« Il y eut un ciel » /…/ « con­tin­uer… » Entre l’ouverture et la fer­me­ture de son recueil, le poète Pierre Dhain­aut retrace « une épreuve lim­ite » qui l’a mené de l’absolue nudité à la ré-appar­te­nance à soi-même et au monde.

Le titre dit assez le chem­ine­ment de recon­quête, porte après porte, mod­este et phénomé­nal à la fois, depuis la pre­mière suite inti­t­ulée « À la mer­ci du cœur » jusqu’à la qua­trième « Qua­tre élé­ments plus un ».

Tout débute en hiv­er sur un lit d’hôpital où le poète se retrou­ve nu, aban­don­né, sur­vivant empris­on­né en lui-même avec « Rien à quoi / s’accrocher dans / la poitrine le temps / a le temps / de tomber. » Seuls restent le souf­fle ténu, les bat­te­ments du cœur frag­ile, la douleur. La poésie elle-même a déserté les lieux « sous le masque à oxygène », elle souf­fre d’« absence d’air ». Elle ne sauve de rien, juste laisse-t-elle le poète retourn­er à l’origine de toute parole.

Après la vie reliée à un cathéter vient le temps du lent réap­pren­tis­sage qui passe en pre­mier lieu par la recon­quête des sens : l’ouïe, la vue… Les couleurs peu à peu revi­en­nent au bord de « la marche du seuil si bleue ».

Pierre Dhain­aut, Une porte après l’autre après l’autre, suivi de Qua­tre élé­ments plus un, édi­tions Faï fioc 2020, 76 pages, 10 euros.

Poèmes du souf­fle court, bal­bu­tié (qua­tre vers et peu de mots, cail­loux posés pas à pas), la parole avec « l’embellie de mars » se redresse légère­ment dans la deux­ième suite « Ver­ti­cale d’instants » (six vers au corps frêle qui essaient de tenir debout, le poème devant lui aus­si « tenir bon »). Dès lors chaque détail de la vie minus­cule devient vital : une pie qui sautille, un chat qui dort, un arbre, un lilas, un enfant qui joue, une épaule, il y a « tant de pas­sages » vers l’unité retrou­vée, vers cet « or qui coule » et reviv­i­fie les veines…

 

Les herbes,
les pierres
les nuages,
un seul
monde
à dire,
en croissance,
en gloire.

 

Pri­or­ité aux vibra­tions, à la libre réso­nance, les mots font leur retour petit à petit « sans savoir », comme le lilas du print­emps qui par con­ta­gion col­ore la cou­ver­ture du recueil. De la let­tre au mot, du mot à la phrase, le lan­gage patiem­ment se recon­quiert et avec lui le « goût de l’énigme ». Chaque mot est à retrac­er dans ses courbes pre­mières « comme à l’école». Le poète doit tout ré-appren­dre, tout re-car­togra­phi­er pour se sen­tir à nou­veau  inclus dans un « nous » qui le relie au monde.

 

L’inconnu
commence
où vont les mouettes
à l’intérieur 
des terres.

 

Dans cette troisième suite « Lex­ique réin­ven­té » (avec retour aux 5 vers), les mots sont vécus comme des par­tic­ules d’énergie vitale, des quan­ta, aurait dit Guille­vic, qui libèrent les « ver­rous », ouvrent le sens vers un hori­zon qui s’agrandit « à perte de vue » jusqu’au ciel, jusqu’à la mer.

 

Le livre,
la gorge, 
tout se dénoue,
la nuit se charge
du courant d’air.

 

Liens dénoués, souf­fle plus ample, place à la recon­quête des qua­tre élé­ments : l’eau « à la proue de l’haleine », l’air qui « n’en aura jamais fini », le feu pour « le relais des paroles », la terre tou­jours « de con­nivence » et enfin ce « plus un » annon­cé dans le titre : le poème qui con­jugue à lui seul tous les sens, la poésie demeu­rant ce qu’elle est par essence, un souf­fle en sus­pens, con­di­tion­nelle comme tout arbre con­fié à l’avenir.

 

Nous pub­lieri­ons un poème
comme on plante un arbre
sur la berge d’un fleuve, nous auri­ons plusieurs vies
pour l’accomplir, touch­er terre
dans l’élan, incar­n­er, rayonner,
continuer…

 

« Le poème nous met au monde », écrivait Guille­vic, puisse-t-il nous y remet­tre lorsque tout sem­ble per­du. L’écriture de Pierre Dhain­aut, de l’extrême point nu à la pleine trans­parence, rap­porte avec déli­catesse, justesse et pré­ci­sion une expéri­ence fon­da­trice de renais­sance, un pas­sage où la poésie, goutte à goutte décan­tée, se donne aus­si pure que la neige, aus­si frag­ile qu’un rai de lumière, aus­si forte qu’une attente.

Présentation de l’auteur

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Marilyse Leroux

Mar­il­yse Ler­oux, née à Vannes au bord de la mer, mem­bre de Don­ner à voir depuis 1986, éditée depuis les années 80 en revues, recueils et antholo­gies, écrit prin­ci­pale­ment de la poésie ou en fait écrire depuis 1976 au sein d’ateliers d’écriture pour jeunes et adultes. Elle est égale­ment nou­vel­liste (nou­velles pub­liées en revues et aux édi­tions Rhubarbe) et roman­cière pour la jeunesse (éd. Stéphane Batigne). Elle aime partager des pro­jets avec dif­férents artistes : pho­tographes, pein­tres (nom­breux livres d’artiste), col­lag­istes, écrivains, poètes, musi­ciens, car, chez elle, l’écriture se veut avant tout voy­age, aven­ture, ric­o­chets. Sa devise, emprun­tée au poète Saint-John Perse est “Poésie pour mieux vivre et plus loin.” Elle explore plusieurs voies d’écriture, en pre­mier lieu une expres­sion intimiste liée aux sen­sa­tions et à leur réso­nance intérieure comme dans : Herbes (Ed. Don­ner à Voir, 1995) Grains de lumière (L’épi de sei­gle, 1999) Le fil des jours, (Don­ner à Voir 2007) Quelques ros­es pour ton jardin (Ate­lier de Grou­tel, 2011) Le temps d’ici (Ed. Rhubarbe 2013, Prix des Écrivains Bre­tons, extraits parus dans Poètes de Bre­tagne, éd. de la Table Ronde), Ancrés, éd Rhubarbe 2016, Le sein de la terre, La Lucarne des Écrivains, 2018, Prix Maram Al-Mas­ri. À paraître en 2020 : Nés arbres, L’Ail des ours, On n’a rien dit de l’océan, L’Atelier des Noy­ers, Une île, presque, Inter­ven­tions à Haute Voix. Pho­togra­phie : Yvon Kervinio