Chronique du veilleur (40) : William Cliff

Par |2020-09-06T20:34:01+02:00 6 septembre 2020|Catégories : Essais & Chroniques, William Cliff|

Ecrasez-le, Homo sum, Fête nationale, Immense exis­tence, on aimerait citer tous les titres de l’œuvre de William Cliff qui pub­lie aujourd’hui Le Temps, qui sem­ble les con­tenir tous. C’est le livre d’un poète hors déf­i­ni­tion, hors jeu, hors classe, d’une sincérité d’autant plus trou­blante qu’on la sent pro­fondé­ment à vif…

On pour­rait citer la for­mule de son ami et com­pa­tri­ote Jean-Claude Pirotte : « une voix par­faite­ment éman­cipée », mais la sin­gu­lar­ité de ce poète qui se con­fond avec celle de l’homme voyageur, en errance, en con­tin­uels soubre­sauts et aven­tures, va bien au-delà. Je songe à un éter­nel ado­les­cent, mal dans cette société, mal dans son être, et pour­tant telle­ment capa­ble d’exaltations d’âme et de chair, qu’il regarde tous ses con­tem­po­rains restés sur le quai, alors que son bateau ivre vogue depuis longtemps en pleine mer.

Ce sont quelques escales de cette nav­i­ga­tion qu’il évoque dans Le Temps : les loge­ments sou­vent presque insalu­bres, les débuts de sa curieuse car­rière de pro­fesseur, les poèmes écrits sur le tableau noir, les jeunes gens atti­rants, la poésie des villes, Brux­elles, Dijon, Gheel, Paris, « les rêves comme l’eau de pluie qui s’écoule » et qui « s’en vont se per­dre avec les illu­sions perdues »…

William Cliff, Le Temps suivi de Notre Dame, La Table Ronde, 15 euros.

Et, mal­gré toutes les mis­ères, un air entraî­nant fait valser tout cela, avec des notes de déri­sion qui sont si proches de celles, funèbres, du dés­espoir, un air de print­emps plus fort que tout :

          Au print­emps il est temps de rénover sa peau,

         d’aller dans la forêt se vautr­er au terreau

         plein de feuilles pour­ries et d’entendre un oiseau

        chanter avec folie, voir un gars de la ville

        pass­er et repass­er devant un corps débile

        pour se rin­cer l’œil et se réchauf­fer la bile.

 

William Cliff, Brut de poésie, dit pas Jacques Bonnaffé.

 

Bien sûr, on pour­rait admir­er les prouess­es du voltigeur de l’alexandrin, de ce créa­teur de rythmes de « proèmes », dans la lignée d’Une Vie ordi­naire de Georges Per­ros, qui fait du lan­gage apparem­ment prosaïque une matière poé­tique inédite, incroy­able­ment duc­tile et syn­copée. Dans le poème final, Notre Dame, qui date de 1996, William Cliff  fait per­tinem­ment  référence à Charles Péguy, offrant ses pau­vres vers à la Vierge, tout comme lui à la cathé­drale : « Je les ai faits comme un bon ouvrier ».

Oui, il y a de la mod­estie dans cette façon d’écrire, bien plus que de la légèreté ou de la fan­taisie. J’en veux pour preuve cette adresse à Dieu, au « Grand Etre Suprême », où l’on entend pass­er d’humbles paroles, comme celles d’un enfant  triste, éton­né par une con­di­tion humaine qu’une seule exis­tence ne suf­fi­ra pas à explorer :

 

         Je voudrais bien savoir pourquoi ces hommes viennent

         si nom­breux dans ma rue ain­si se promener ?

        pourquoi dépensent-ils leur temps, Etre Suprême,

        à user le pavé et retrouss­er leur nez ?

 

William Cliff, Brut de poésie, dit par Jacques Bonnaffé.

 

Si le terme de fra­ter­nité poé­tique a un sens, c’est ici qu’il doit être employé. William Cliff, qui est à présent octogé­naire, a tou­jours été le frère des « mal­heureux dont pleure le cœur », sans doute parce que son pro­pre cœur, secrète­ment, n’a jamais cessé de pleurer.

 

Présentation de l’auteur

William Cliff

William Cliff est un poète belge de langue française, né le 27 décem­bre 1940 à Gembloux.

