­face, sont repro­duits en 4e de cou­ver­ture et disent concrè­te­ment ce qui se trame en ce recueil : une musique. La poé­sie d’Isabelle Lévesque est une musique de toute beau­té. Elle est aus­si et en même temps, cela n’est en rien contra­dic­toire, une poé­sie de la nuit, du et des pas­sages (s), des morts et des renais­sances, de cette vie qui est trans­for­ma­tion et trans­mu­ta­tion per­ma­nente. Et c’est exac­te­ment sur ce point pré­cis que se tient le réel de l’Amour, auquel Dhainaut fait d’ailleurs réfé­rence, un mot à sai­sir au sens que lui don­nait Jean de La Croix, celui de l’Amour/rencontre, avec soi, avec l’autre, de soi avec l’autre, le tout autre, aus­si bien cet homme que l’arbre qui se pro­file dans sa sil­houette. Oui, sans doute est-ce cela, cette heure du « retour des nombres » dont parle Isabelle Lévesque, un retour/​recours au réel de la vie, laquelle est miracle per­ma­nent. Il en faut de l’Amour au creux de la vie, prise en son ensemble, pour vivre et naître/​renaître, miracle per­ma­nent jus­te­ment. On ne sau­rait donc être sur­pris de voir, en ces pages, la lune sau­ver un nuage, auprès de la « nais­sance des feuilles ». Un recueil de toute beau­té.

Isabelle Lévesque, Un peu de ciel ou de matin, post­face de Pierre Dhainaut, pein­tures et des­sins de Jean-Gilles Badaire, Les Deux-Siciles, col­lec­tion Poésie, 2013, 74 pages, 16 euros. 

Lecture (s)

Par | 2018-05-26T19:40:53+00:00 17 mai 2013|Catégories : Chroniques|

L’année pas­sée, les édi­tions de La Lune bleue, emme­nées par Lydia Padellec, archi­tecte de très beaux petits objets livres de poé­sie, don­naient à lire Cloison à cou­lisse, long poème publié en fran­çais et alle­mand et signé Eva-Maria Berg. Nous appré­cions la poé­sie de Berg depuis les débuts de Recours au poème. On lira ain­si des poèmes de la poète alle­mande ici :

https://www.recoursaupoeme.fr/po%C3%A8tes/eva-maria-berg

Mais aus­si une note sur un autre de ses ouvrages :

https://www.recoursaupoeme.fr/critiques/eva-maria-berg-l%E2%80%99absence-quotidienne/matthieu-baumier

Le poème est ici ser­vi par la beau­té du papier et de l’objet, ain­si que par les superbes por­traits d’Eva Largo, le tout étant tiré à 50 exem­plaires. Cela arrive entre vos mains signé du poète, de l’artiste et de l’éditeur. La Lune bleue a le sens du don. Et ce sens est en soi un acte poé­tique. Le texte est un superbe poème /​ chant, ten­du, à décou­vrir et à lire. Ainsi :

 

la porte bat
encore avant
de se fer­mer
et d’enclore
le vent
 

Beau, je vous le disais. A lire en écou­tant Philipp Glass, la bande ori­gi­nale de The Hours par exemple.

 

Eva-Maria Berg, Cloison à cou­lisse, avec des por­traits d’Eva Largo, bilingue, édi­tions de la Lune bleue, 2012.

http://​edi​tions​lu​ne​bleue​.com/

 

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Nous avons décou­vert la poé­sie spi­ri­tuel­le­ment très ancrée/​encrée dans les pro­fon­deurs de l’être de Jigmé Thrinlé Gyatso, homme/​poème/​bouddhiste, par les pages fortes de son recueil pré­cé­dent, L’oiseau rouge, paru chez le même édi­teur. On lira des extraits dans nos pages :

https://www.recoursaupoeme.fr/po%C3%A8tes/jigm%C3%A9-thrinl%C3%A9-gyatso

Cette poé­sie s’écrit dans la vision et la pra­tique du monde d’un poète lui-même ins­crit dans une longue tra­di­tion de poètes yogi. Une beau­té épous­tou­flante, liée aux vibra­tions du son spi­ri­tuel qui irrigue chaque vers. Le poète vient à nous après un long che­min, lequel n’est encore que le début de marches à gra­vir sans fin. D’ailleurs, en sa pré­face, Françoise Bonardel, évoque l’importance du lien entre poé­sie et musique, du moins dans cette voie ini­tia­tique. On le dit sou­vent mais le tout n’est pas de le dire, le tout est que la poé­sie qui se donne à lire soit musique. Sans quoi mots et vers sont bien creux. Ici, le son devient image. Cela parle en direc­tion, et simul­ta­né­ment depuis, le cœur de la matrice uni­ver­selle dont nous sommes tous consti­tués et à laquelle nous appar­te­nons tous, fous qui pen­sons avoir les pieds accro­chés sur un sol /​ matière quand nous vivons en dedans de ce qui est. Lisant ce recueil, comme le pré­cé­dent, on pense à la rela­tion poé­sie /​ musique évi­dente dans l’œuvre de Tagore ; on pense aus­si, ain­si que le signale F. Bonardel, à l’art du Haïku. Art sur lequel Recours au Poème se pen­che­ra bien­tôt de façon régu­lière. Ce livre se lit aus­si comme un long chant, condui­sant son lec­teur sur le che­min d’une poé­sie éveillée, de ce que nous nom­mons sou­vent en ces pages : « Poème ». Et ce n’est pas rien, mal­gré les appa­rences trom­peuses d’un monde illu­soi­re­ment divi­sé, ce qui se dit dia­bo­los en latin. On médi­te­ra sur ce réel en res­sen­tant la musique des poèmes de Jigmé Thrinlé Gyatso. Comment pour­rait-il en être autre­ment ?

