Nous retrou­vons avec grand plaisir la voix de Didi­er Jour­dren qui nous invite à le suiv­re dans Le Chemin dans l’herbe, son six­ième livre. Au hasard des march­es dans la nature, au fil des ren­con­tres qui vien­nent le saisir « dans l’ordinaire » de la vie, nous enten­dons une vraie voix de poète. Ce recueil de dix pros­es frappe par l’unité de l’inspiration qui le fait avancer, tel un ruis­seau d’images, de sen­sa­tions, de recherch­es devant la page blanche.

Ecrire, pour Didi­er Jour­dren, c’est un peu repren­dre la marche, le con­tact étroit des pas avec la terre.

Chaque matin je viens devant la feuille, à l’écart, j’écoute, comme j’ai posé l’oreille sur la paroi fraîche. Elle aus­si devant moi s’enracine dans la terre, m’oblige à me tenir droit, me regarde, se penche pour m’entendre –je dois faire face, par­ler. En même temps, il me faut trou­ver un pas, un souf­fle, comme si j’allais entre les prunel­liers, les ajoncs sur les talus. Je suis encore en chemin.

Didi­er Jour­dren, Le chemin dans l’herbe, Edi­tions Pétra, 15 euros

Le poète se rend aux évi­dences, elles lui vien­nent des arbres, des ombrages, des pins et des prés fraîche­ment fauchés. C’est alors qu’il guette en lui ce qui, brusque­ment, flé­chit, le jette « dans un affaib­lisse­ment soudain ». L’émotion l’étreint, et il se trou­ve « dému­ni dans les mots » comme il l’a été « sur la lisière ». Il n’en écrit pas moins, en tâchant de mesur­er chaque mot « au plus léger ».

Quelque chose, quelqu’un, se glisse près d’ici, se prononce en sour­dine, on sent sa présence atten­tive, son appro­ba­tion peut-être, qui touche à la ren­con­tre que j’ai ten­té de dire. Les mots que je trace sem­blent obéir à cette réso­nance, se répon­dre en un autre ordre, une trame sub­tile, étrangère, dans une scan­sion presque mienne pour­tant, un air fre­donné très bas, qui touche ma voix, ils mur­murent en s’accordant sans moi, tout près, en dis­ant les pom­miers, l’herbe fauchée, le trou­peau voué au sac­ri­fice, et celle qui, au bout de tout, se déshabite, suiv­ent le pas aux abor­ds d’ici, au long des jardins, sans rien voir, puis se dis­persent comme le pollen d’or pâle s’évanouissant dans l’air.

 Didi­er Jour­dren con­tin­ue son chemin de poète, les mains vides, l’âme émue, sans savoir si ce qu’il cherche n’est pas en lui ou s’il n’est pas cher­ché plutôt par cet invis­i­ble qui lui par­le si sou­vent en un souf­fle. Un texte évoque des « abris du bout du monde », ces très hum­bles cabanes de jardins qui peu­vent devenir des « cabanons de poésie » :

 …dans leur silence, par­mi les out­ils, des mots tachés de bleu atten­dent des mains pour renouer avec la terre et nous ren­dre la réso­nance, le touch­er très léger du monde. 

N’est-ce pas là une mag­nifique déf­i­ni­tion de la mis­sion du poète ? Didi­er Jour­dren, à coup sûr, la rem­plit parfaitement.

 

