Fémin­iste, sub­ver­sive, avant-gardiste, jazz, rock, élec­tro, punk, free, libre et libéra­trice, en dehors des rangs, des codes, des cas­es et autres grilles de lec­ture figée, dans la chan­son éponyme d’un album révo­lu­tion­naire inti­t­ulé Genre Humain, la diva hors du com­mun s’écrie : « Soudain para­chutée dans ce monde étranger / Ange au super­marché il m’a fal­lu danser / La java des ter­riens sans n’en con­naître rien / Je fais un genre je fais un genre humain » ! 

Entre Tombé du Ciel de Jacques Higelin et Javanaise de Serge Gains­bourg, pour mieux exprimer l’étrangeté au monde, la cri­tique du con­sumérisme, l’éloge de l’altérité, notre étoile au-dessus du chaos a ouvert tant de voies à explor­er pour cha­cune et cha­cun, ini­tiant ain­si autant de voix à enton­ner pour chanteuse ou chanteur, elle dont la liste des col­lab­o­ra­tions artis­tiques se révèle aus­si vaste que la longévité de sa car­rière per­son­nelle mul­ti­ple et mul­ti­forme… Elle reste portée cepen­dant par sa loy­auté aux siens, par­mi lesquels out­re Jacques Higelin, son ami de longue date, depuis leurs Chan­sons Avant le Déluge, en 1965, Ares­ki Belka­cem, son com­pagnon sur la scène et dans la vie, appor­tant des sonorités de musiques ori­en­tales, et dont la créa­tiv­ité à eux deux, si fer­tile, scel­lée dans un dou­ble album, Vous et Nous, en 1977, sonne en invi­ta­tion à nouer des liens, des pas­sages, des passerelles entre cul­tures et pays, ce qui fit du cou­ple emblé­ma­tique des véri­ta­bles précurseurs de la « World Music », depuis Je ne con­nais pas cet homme, en 1973, jusqu’au récent Pick Up, en 2024, où les com­po­si­tions du com­plice de tou­jours se trou­vent revis­itées par l’énergie sat­urée du duo de rock per­pig­nanais The Liminanas.

 

Brigitte Fontaine au Salon du livre de Paris pour une lec­ture de quelques-uns de ses poèmes. 30 mars 2010. Wiki­me­dia Communs.

Celle dont le courage dans l’engagement, sans néan­moins brid­er sa lib­erté, et le grain de folie dans l’expression, sans cepen­dant per­dre en lucid­ité, ne sont plus à prou­ver, au point d’avoir par­fois décon­te­nancé publics et cri­tiques, a vu son par­cours mar­qué par de nom­breux coups d’éclats, par­mi lesquels le départ toni­tru­ant d’un con­cert au Théâtre du Ranelagh, en 1972, loin du trio star avec Belka­cem et Higelin, armée d’une valise, tra­ver­sant la scène, avant de la quit­ter, à l’arrière d’une moto ! Mais le pre­mier retourne­ment fon­da­teur ne fut-il pas de s’honorer avec une fierté inter­rog­a­tive de l’insulte avec laque­lle la cri­tique, les médias, la bien-pen­sance, la som­mèrent en défini­tive de se taire par ce qual­i­fi­catif infamant d’anormale, déli­rante ou déviante ?

Le cri de reven­di­ca­tion dès son pre­mier album solo : « Brigitte Fontaine est Folle » clame autant qu’il ques­tionne, pour mieux bris­er toutes les normes dans lesquelles on a voulu figer son tal­ent pluriel : clown, théâtre, cirque, chant, musique, lit­téra­ture, poésie, etc. Et puisque la folie reste une éti­quette ou un piège, elle en fera, quant à elle, un per­son­nage ou un masque, habile sub­terfuge pour s’autoriser à la fois les plaisirs des fan­taisies débridées mais encore les ful­gu­rances des vérités dérangeantes, celles que l’on peine à s’avouer, et qui pour­tant tranchent tou­jours avec la pro­duc­tion stan­dard­is­ée de chaque époque face à laque­lle elle a, le plus sou­vent, un temps d’avance, aus­si déto­nante et éton­nante qu’une for­mule d’Une Sai­son en Enfer ou des Illu­mi­na­tions dont elle sem­ble une digne héri­tière, femme de let­tres autant que femme rock, ayant, quant à elle, à parts égales, « la clé de cette parade sauvage »…

Comme à la radio · Brigitte Fontaine genre humain ℗ Label Par­lophone, ℗ 1995 Warn­er Music France Lead Vocals: Brigitte Fontaine Pro­duc­er: Jean Lam­oot Com­pos­er: Ares­ki Belka­cem Lyri­cist: Brigitte Fontaine Auto-gen­er­at­ed by YouTube.