 

Jigmé Thrinlé Gyatso, Silencieux arpèges, pré­face de Françoise Bonardel, édi­tions de l’Astronome, 2013, 80 pages, 9 euros

http://​www​.edi​tions​-astro​nome​.com/​f​/​i​n​d​e​x​.​php

 

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Lire Danièle Faugeras dans Recours au Poème :

Ses propres textes poé­tiques :

https://www.recoursaupoeme.fr/po%C3%A8tes/dani%C3%A8le-faugeras

Mais aus­si les tra­duc­tions qu’elle nous donne sou­vent en tant qu’éditrice et direc­trice, en com­pa­gnie de Pascale Janot, de la belle col­lec­tion Po&Psy des édi­tions Eres : Paolo Universo, Porchia, Ritsos… Danièle Faugeras est une poète /​ pas­seur, ce qui, de notre point de vue, vaut défi­ni­tion, en par­tie, de la poé­sie, laquelle ne nous semble ni sérieuse ni pos­sible sans géné­ro­si­té, ce fon­de­ment de l’amitié. La géné­ro­si­té de Danièle Faugeras est chose plus rare qu’on ne le pense en terres de poé­sie, ce qui conduit tout de même à se deman­der si cer­taines de ces terres sont réel­le­ment « de poé­sie ». La poé­sie, c’est un état vivant en l’être. Cela n’admet pas les petites médio­cri­tés humaines.

On pour­sui­vra la lec­ture avec ces Murs, accom­pa­gnés de des­sins de Magali Latil. Les murs de Danièle Faugeras sont des poèmes /​ ful­gu­rances,  archi­tec­tu­rés en sim­pli­ci­té, comme les pierres d’angle d’une bâtisse.

 

à toute épreuve
ancrée
par voie d’informe
                         la pierre

 

et cela forme la « face cachée » du « vent » comme de ce qui appa­raît au-delà du « chan­ge­ment de plan ». C’est un silence qui se dresse, nous dit la poète, et ce silence est jus­te­ment ce qui offre le chant. Un chant qui prend/​donne forme. Un recueil à décou­vrir.    

 

Danièle Faugeras, Murs, des­sins de Magali Latil, pro­pos 2 édi­tions, 2010 40 pages.

http://​www​.pro​pos2e​di​tions​.net/

 

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La col­lec­tion Poésie des édi­tions La passe du vent, coor­don­née par le poète/​éditeur Thierry Renard, s’installe tran­quille­ment dans le pay­sage poé­tique contem­po­rain, avec son for­mat, ses choix et sa manière per­son­nelle (chaque recueil est ponc­tué d’un éclai­rant entre­tien avec le poète édi­té). Parmi les récentes paru­tions, cet ensemble du poète rou­main Dinu Flamand, pré­fa­cé par Jean-Pierre Siméon. Né en 1947 en Transylvanie, le poète a par­ti­ci­pé à l’une des impor­tantes aven­tures lit­té­raires rou­maines de la fin du siècle pas­sé, la revue Equinoxe. Editeur, cri­tique, poète, il a construit une œuvre par­fois consi­dé­rée comme polé­mique par le pou­voir des len­de­mains qui chan­taient, celui de Ceaucescu. Ses poèmes ont alors sou­vent été cen­su­rés et ampu­tés. Et le poète a dû s’exiler. Flamand connait bien la France. Il a vécu ici, après avoir deman­dé l’asile poli­tique, et a long­temps tra­vaillé pour Radio France inter­na­tio­nale, avant de retour­ner vivre en Roumanie en 2011. Dans sa pré­face, Siméon évoque à juste titre la poésie/​cri de Dinu Flamand, un cri qui est aus­si celui de Munch, cri « d’effroi méta­phy­sique et d’effarement devant la sourde et impi­toyable vio­lence des faits, ceux d’une exis­tence, ceux de l’histoire ». Une poé­sie qui vit dans ce fait : « nous sommes des êtres impos­sibles ». Les mots sont ceux de Siméon. Une poé­sie lucide, née en un homme poète ayant vécu, vrai­ment vécu, et dont les mots pro­viennent des res­sen­tis de la chair. Pas d’élucubrations vagues ou de bar­ri­cades ima­gi­naires. On sent tout de suite cela dans la poé­sie de Flamand, comme dans celles d’autres poètes de l’Est de l’Europe aujourd’hui (ain­si Damir Sodan ou Tomica Bajsic, dont on peut lire des poèmes dans Recours au Poème). Dinu Flamand vient d’un monde tota­li­taire en par­tie inima­gi­nable pour des yeux occi­den­taux tant il fut ubuesque, un monde où la folie de quelques hommes était deve­nue la norme quo­ti­dienne. On lira les car­nets per­son­nels d’Eléna Ceaucescu pour s’en convaincre, une lec­ture qui marque une exis­tence.

