Dans son dernier livre, Les ruis­seaux suivi de Petite suite, Josette Ségu­ra par­le d’une joie « comme une eau / dans une journée banale », cette joie s’insinue et « trans­forme l’heure. » Il est don­né seule­ment à quelques poètes de ressen­tir cette joie et de trou­ver les mots et les har­monies pour en trans­met­tre sa couleur, son souf­fle, sa lumière.

Josette Ségu­ra a ce priv­ilège, on aimerait dire cette grâce. Elle nous con­vie à marcher avec elle, à longer ces ruis­seaux qui l’enchantent par leur sim­plic­ité. Elle nous fait  par­courir beau­coup de lieux, des con­trées de son sud-ouest, des vil­lages, où le plus apparem­ment insignifi­ant prend à ses yeux une valeur inestimable.

                   Cam­pagne déserte,
                   champs de maïs desséchés,
                  c’est le soir,
                  je ren­tre chez moi, les mains vides,
                  j’épouse l’heure,
                  il y a comme une beauté qui veut se préciser,
                  j’accepte
                  cette absence de partage
                  comme un pain.

Avec sub­til­ité, déli­catesse, elle paraît ne rien vouloir per­dre ce qui a touché son coeur , ce qui a lais­sé en son âme une dis­crète semence de lumière.

Josette Ségu­ra, Les Ruis­seaux suivi de Petite suite, Edi­tions Illador, 2025,  80 pages, 16 €.

Les ren­con­tres qu’elle évoque lui appor­tent cette semence, qu’elle nomme aus­si « scin­tille­ment », car les mots ordi­naires des con­ver­sa­tions impromptues sont comme des silex qui jet­tent de belles étin­celles. Les paysans, les ouvri­ers des vil­lages, les forestiers, con­nais­sent « la joie de ne pas être en ville ». Leur sagesse est apaisante et riche de dons gra­tu­its, irremplaçables.

Quelque­fois, la ren­con­tre d’un pin­son suf­fit à la joie :

                   il pose l’été dans ce jour,
                 « déjà » sur nos lèvres,
                  c’est un silence qu’il rompt
                  où on l’oublie,
                  sa lumière est un chant
                  caché dans le feuillage,
                  on lève la tête.

Le chant, c’est aus­si celui des offices d’une abbaye, telle une eau claire jail­lis­sante et pure. Josette Ségu­ra égrène les noms de ces oasis de médi­ta­tion et de prière. On com­prend  alors que la per­son­ne qui l’accompagne sur tous les chemins, c’est le plus fidèle des pèlerins, le Dieu invis­i­ble, ô com­bi­en présent et frater­nel, qui va bien­tôt partager le pain .

                   Carennac, Cadouin, Rocamadour,
                   tou­jours hors-saison,
                  on y entend l’eau du silence par­fumé au feu de bois,
                  beauté tou­jours accom­pa­g­née de force,
                  pour­tant dis­crète comme retirée dans son secret,
                  comme en prière…

 Le poète, « une petite veilleuse » ? L’image con­vient bien à celle qui nous tend, d’une main ami­cale, tous ces beaux poèmes de veille et de recueillement.

 