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Gérard Bocholier

Gérard Bocholi­er est né le 8 sep­tem­bre 1947 à Cler­mont-Fer­rand (France). Il a fait ses études sec­ondaires et supérieures dans cette ville, y a ensuite enseigné la lit­téra­ture française et les let­tres clas­siques en classe de let­tres supérieures. Orig­i­naire d’une famille de vignerons de la plaine de Limagne, il est franc-com­tois par sa famille mater­nelle, à la fron­tière du pays de Vaud en Suisse. Il a passé son enfance et sa jeunesse dans le vil­lage pater­nel de Mon­ton, au sud de Cler­mont-Fer­rand, que les poèmes en prose du Vil­lage et les ombresévo­quent avec ses habi­tants. La lec­ture de Pierre Reverdy, à qui il con­sacre un essai en 1984, Pierre Reverdy lephare obscur,déter­mine en grande par­tie sa voca­tion de poète. En 1971, Mar­cel Arland, directeur de la NRF, lui remet à Paris le prix Paul Valéry, réservé à un jeune poète étu­di­ant.  Son pre­mier grand livre, L’Ordre du silence, est pub­lié en 1975.  En 1976, il par­ticipe à la fon­da­tion de la revue de poésieArpa, avec d’autres poètes auvergnats et bour­bon­nais, dont Pierre Delisle, qui fut un de ses plus proches amis. D’autres ren­con­tres éclairent sa route : celle de Jean Gros­jean à la NRF, puis celle de Jacques Réda, qui lui con­fie une chronique régulière de poésie dans les pages de la célèbre revue à par­tir des années 90, mais aus­si l’amitié affectueuse du poète de Suisse romande, Anne Per­ri­er, dont il pré­face les œuvres com­plètes en 1996. Son activ­ité de cri­tique de poésie ne cesse de se dévelop­per au fil des années, il col­la­bore  au fil des années à de nom­breuses revues, notam­ment à la Revue de Belles Let­tresde Genève, au Nou­veau Recueil, et surtout à Arpa,dont il assure la direc­tion dès 1984. Il donne actuelle­ment des poèmes à Thau­ma,Nunc,Le Jour­naldes poètes. Cer­tains de ses arti­cles sont réu­nis dans le vol­ume Les ombrages fab­uleux,en 2003. A par­tir de 2009, un an avant sa retraite, il se con­sacre prin­ci­pale­ment à l’écriture de psaumes, pub­liés par Ad Solem. Le pre­mier vol­ume est pré­facé par Jean-Pierre Lemaire, son ami proche. Le deux­ième s’ouvre sur un envoi de Philippe Jac­cot­tet. Son essai Le poème exer­ci­ce spir­ituelexplique et illus­tre cette démarche. Il prend la respon­s­abil­ité d’une rubrique de poésie dans l’hebdomadaire La Vieet tient une chronique de lec­tures, « Chronique du veilleur »,  à par­tir de 2012 sur le site inter­net :Recours aupoème. De nom­breux prix lui ont été attribués : Voron­ca (1978), Louis Guil­laume (1987), le Grand Prix de poésie pour la jeunesse en 1991, le prix Paul Ver­laine  de la Mai­son de poésie en 1994, le prix Louise Labé en 2011. L’Académie Française lui a décerné le prix François Cop­pée pourPsaumes de l’espérance en 2013. Son jour­nal intime, Les nuages de l’âme, paraît en 2016, regroupant des frag­ments des années 1996 à 2016. Par­mi ses pub­li­ca­tions poé­tiques récentes : Abîmes cachés(2010) ; Psaumes du bel amour(2010) ; Belles saisons obscures(2012) ; Psaumes de l’espérance(2012) ; Le Vil­lageemporté (2013) ; Pas­sant (2014) ; Les Etreintes invis­i­bles (2016) ; Nuits (2016) ; Tisons(2018) ; Un chardon de bleu pur(2018) ; Depuis tou­jours le chant(2019) A paraître : Ain­si par­lait Georges Bernanos(Arfuyen) ; Psaumes de la Foi vive (Ad Solem) ; J’appelle depuis l’enfance (La Coopéra­tive). En 2019 parais­sent Ain­si par­lait G.Bernanos, Psaumes de la foi vive, Depuis tou­jours le chant ; en 2020 J’ap­pelle depuis l’en­fance (La Coopéra­tive) et Une brûlante usure (Le Silence qui roule), Vers le Vis­age (Le Silence qui roule, 2023) et Cette allée qui s’ef­face (Arfuyen, 2024)