Dinu Flamand :

 

tôt le matin le silence de la nuit
les cendres du temps à la fenêtre   

Dinu Flamand, Inattention de l’attention, tra­duit du rou­main par Ana Alexandra Flamind, pré­face de Jean-Pierre Siméon, La passe du vent, col­lec­tion Poésie, 2013, 130 pages, 10 euros

http://​www​.lapas​se​duvent​.com/

 

 

 

Lecture (s)

Par | 2018-05-26T19:40:54+00:00 4 janvier 2013|Catégories : Chroniques|

Au moment où l’automne se fait flam­boyant , Marie Huot ( Prix Jean Follain 2002 et Prix Max Jacob 2007) , revient nous par­ler d’amour, dans un bruis­se­ment de feuilles mortes.

 

J’aime ton odeur de sous-bois après l’ondée
que je garde sous les ongles
ta terre mouillée qui fraî­chit
autour de mon pied ma pliure
j’aime ton automne
à l’intérieur de moi.

 

Nous sont ain­si offerts Trente-six varia­tions sur l’amour , comme une pro­me­nade dans les sous-bois. Ne nous éton­nons pas d’y croi­ser un petit cha­pe­ron rouge 

 

Quand l’amour se pro­mène dans les bois
Il n’a qu’un petit cha­pe­ron
et rien des­sous.
Il est vite nu
si le loup y était.

 

quelques biches, des ogres,  des oiseaux qui se nichent …

Marie Huot a ras­sem­blé dans ces pages tous les mots d’humus et de sève, les images d’une forêt enchan­tée, pour nous atti­rer dans la clai­rière des sens et du sens. Elle joue, jongle avec les méta­phores, les allé­go­ries, les sym­boles avec grâce , légé­re­té, déli­ca­tesse, fai­sant tour à tour de cet amour un ani­mal qui court la garenne /​ sur ses pattes velou­tés, ayant beau pelage et fré­mis­sant museau et la forêt elle-même : l’amour est une forêt de trembles /​ Dès que tu poses ton doigt sur moi /​ Mes feuilles fré­missent et fri­sonnent …

Marie Huot a retrou­vé son regard d’enfance, nour­rie de contes et de légendes, une enfance de courses dans les sous-bois et cha­cun de ses poèmes fait de nous un « petit pou­cet » reve­nant à la source de l’innocence :

 

Cachée sous les arbres noirs
je regarde les bra­con­niers
poser leurs pièges.
pour­vu que l’amour ne s’égare
et perde d’un seul coup ses deux pattes
ma cabane mon abri de joie.

C’est au coin d’un feu, en dégus­tant des châ­taignes que  l’on a envie de par­ta­ger avec elle son enchan­te­ment obs­ti­né dans la clai­rière de l’être .

 

Marie Huot, Une his­toire avec la bouche, Illustrations de Diane de Bournazel, Al Manar Poésie/​ Editions Alain Gorius, 2012, 15 euros.

 

……………

 

Dialogue inin­ter­rom­pu

Voilà soixante et un an qu’a dis­pa­ru René-Guy Cadou, ce poète aux mots incan­des­cents. On sait, ne serait-ce qu’à la lec­ture d’ Hélène et le règne végé­tal quelle place cen­trale Hélène Cadou occupe dans l’œuvre de René-Guy et dans sa vie. Ce bon­heur, cette joie mille fois glo­ri­fiés s’interrompirent au prin­temps 1951, lais­sant Hélène seule. On sait moins qu’Hélène, ayant com­men­cé à écrire au temps du bon­heur ne se conten­ta pas de gar­der vivante la mémoire de René-Guy, mais qu’elle conti­nua , par-delà la mort, le dia­logue avec l’homme de sa vie.

 

Je m’applique à te redon­ner
Dans le nid trem­blant de mes mains
Une part de jour assez douce
Pour t’obliger à vivre encore.

 

Loin d’être un long lamen­to nos­tal­gique, ces poèmes sont d’abord une ode à la joie tran­quille des jours. Parce que tu chan­tais le monde et sa souf­france

 

                                        Et le chien bohé­mien que je n’oublierai pas
                                        Reviens
                                       Il y aura cor­tège pour t’aimer

 

Certes, les pages sont empreintes d’une douce nos­tal­gie

 

Tu m’es reve­nu ce matin
Le soleil est sur la mai­son
Si je savais le rete­nir
Dans le cor­beille d’un beau jour
Peut-être vien­drais-tu par­fois
Faire halte au milieu de ta nuit
Et dor­mir encore avec moi
Dans la paille de ses rayons .

 

Mais c’est d’amour vivant que parle Hélène. D’un amour rayon­nant, solaire qui vibre à chaque vers. Une lec­ture négli­gente de ces pages pour­rait lais­ser croire à une écri­ture d’imitation tant l’univers de René-Guy imprègne les mots d’Hélène. Il n’en est rien : Hélène a une voix qui lui est propre, elle est l’écho fémi­nin de René-Guy. L’œuvre d’Hèlène est la part fémi­nine de celle de Cadou. On pense ici au pro­jet d’œuvres croi­sées qu’ont mené Elsa Triolet et Aragon. Car c’est bien d’un dia­logue qu’il s’agit, comme les conver­sa­tions que l’on ima­gine qu’Hélène et René-Guy avaient , les longues soi­rées d’hiver, dans l’école de Louisfert .