Pour preuve, bien avant les con­cepts de dés­in­for­ma­tion, sur­in­for­ma­tion et autres fake news, Comme à la Radio, morceau coup de poing à la dénon­ci­a­tion féroce des faits divers en fond sonore dont nous affublent les divers médias déjà en pointe, dans le deux­ième album solo et expéri­men­tal, dès 1969, avec l’Art Ensem­ble de Chica­go, groupe phare du free jazz améri­cain, alter­nant le con­stat chirur­gi­cal de mise au néant : « Ce sera tout à fait / Comme à la radio // Ce ne sera rien / Juste pour faire du bruit » et le cri scalpel du cœur mis à nu : « Il fait froid dans le monde » ! Comme si à tra­vers l’inévitable part du jeu médi­a­tique à laque­lle sa part néces­saire d’entreprise d’autopromotion à laque­lle elle fut con­viée, Brigitte Fontaine déclara à son tour la guerre con­tre la Société du Spec­ta­cle décryp­tée par le sit­u­a­tion­niste Guy Debord, en prise, elle aus­si, avec des mécan­ismes de Cen­sure à éviter, des formes de Sen­sure et autres évide­ments des sens, con­cept forgé depuis par Bernard Noël pour min­er à son tour de l’intérieur la démo­li­tion orchestrée par l’extérieur, et pour qui sait lire entre les lignes, un engour­disse­ment, une som­no­lence, un som­meil aveu­gle, que l’artiste fémi­nine dont la rébel­lion n’a rien non plus d’une fig­u­ra­tion, au verbe puis­sant si sug­ges­tif, cette magi­ci­enne aux poly­sémies des ter­mes-sésames se révèle l’égale du sor­ci­er musi­cien Alain Bashung avec lequel elle com­posa un autre album phare, en 1997, Les Palaces, celui d’un jeu de mots sur­réal­iste où elle duet­tise avec l’homme aux lunettes noires, City : « Cité c’est cité »… La lib­erté d’interprétation entre cita­tion en col­lage ou céc­ité les yeux grands ouverts der­rière les titres des jour­naux ou les enseignes pub­lic­i­taires de la ville tra­ver­sée inter­roge de regards plus scru­ta­teurs les angles morts et leurs points aveu­gles, d’oreilles plus aver­ties l’orchestration du silence dans le vacarme du monde, d’une soif de sens retrou­vés que le morceau final com­mu­nique en liste de titres d’œuvres sub­limes comme les métaphores en lita­nies, en prières sans fin de vies grandios­es à s’accorder dans les accords de La Sym­phonie Pas­torale

 

YouTube by Par­lophone (France) Les palaces · Brigitte Fontaine Les palaces ℗ Label Par­lophone, ℗ 1997 Warn­er Music France Pro­duc­er: Ares­ki Belka­cem Lead Vocals: Brigitte Fontaine Pro­duc­er: Yann Cortel­la Com­pos­er: Ares­ki Belka­cem Lyri­cist: Brigitte Fontaine Auto-gen­er­at­ed by YouTube.

Témoignage de cette quête d’intensité à tra­vers le fra­cas de vivre et le bazar des ren­con­tres qu’elle n’aura de cesse de chercher et dont il serait vain de citer tous les titres, tous les poèmes, tous les dis­ques, tous les livres, en grande par­tie inclass­ables, un man­i­feste d’ouverture aux autres, en 2011, L’Un n’empêche pas l’Autre, peut encore s’interpréter en  vari­a­tion autour de la for­mule du Poète Voy­ant du dérè­gle­ment de tous les sens, plus jeune et pour­tant son aîné, sem­blant annon­cer la décou­verte de l’inconscient comme le miroir de l’altérité en soi-même : « Je est un Autre », inscrivant résol­u­ment la Poète Libel­lule dans le Vol d’un Feu en partage, celui d’un incendie de tous les sens appelé égale­ment des vœux de la dame si fière, que cela soit dans l’invitation à la galerie de por­traits des Zazous et autres per­son­nages facétieux dont elle se revendique dans l’utopie de Kéké­land, dans l’érotisme de Libido, dans l’ivresse de Pro­hi­bi­tion ou dans la décou­verte de Terre Neuve… Loin d’assigner à rési­dence, de sign­er et ain­si figer à une seule sig­ni­fi­ca­tion, le geste poé­tique de Brigitte Fontaine s’inscrit alors en geste de fil­i­a­tion avec Arthur Rim­baud, petit frère et père grand, ô étrange para­doxe, de celle qui n’aura de cesse de repouss­er les lim­ites, décon­stru­ire les mythes, don­ner une nou­velle portée aux mots, sig­nifi­ants et sig­nifiés passés out­re, et aller loin, encore un peu plus loin, fidél­ité aux voy­ages dont elle s’est révélée la con­teuse de l’histoire d’une de ses folies, Shéhérazade d’autres Mille-et-une Nuits où peut se rêver, s’entrevoir une human­ité réc­on­cil­iée où le jour de l’Occident ne serait plus la nuit de l’Orient…

 

YouTube by Par­lophone (France) City (feat. Alain Bashung) · Brigitte Fontaine · Alain Bashung Les palaces ℗ Label Par­lophone, ℗ 1997 Warn­er Music France With Vocals: Alain Bashung Pro­duc­er: Ares­ki Belka­cem Vocals: Brigitte Fontaine Pro­duc­er: Yann Cortel­la Com­pos­er: Alain Bashung Lyri­cist: Brigitte Fontaine Auto-gen­er­at­ed by YouTube.

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Rémy Soual

Rémy Soual, enseignant de let­tres clas­siques et écrivain, ayant con­tribué dans des revues lit­téraires comme Souf­fles, Le Cap­i­tal des Mots, Kahel, Mange Monde, La Main Mil­lé­naire, ayant col­laboré avec des artistes plas­ti­ciens et rédigé des chroniques d’art pour Olé Mag­a­zine, à suiv­re sur son blog d’écri­t­ure : La rive des mots, www.larivedesmots.com Paru­tions : L’esquisse du geste suivi de Linéa­ments, 2013. La nuit sou­veraine, 2014. Par­cours, ouvrage col­lec­tif à la croisée d’artistes plas­ti­ciens, co-édité par l’as­so­ci­a­tion « Les oiseaux de pas­sage », 2017.
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