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Gérard Bocholier

Gérard Bocholi­er est né le 8 sep­tem­bre 1947 à Cler­mont-Fer­rand (France). Il a fait ses études sec­ondaires et supérieures dans cette ville, y a ensuite enseigné la lit­téra­ture française et les let­tres clas­siques en classe de let­tres supérieures. Orig­i­naire d’une famille de vignerons de la plaine de Limagne, il est franc-com­tois par sa famille mater­nelle, à la fron­tière du pays de Vaud en Suisse. Il a passé son enfance et sa jeunesse dans le vil­lage pater­nel de Mon­ton, au sud de Cler­mont-Fer­rand, que les poèmes en prose du Vil­lage et les ombresévo­quent avec ses habi­tants. La lec­ture de Pierre Reverdy, à qui il con­sacre un essai en 1984, Pierre Reverdy lephare obscur,déter­mine en grande par­tie sa voca­tion de poète. En 1971, Mar­cel Arland, directeur de la NRF, lui remet à Paris le prix Paul Valéry, réservé à un jeune poète étu­di­ant.  Son pre­mier grand livre, L’Ordre du silence, est pub­lié en 1975.  En 1976, il par­ticipe à la fon­da­tion de la revue de poésieArpa, avec d’autres poètes auvergnats et bour­bon­nais, dont Pierre Delisle, qui fut un de ses plus proches amis. D’autres ren­con­tres éclairent sa route : celle de Jean Gros­jean à la NRF, puis celle de Jacques Réda, qui lui con­fie une chronique régulière de poésie dans les pages de la célèbre revue à par­tir des années 90, mais aus­si l’amitié affectueuse du poète de Suisse romande, Anne Per­ri­er, dont il pré­face les œuvres com­plètes en 1996. Son activ­ité de cri­tique de poésie ne cesse de se dévelop­per au fil des années, il col­la­bore  au fil des années à de nom­breuses revues, notam­ment à la Revue de Belles Let­tresde Genève, au Nou­veau Recueil, et surtout à Arpa,dont il assure la direc­tion dès 1984. Il donne actuelle­ment des poèmes à Thau­ma,Nunc,Le Jour­naldes poètes. Cer­tains de ses arti­cles sont réu­nis dans le vol­ume Les ombrages fab­uleux,en 2003. A par­tir de 2009, un an avant sa retraite, il se con­sacre prin­ci­pale­ment à l’écriture de psaumes, pub­liés par Ad Solem. Le pre­mier vol­ume est pré­facé par Jean-Pierre Lemaire, son ami proche. Le deux­ième s’ouvre sur un envoi de Philippe Jac­cot­tet. Son essai Le poème exer­ci­ce spir­ituelexplique et illus­tre cette démarche. Il prend la respon­s­abil­ité d’une rubrique de poésie dans l’hebdomadaire La Vieet tient une chronique de lec­tures, « Chronique du veilleur »,  à par­tir de 2012 sur le site inter­net :Recours aupoème. De nom­breux prix lui ont été attribués : Voron­ca (1978), Louis Guil­laume (1987), le Grand Prix de poésie pour la jeunesse en 1991, le prix Paul Ver­laine  de la Mai­son de poésie en 1994, le prix Louise Labé en 2011. L’Académie Française lui a décerné le prix François Cop­pée pourPsaumes de l’espérance en 2013. Son jour­nal intime, Les nuages de l’âme, paraît en 2016, regroupant des frag­ments des années 1996 à 2016. Par­mi ses pub­li­ca­tions poé­tiques récentes : Abîmes cachés(2010) ; Psaumes du bel amour(2010) ; Belles saisons obscures(2012) ; Psaumes de l’espérance(2012) ; Le Vil­lageemporté (2013) ; Pas­sant (2014) ; Les Etreintes invis­i­bles (2016) ; Nuits (2016) ; Tisons(2018) ; Un chardon de bleu pur(2018) ; Depuis tou­jours le chant(2019) A paraître : Ain­si par­lait Georges Bernanos(Arfuyen) ; Psaumes de la Foi vive (Ad Solem) ; J’appelle depuis l’enfance (La Coopéra­tive). En 2019 parais­sent Ain­si par­lait G.Bernanos, Psaumes de la foi vive, Depuis tou­jours le chant ; en 2020 J’ap­pelle depuis l’en­fance (La Coopéra­tive) et Une brûlante usure (Le Silence qui roule), Vers le Vis­age (Le Silence qui roule, 2023) et Cette allée qui s’ef­face (Arfuyen, 2024)

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