 

Les arbres saignent dans la nuit
Et les étoiles vont trop vite
Mais l’hiver hésite à ma porte
Pourquoi veux-tu que je m’étonne ?
La lampe cueille le silence
Et fait parure au sou­ve­nir.

 

Dialogue avec un dis­pa­ru, donc, mais dia­logue de vie avec un vivant, car Les épis nou­veaux ont des rai­sons de croire répond-elle à celui qui avait écrit Symphonie du Printemps et puisque «  l’existence est tou­jours sauve », Hélène Cadou referme ce recueil en nous indi­quant :

 

Il reste à décou­vrir un mes­sage plus clair
Que les sources ou les étoiles
Plus évident que le jour.

 

La poé­sie d’Hélène Cadou est évi­dente.

Hélène Cadou, Le bon­heur du jour sui­vi de Cantate des nuits inté­rieurs, Editions Bruno Doucey, 2012, 13 euros.

……………

 

Sous les mots pudiques et simples de Jean Le Boel affleure la vie de gens de peu, tra­vailleurs , ouvriers ou pay­sans à qui , le plus sou­vent, manquent les mots pour dire .

 

Les mots lui manquent
oisives ses mains ses grosses mains
l’’embarrassent elles ignorent rugueuses
la caresse la cou­leur agile
il ne sait que tra­vailler…

 

Et Jean Le Boël de s’interroger sur son propre rôle : qui es-tu, toi qui portes les mots des autres .Il dit avec force leur colère plan­tée dans l’hiver, il dit avec vigueur la fatigue des corps/​ et le fra­cas des machines, il dit sans rési­gna­tion tous ceux et celles, rési­gnés ,

 

Débraillés, dépla­cés, déclas­sés
oui, ils furent
cas­quette à la main
n’en pen­sant pas moins.

 

Il dit pour aider les autres à renaître

à la parole.

Il DIT ! Et, c’est la voix de tout un peuple, bafoué, igno­ré qui tout à coup monte des pages. Ce sont des mil­lions de vies ano­nymes qui res­sur­gissent, et une émo­tion venue du plus pro­fond se met à cou­ler là où leur chair s’est usée.  Ils sont remon­tés de la mine et des­cen­dus des col­lines avec leurs mains cal­leuses et leurs pauvres mots mal­adroits, c’est le peuple des tra­vailleurs.

Il n’y a nulle emphase dans les mots de Jean Le Boël , nul effet de style . La poé­sie de Jean Le Boël n’a pas les bonnes manières de l’éducation bour­geoise et n’est pas faite pour être lue à des jeunes filles éva­nes­centes au fond d’un parc…. Et l’on sent bien que cette poé­sie-là n’est pas « sa tasse de thé ».

 

Je ne suis pas ber­ger des bêlantes étoiles
Je chante l’homme

 

Voilà, c’est dit, c’est même écrit, avec cette force tran­quille que donne à l’artisan, au pay­san ou à l’ouvrier le sen­ti­ment de fier­té du tra­vail accom­pli. Si ce mot n’était pas deve­nu une injure, j’oserais dire que Jean Le Boël est un vrai et grand poète « popu­liste ». S’il lit ces lignes, il sau­ra, lui, que sous ma plume, c’est un com­pli­ment.

Jean Le Boel, Là où leur chair s’est usée, Les écrits du Nord/​ Editions Henry, 2012, 9,50 euros.

 

……………

 

«  Ainsi che­villée au corps, la poé­sie est un acte de résis­tance, une vie dans la vie, un geste de liber­té qui s’oppose à toutes les formes d’aliénation subies par le poète. « Sainte quo­ti­dien­ne­té » que celle de l’écriture qui sauve un homme de l’effondrement » écrit, dans sa pré­face Bruno Doucey qui vient , oppor­tu­né­ment, de réédi­ter ces textes. Acte de résis­tance, bien sûr, il en est ain­si de toute poé­sie, mais sur­tout acte de pro­phé­tie, si l’on songe que ces vers ont été écrit en 1968, tel­le­ment ils font écho à une dou­lou­reuse actua­li­té :

 

Ne pleure pas sur la grèce, -quand elle est près de flé­chir
Avec le cou­teau sur l’os, avec la laisse sur la nuque,
La voi­ci qui déferle à nou­veau, s’affermit et se déchaîne
Pour ter­ras­ser la bête avec la lance du soleil. 

 

D’une oppres­sion à une autre, cir­cons­tances chan­geantes, ce sont les mêmes mots pour dire la liber­té .Liberté dans le choix même de cette forme par­ti­cu­liè­re­ment contrai­gnante qu’est le vers régu­lier de quinze syl­labes, si l’on veut bien com­prendre que la liber­té n’est pas l’ignorance de la règle mais son dépas­se­ment. Liberté par le recours à cette forme de chan­son popu­laire, issue du plus pro­fond des entrailles d’un peuple oppri­mé , manière de faire entendre que la liber­té est d’essence popu­laire . Liberté enfin pour l’espérance qu’elle donne :

 

Un petit peuple qui lutte sans les sabres ni les balles
pour le pain du monde entier, pour la lumière et la chan­son.