Josette Ségu­ra

Les ruis­seaux suivi de Petite suite

Edi­tions Illador, 16 euros      

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Gérard Bocholier

Gérard Bocholi­er est né le 8 sep­tem­bre 1947 à Cler­mont-Fer­rand (France). Il a fait ses études sec­ondaires et supérieures dans cette ville, y a ensuite enseigné la lit­téra­ture française et les let­tres clas­siques en classe de let­tres supérieures. Orig­i­naire d’une famille de vignerons de la plaine de Limagne, il est franc-com­tois par sa famille mater­nelle, à la fron­tière du pays de Vaud en Suisse. Il a passé son enfance et sa jeunesse dans le vil­lage pater­nel de Mon­ton, au sud de Cler­mont-Fer­rand, que les poèmes en prose du Vil­lage et les ombresévo­quent avec ses habi­tants. La lec­ture de Pierre Reverdy, à qui il con­sacre un essai en 1984, Pierre Reverdy lephare obscur,déter­mine en grande par­tie sa voca­tion de poète. En 1971, Mar­cel Arland, directeur de la NRF, lui remet à Paris le prix Paul Valéry, réservé à un jeune poète étu­di­ant.  Son pre­mier grand livre, L’Ordre du silence, est pub­lié en 1975.  En 1976, il par­ticipe à la fon­da­tion de la revue de poésieArpa, avec d’autres poètes auvergnats et bour­bon­nais, dont Pierre Delisle, qui fut un de ses plus proches amis. D’autres ren­con­tres éclairent sa route : celle de Jean Gros­jean à la NRF, puis celle de Jacques Réda, qui lui con­fie une chronique régulière de poésie dans les pages de la célèbre revue à par­tir des années 90, mais aus­si l’amitié affectueuse du poète de Suisse romande, Anne Per­ri­er, dont il pré­face les œuvres com­plètes en 1996. Son activ­ité de cri­tique de poésie ne cesse de se dévelop­per au fil des années, il col­la­bore  au fil des années à de nom­breuses revues, notam­ment à la Revue de Belles Let­tresde Genève, au Nou­veau Recueil, et surtout à Arpa,dont il assure la direc­tion dès 1984. Il donne actuelle­ment des poèmes à Thau­ma,Nunc,Le Jour­naldes poètes. Cer­tains de ses arti­cles sont réu­nis dans le vol­ume Les ombrages fab­uleux,en 2003. A par­tir de 2009, un an avant sa retraite, il se con­sacre prin­ci­pale­ment à l’écriture de psaumes, pub­liés par Ad Solem. Le pre­mier vol­ume est pré­facé par Jean-Pierre Lemaire, son ami proche. Le deux­ième s’ouvre sur un envoi de Philippe Jac­cot­tet. Son essai Le poème exer­ci­ce spir­ituelexplique et illus­tre cette démarche. Il prend la respon­s­abil­ité d’une rubrique de poésie dans l’hebdomadaire La Vieet tient une chronique de lec­tures, « Chronique du veilleur »,  à par­tir de 2012 sur le site inter­net :Recours aupoème. De nom­breux prix lui ont été attribués : Voron­ca (1978), Louis Guil­laume (1987), le Grand Prix de poésie pour la jeunesse en 1991, le prix Paul Ver­laine  de la Mai­son de poésie en 1994, le prix Louise Labé en 2011. L’Académie Française lui a décerné le prix François Cop­pée pourPsaumes de l’espérance en 2013. Son jour­nal intime, Les nuages de l’âme, paraît en 2016, regroupant des frag­ments des années 1996 à 2016. Par­mi ses pub­li­ca­tions poé­tiques récentes : Abîmes cachés(2010) ; Psaumes du bel amour(2010) ; Belles saisons obscures(2012) ; Psaumes de l’espérance(2012) ; Le Vil­lageemporté (2013) ; Pas­sant (2014) ; Les Etreintes invis­i­bles (2016) ; Nuits (2016) ; Tisons(2018) ; Un chardon de bleu pur(2018) ; Depuis tou­jours le chant(2019) A paraître : Ain­si par­lait Georges Bernanos(Arfuyen) ; Psaumes de la Foi vive (Ad Solem) ; J’appelle depuis l’enfance (La Coopéra­tive). En 2019 parais­sent Ain­si par­lait G.Bernanos, Psaumes de la foi vive, Depuis tou­jours le chant ; en 2020 J’ap­pelle depuis l’en­fance (La Coopéra­tive) et Une brûlante usure (Le Silence qui roule), Vers le Vis­age (Le Silence qui roule, 2023) et Cette allée qui s’ef­face (Arfuyen, 2024), L’Ac­cueil du jour (Ad Solem, 2025), Semences de l’aube (Illador, 2025).
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