 

De chant en chant, Ritsos convoque , non pas les héros mythiques de la Grèce antique, mais ceux , ano­nymes , des guerres d’indépendance à moins que ce ne soit quelques « ban­dits d’honneur » . Il y a   dans ces vers- là un  écho à la com­plainte de Mandrin …

Et Bruno Doucey de s’interroger : «  Poésie de contre­bande ? Bien enten­du." Répond-il .

Mais toute poé­sie, juste et vraie, n’est-elle pas par nature, de contre­bande ? De contre­bande, oui, la poé­sie qui ne cesse de fran­chir la fron­tière du sens com­mun, qui court  à la lisière des signi­fi­ca­tions , qui échappe à toutes les pri­sons du lan­gage, qui se rebelle contre les « oukases » des « sachants ». Je pense, ici, à cette phrase de Jean Giono : «  Je suis rebelle et si la socié­té a anni­hi­lé en toi tes facul­tés de révolte, je suis rebelle pour t’obliger à l’être ». En dix-huit « petites chan­sons », c’est à ce devoir d’insoumission et de rébel­lion par la poé­sie, la poé­sie comme der­nier recours en somme , que Yannis Ritsos nous invite .

Yannis Ritsos, Dix-huit petites chan­sons de la patrie amère, Editions Bruno Doucey, 2012.

 

 

Lecture (s)

Par | 2018-05-26T19:40:54+00:00 22 décembre 2012|Catégories : Chroniques|

 

Festival esti­val, en sa 15e édi­tion, Voix de la Méditerranée (Lodève) est aus­si un recueil annuel de poèmes réunis­sant les poètes médi­ter­ra­néens contem­po­rains invi­tés, et actuel­le­ment publié par les édi­tions La Passe du Vent. L’anthologie réunit ain­si une cin­quan­taine de poètes venus d’Albanie, d’Algérie, de Bosnie, de Chypre, de Croatie, d’Egypte, d’Espagne, de France, de Grèce, d’Israël, d’Italie, du Kosovo, du Liban, de Libye, de Macédoine, de Malte, du Maroc, du Monténégro, de Palestine, du Portugal, de Roumanie, de Syrie, de Tunisie et de Turquie. Une petite bio­gra­phie de chaque poète ponc­tue le volume. Etant don­née la diver­si­té des voix, une telle antho­lo­gie pré­sente for­cé­ment une absence d’unité qui ne sau­rait être com­pen­sée par une vision iden­ti­taire des alen­tours de la Méditerranée. Chacun y lira donc ce qui plaît à son âme. Pour ma part, les voix de Boudjera, Stojic, Gihan Omar, Evadinos, Etel Adnan ou Haji sont celles que je retiens. Mais c’est très sub­jec­tif. On a une pen­sée émue, à la lec­ture de ce livre, en direc­tion du poète de langue alba­naise Ali Podrimja, poète qui ouvre le recueil et qui nous a quit­tés, à Lodève, durant le fes­ti­val. Ce fut un choc. Outre les poèmes ici publiés, un beau recueil de ce poète est dis­po­nible chez Cheyne.

Voix de la Méditerranée, Anthologie poé­tique, La Passe du Vent, 2012, 118 pages, 12 euros.

 

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Franck Doyen, poète menant aus­si un tra­vail dépas­sant les fron­tières habi­tuel­le­ment impo­sées aux diverses facettes de l’art au sein de Collectif ET, fait paraître à l’Atelier de l’agneau une 2e édi­tion de éc rire au moment où. Le livre est orches­tré en trois moments et un « défi­ni­tif moment », quatre par­ties donc. Ou plu­tôt quatre moments de la voix. Le ton du (ou des) poème (s) varie au son des varia­tions de la taille de la police de carac­tère ou de sa tex­ture, reflet écrit du tra­vail mené par le poète sur la voix. Cris. Silences. Chuchotements. Voix qui s’élève et s’abaisse. C’est pour­tant bien d’écriture dont il s’agit, le poète le dit avec force, et même de péné­tra­tion de l’entier du corps dans l’écriture. En-dedans. Ce tra­vail ne s’inscrit évi­dem­ment pas dans les sen­tiers bat­tus de la poé­sie même s’il s’apparente à des cou­rants fort vivants de la poé­sie contem­po­raine, cou­rants aux­quels tout un cha­cun est main­te­nant habi­tué. Reste qu’il s’agit d’expérimentation, une poé­sie expé­ri­men­tale (il faut bien uti­li­ser ce mot détes­table, il est entré dans les mœurs, même si l’on consi­dère que toute poé­sie est d’une cer­taine manière expé­ri­men­tale), poé­sie expé­ri­men­tale donc, qui se tra­vaille aus­si du côté de l’œuvre de Blaine, Pennequin ou de cer­taines publi­ca­tions de POL ou d’Al Dante, par­mi bien d’autres. Fermant le livre, son lec­teur peut pen­ser (c’est mon cas) qu’entendre le texte serait chose fort inté­res­sante.

 

Franck Doyen, éc rire, Atelier de l’agneau, 2012, 100 pages, 15 euros.

 

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Patrick Joquel donne à lire, avec ses Ephémères d’un pas­sant, les proses poé­tiques d’un voya­geur incor­po­ré dans les pay­sages qu’il tra­verse en les vivant. Le recueil s’ouvre sur un rap­port char­nel, qua­si éro­tique, au pay­sage et à la nature, cette nature que Joquel célèbre tout au long de ses poèmes. Il s’adresse à une per­sonne en par­ti­cu­lier, à cha­cun de nous peut-être. Ils ont en tout cas à chaque fois été envoyés à une per­sonne pré­cise, dont nombre de poètes. Les proses sont ryth­mées par les varia­tions de la lumière et de la mer. Elles com­mencent toutes par le regard. Et se laissent péné­trer par l’extérieur.

Je tourne alors en rond. En spi­rale. En coquille. Parfois en belle ascen­dance. Parfois en jolie dégrin­go­lade. Question de marées. De regards. Les vents demeurent instables. Les pres­sions variables. Je les suis au baro­mètre. Je m’accroche aux gra­da­tions. Je saute des lignes. Je passe en marge. Je pars. Je m’échappe. Pour sur­vivre. Hors sen­tier. Braconner un peu d’air. Libre.

Patrick Joquel, Éphémères d’un pas­sant, édi­tions de L’Atlantique, col­lec­tion Phoibos, 2012, 52 pages, 16 euros.

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Robert Piccamiglio, outre une vie comme « agent de pro­duc­tion », a der­rière lui une cin­quan­taine de livres publiés chez dif­fé­rents édi­teurs, dont Le Rocher, Alphée, Albin Michel ou Jacques Brémond. Poèmes, romans, théâtre… Mille plaines, mille bateaux, paraît dans la « Nouvelle Collection de Poésie » des édi­tions La Passe du Vent, col­lec­tion dont la par­ti­cu­la­ri­té est de don­ner à lire chaque année et simul­ta­né­ment trois voix de la poé­sie contem­po­raine. Chacun des volumes est sui­vi d’un entre­tien avec l’auteur, mené ici par Thierry Renard.

Le livre s’ouvre sur ces vers :

 

J’ai mar­ché une seconde une minute
une heure un jour une sai­son une vie de trop
trop tard main­te­nant pour m’arrêter
j’ai per­du en che­min l’illusion d’être encore
le Petit Poucet de la fable
je suis trop grand main­te­nant
plus assez inno­cent pour avoir la moindre chance
d’entrer me blot­tir entre les pages ser­rées
du livre et de la fable.

 

Des poèmes courts qui entre­mêlent des mor­ceaux de réel et une plon­gée dans les pro­fon­deurs de l’humain.

Robert Piccamiglio, Mille plaines, mille bateaux, La Passe du Vent, col­lec­tion Poésie, 2012, 10 euros.

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Danielle Fournier et Luce Guilbaud publient avec Iris un ensemble de poèmes qui est autant un dia­logue entre elles qu’un recueil de poé­sie. Les deux. A deux voix. Mais non à quatre mains. Quoique… C’est un livre éton­nant et par bien des aspects pas­sion­nant. En ces recueils ou dia­logues asso­ciés, par delà l’océan, les deux poètes se parlent, évoquent des choses et per­sonnes com­munes, Iris, En deux ensembles por­tant le même titre.

 

Il y a une autre absence der­rière l’absence, et un autre silence der­rière le silence. Depuis de manque ori­gi­nel, l’Oratorio de l’âme et du corps.

Je trans­mets à celle qui me pour­suit, ce qui la pré­cède ; les formes de la mémoire éche­ve­lée, posi­tion funam­bule de faire de la beau­té mal­gré l’horreur, qui part de la révé­la­tion vers l’élévation, du mys­tère à l’apparition et à la récon­ci­lia­tion enfin venue. Pendant qu’elle est devant la mer, je chu­chote une parole inédite, pleine de man­sué­tude et misé­ri­cor­dieuse dans laquelle la Voix de Dieu est Verbe et Épiphanie.

Tout mot est un nom propre. Et le souffle habite tout.

 

Ce sont les mots de Danielle Fournier.

Danielle Fournier et Luce Guilbaud, Iris, édi­tions de l’Hexagone, Québec, 2012, 115 pages, sans prix.

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Avec Le Chant de toi, Jean-Yves Clément donne une ode, un chant d’amour. Cela s’inscrit dans une cer­taine tra­di­tion poé­tique. Le chant est offert à la femme aimée dont le pré­nom en d’autres contrées signi­fie « Marie ». Et le livre s’ouvre sur une cita­tion de Saint-Augustin. C’est d’Amour incar­né en l’amour dont parle ici le poète. Le mot et le verbe peinent à trou­ver dif­fé­rentes accep­ta­tions aujourd’hui. Pourtant, les Grecs anciens uti­li­saient trois vocables dif­fé­rents pour expri­mer diverses façons d’aimer, diverses hau­teurs de l’amour. Le chant du poète est aus­si mou­ve­ment, à la fois musique et dépla­ce­ment au fil des pages ; depuis la ren­contre jusqu’aux absences et ins­tants com­muns. Ce long poème tient du can­tique.

Jean-Yves Clément, Le Chant de toi, Cherche Midi, col­lec­tion Points fixes/​Poésie, 2012, 80 pages, 11 euros.

 

Lecture (s)

Par | 2018-05-26T19:40:54+00:00 15 décembre 2012|Catégories : Chroniques|

 Il est étrange de lire le mot « roman » sur ce livre de poète. Julliard aurait-il peur de la poé­sie ? À moins que Jean-Luc Marty ne le sache pas encore, ou bien qu’il soit en voie (on est ten­té d’écrire « voix ») de le décou­vrir : l’état de son esprit n’est pas ici état de l’esprit d’écrivain enchaî­né à la lit­té­ra­ture mais bel et bien état de l’esprit de poète. Du reste, Gilles Lapouge, dans sa pré­face, le dit. On n’échappe pas à Gilles Lapouge. L’écriture de ce volume naît d’une image, ce qui forme – si l’on veut en croire Octavio Paz – la fon­da­tion même d’une poé­sie, « fon­da­tion » étant enten­du ici au sens de ce qui sacre le temple. L’image est un des axes du poème, en effet. L’autre sup­porte la langue, celle qui ne se trans­forme pas mais fait pas­sage selon Jean Grosjean. Un long poème donc, où « l’histoire » importe peu. Ce qui compte c’est l’image asso­ciée à la langue. Et cela dit bien plus qu’une des nom­breuses his­toires parais­sant pério­di­que­ment, à coup de cen­taines de volumes entas­sés. La poé­sie est un temple rare. Ici, elle part de la prose, s’interroge, se cherche et conduit jusqu’aux poèmes de la fin du livre, annon­cés comme des danses, et en effet il y a de la danse en transes dans l’acte même de la poé­sie, cette transe reliant l’être s’assumant poète au monde de la poé­sie, le Poème. Et au fil des pages, la prose s’évanouit. Pour lais­ser la place à une sorte d’auto-initiation poé­tique de l’écrivain Jean-Luc Marty, au poète qu’il est dans le réel. C’est pour­quoi Dada sur­git. Tout passe par la langue. Un beau livre en soi, d’autant plus beau qu’ici, au sein de Recours au Poème, rien ne nous plaît plus que d’assister à la nais­sance d’une poé­sie.

Jean-Luc Marty, Un cœur por­tuaire, Julliard, 2012, 120 pages, 16 euros.

 

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Et rien de sûr si ce n’est la ville
chien fidèle. La ville com­pagne
la ville sou­tien. Elle te par­donne
chaque tra­hi­son, t’accueille à nou­veau
dans ses bras. Te déli­vrant
du corps que tu désires

et que tu n’as pas.

[M. Pieris, Ville chien fidèle]

 

Cette antho­lo­gie choi­sie des poèmes de Pieris est tra­duite, com­po­sée et pré­sen­tée par le meilleur connais­seur fran­co­phone de la poé­sie grecque contem­po­raine, Michel Volkovitch. Pieris est né sur l’île de Chypre. Son enfance s’est dérou­lée sur les hau­teurs de Limassol. Etudiant en Grèce, il assiste à l’invasion de l’île par l’armée turque en 1974, puis à la par­ti­tion de Chypre. Une par­ti­tion tou­jours d’actualité sur une île dont la par­tie grecque est membre de l’Union Européenne, ce qui atté­nue un peu la pro­pa­gande paci­fiste « euro­péenne » dont on nous serine les oreilles depuis des années. Sans que la sauce du vir­tuel ne prenne aus­si bien que le sou­hai­te­raient nos com­mu­ni­cants euro­péens. Tout cela dit beau­coup sur la manière dont l’Union Européenne se regarde. Cette his­toire col­lec­tive est source de l’histoire per­son­nelle du poète. Car Pieris est par­ti en exil, en Australie d’abord durant 20 ans, puis dans dif­fé­rentes villes du monde, avant de reve­nir à Chypre et de vivre aujourd’hui à Nicosie. Ses Métamorphoses d’une ville sont nées de l’errance. Les poèmes ici repré­sen­tés pro­viennent de divers recueils, ils tournent tous autour de la ville, des villes, et de l’apparition/disparition conti­nuelle d’une femme pour nous incon­nue. Le recueil com­porte de très beaux poèmes, dont ceux consa­crés à des villes fran­çaises – ain­si, Paris. Pieris parle des villes comme l’on parle par­fois des femmes en poé­sie, sans ces­ser d’être un poète du voyage. Il y a beau­coup d’émotion dans cet ensemble où la femme qui passe se fond dans le décor de villes qui naissent et dis­pa­raissent de mots en mots.

Ceci par exemple :

 

Je veux une ville qui me cache

 

Une ville qui tolère une ville qui vient en aide
une ville qui com­prend une ville qui coopère
une ville qui accepte une ville qui approuve
une ville qui incite une ville qui com­pa­tit
une ville plus pro­pice à la vie cachée.

Une ville qui sti­mule une ville qui excite
une ville qui conspire une ville qui par­ti­cipe
une ville qui se déchaîne qui se laisse aller
avec remords aux plai­sirs illi­cites…

Qui se donne chaude comme deux bras ouverts
en des heures et des cir­cons­tances pré­cises
et couvre nos péchés de sa bonne allure.

Je veux, je cherche une ville qui me cache.

Une ville aux figures incon­nues
aux lieux nou­veaux chaque soir
pro­po­sant une foule de rap­pro­che­ments
de coïn­ci­dences inat­ten­dues et d’occasions for­tuites.

Je veux une ville har­die une ville qui réchauffe
une ville qui se pas­sionne une ville qui ins­pire
une ville aux douces paroles une ville qui console
une ville récon­fort qui apaise mon esprit
une ville qui m’enferme dans sa chaude poi­trine.
je veux, je cherche une ville qui me cache.

Et non du vil­lage indis­cret le cœur
froid et dur, le visage gla­cial
et les nom­breux miroirs, les mai­sons
trans­pa­rentes, les micros dans les rues.

Mihàlis Pieris, Métamorphose des villes, Circé, 2012, 175 pages, 19,5 euros.

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Sur le plan chro­no­lo­gique de l’écriture, les textes de Un tan­go pour Amalia (2007) pré­cèdent ceux de Sinon dans la chair (2009). Entre les deux, il y a la souf­france source de la vio­lence sublime qui anime ces poèmes de Deschizeaux. Violence de la perte, celle de l’être proche.

 

(…) j’entends quelqu’un chan­ter le christ, et dans le marbre de mes ténèbres, il n’y a plus que marion­nettes et prose en berne.

 

Ces mots tirés du tout pre­mier texte du recueil donnent le ton. Où est Dieu absent quand la vie rend l’être souf­frant ? Cette colère pose une vraie et fré­quente ques­tion : celle de l’origine de ce que nous nom­mons le Mal. Pourquoi Dieu créa­teur du Bien pro­vo­que­rait-il ce Mal qui nous entoure ? Bien des réponses ont été ten­tées, tant en poé­sie qu’en phi­lo­so­phie. En une telle matière, il n’est évi­dem­ment pas de réponse unique et aucune réponse pos­sible devant la souf­france vécue inté­rieu­re­ment et inti­me­ment. Le Mal absence de Bien plu­tôt que pro­duit de Dieu étant ce Bien est pour­tant un ailleurs de Dieu. Il naît, pour le chris­tia­nisme, de la chute liée aux agis­se­ments humains. Ainsi, il n’est pas de Mal en ce que les chré­tiens nomment Dieu. Simplement le prin­cipe de vie,  vie et vies qui ensuite se déve­loppent en liber­té. Le prin­cipe n’est pas l’origine du Mal, il n’est que l’origine de lui-même. Le miroir que nous lui ten­dons est nôtre. Reste que la poé­sie de Deschizeaux confronte la dou­leur de la mort à cette pré­sence /​ absence de Dieu. Mais aus­si aux belles valeurs dont nous sommes impré­gnés, la démo­cra­tie, la répu­blique (des mots peu fré­quents en terres de poé­sie contem­po­raine).

 

Je suis étran­ger au prêtre qui bénit mon poème, au reflux sur­réa­liste qui rou­git ma voix, au sacri­fice de l’ange sur le mont d’ébène, mon corps est un don de vieillesse, un mys­tère sur la pri­mau­té du ventre, je veux igno­rer le goût de ton sang, celui qui dégou­line comme l’azur sur mes lèvres de cendre.

 

Sinon dans la chair est le cin­quième recueil publié par le poète.

Olivier Deschizeaux, Sinon dans la chair sui­vi de Un tan­go pour Amalia, Rougerie, 2011, 70 pages, 12 euros.

On peut écou­ter une lec­ture de ce recueil ici :

http://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​P​K​z​k​y​N​v​C​Ipg

 

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« Grenier d’étoiles », un titre choi­si par Danièle Faugeras dans le poème Rêves, ici repro­duit de superbe façon au cœur du volume. Les poèmes de cet ensemble pro­viennent de Canciones (1921-1924) et de Suites (poèmes publiés en revues entre 1920 et 1928). Je n’aurais pas ici l’outrecuidance d’écrire au sujet de Garcia Lorca, poète et poé­sie qui ont sans doute aucun entraî­né le plus de com­men­taires jamais écrits sur une œuvre. Laissons la parole à Lorca.

 

Initium

Adam et Ève.
Le ser­pent
bri­sa le miroir
en mille mor­ceaux,
et la pomme
fut la pierre.

Saluons la beau­té de cette tra­duc­tion amou­reuse réa­li­sée par Danièle Faugeras.

L’univers
est en attente de quelque chose
qui encore n’a pas éclos.
La flore infi­nie
des étoiles
et les faunes de l’âme
retiennent leur souffle
et regardent vers un point
qui est loin
atten­dant la clé
du mys­tère,
point qu’attaque la mort
avec un mar­teau fan­tas­tique.
Car si le point loin­tain
venait à s’effacer du ciel
il y aurait une catas­trophe
d’étoiles
un énorme amas
d’étoiles
cou­ron­nées de fan­tas­tiques
sque­lettes.

On ne choi­sit pas de tra­duire de tels poèmes par hasard, de les citer non plus.  

 

Federico Garcia Lorca, Grenier d’étoiles, tra­duit par Danièle Faugeras, érès, col­lec­tion Po&Psy, 2012, 10,5 euros.

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