SO WHAT ? WATT ! « Et quoi d’autre ? », pour­rait lancer le Prince des Ténèbres, Miles Davis, au Chanteur Énig­ma­tique en per­son­ne, Bertrand Belin, qui lui déclin­erait toute la poly­sémie irré­ductible autour du mot-sésame de son dernier album mag­nifique : « WATT ! ».

Ques­tion que lui retourne d’ailleurs avec mal­ice un autre artiste, et non des moin­dres, le bien-nom­mé Rodolphe Burg­er, ama­teur égale­ment de bons mots ren­dant ici hom­mage aux voy­ages musi­caux et aux envolées poé­tiques de son alter ego car les deux com­pères parta­gent ain­si ensem­ble leurs aven­tures explo­ratri­ces d’ailleurs dans l’espace, le temps jusqu’aux orig­ines de l’art : « Le Col­orado / Le Con­go / L’Escaut / Cha­peau » ! Cha­peau bas donc, Mon­sieur Bertrand Belin, dont les for­mules ini­tiales de ce même titre éponyme d’une nou­velle carte du jeu/je pour tous les incon­nus en per­son­ne entre banal­ité du quo­ti­di­en, anony­mat de la foule et ren­con­tres en éclats de miroirs, masques et vis­ages divers, mul­ti­ples, mul­ti­tude en soi, en l’autre, aux autres aux­quels s’adresse toute l’apogée d’une démarche artis­tique entre chan­sons, poèmes, réc­its, théâtre, danse et musique, depuis le plaisir inso­lite de l’enfance à la phona­tion des pre­miers voca­bles comme des univers incon­nus à décou­vrir jusqu’à la saveur non moins incon­grue de la matu­rité toute à la proféra­tion du moin­dre terme défini­tif, passé au tamis en pépites à trou­ver et à met­tre dans la pleine lumière de son artic­u­la­tion, entre tes­si­ture de la voix, tex­ture du texte et pure matière sonore : « Debout / Dans la lumière / J’articule »…

Bertrand Belin Watt ℗ Cinq 7 / Wagram Music, 2025-10-03. Prod­c­teurs Bertrand Belin, Thibault Frisoni. Com­pos­i­teur Bertrand Belin.

Alors com­ment com­pren­dre le nou­veau mot de passe ? « What ? » : inter­ro­ga­tion sans cesse relancée jusque dans l’insondable absence de réponse ? Référence via un roman de Samuel Beck­ett à l’univers absurde et trag­ique jusqu’au non-sens déchi­rant ? Ou « Ouate » étoffe coton­neuse de cette matière énig­ma­tique des paroles aus­cultées ? Ou encore énergie décu­plée des « Watts » qui sor­tent des enceintes ? Il faut croire que der­rière la plu­ral­ité des per­spec­tives en jeu de pistes pour une enquête sans réso­lu­tion finale, c’est tout un art poé­tique que révèle désor­mais l’instigateur Bertrand Belin, à la fois tra­duc­teur du mys­tère et gar­di­en des clés, comme si du dérisoire même de toutes ces ques­tions sans répons­es, il pui­sait alors la puis­sance poten­tielle de la musique secrète que cha­cune, cha­cun porte en elle-même, en lui-même, et fai­sait de nos ris­i­bles amour(s) ordinaire(s), par-delà le sur­plomb moral­isa­teur, une œuvre aus­si anci­enne que nova­trice qui de l’éthique d’une force à tra­vers l’esthétique d’une forme, ni bien ni mal, résonne en invi­ta­tion à nous de jouer, appel tra­gi-comique, créatif, créa­teur, tant à un sur­passe­ment niet­zschéen : « Deviens ce que tu es » que, pourquoi pas, et mal­gré le goût si cher de l’auteur pour le cryptage, à une ten­ta­tive spin­oziste de saisie lucide et bien­veil­lante d’un sens à trou­ver tout de même : « Ni rire, ni pleur­er, ni haïr, mais com­pren­dre », un salut pour le moins envis­agé dans ces épou­sailles impos­si­bles en dehors de l’écoute mutuelle d’un artiste et de son pub­lic : « J’épouse ma forme / Tu épous­es ta forme / Ni bien ni mal / Ni bien ni mal / À nous » !

Ni bien ni mal · Bertrand Belin Watt ℗ Cinq 7 / Wagram Music. Pro­duc­teurs Bertrand Belin, Thibault Frisoni. Com­pos­i­teur Bertrand Belin.

Ce sont alors des myr­i­ades de métaphores der­rière des images tour à tour pop­u­laires ou philosophiques telles des cordes ten­dues entre cette con­cré­tude d’une sagesse du peu­ple et cette abstrac­tion d’une sagac­ité aris­to­cra­tique, qui dessi­nent les deux fronts, le dou­ble vis­age de l’artiste, sans duplic­ité pour­tant, mais sem­blant n’avoir jamais tranché entre l’apparente sim­plic­ité des paroles d’une chan­son de Jacques Prévert et la réelle den­sité des pro­fondeurs d’un poème de Stéphane Mal­lar­mé, un véri­ta­ble pari poé­tique, entre apor­ie en soi et pos­tu­lat vers les autres, que L’inconnu en per­son­ne refor­mule entre con­stat quo­ti­di­en et équa­tion math­é­ma­tique : « Je n’ai pas con­nu en per­son­ne / Les incon­nus en ques­tion ». Et si Bertrand Belin se dépouille autant dans ce dernier disque qu’il ose le fard de se met­tre sur son 31, tout à la visée, en route pour la joie, d’atteindre La Béat­i­tude artis­tique, spir­ituelle, ou tout sim­ple­ment humaine, entre costards tail­lés et noms d’oiseaux, les cos­tumes ne sont jamais assez grands, les ori­peaux assez beaux, les insultes assez piquantes, et l’autodérision, para­doxale­ment, assez sub­lime, pour ne pas lancer une prière païenne comme une rock­star qui s’agenouille sur scène : « Un jour / Je serai de nou­veau / À genoux / J’aurai soif d’amour / Mais ce soir / Ce soir / C’est la trêve des con­fiseurs » ! Invi­ta­tion à revis­iter son pro­pre vocab­u­laire par­fois comme l’alphabet de « Tes var­iétés / Petit cav­a­lier » dans Rem­bobine, pour se livr­er ain­si, tel qu’en soi-même, mais dans un Éter­nel Retour Sélec­tif à soi vers l’autre : « Tout / Le bien / Tout / Presque tout le mal », ni guide, ni dis­ci­ples, dans cette énième fig­ure artis­tique d’un Berg­er à ne jamais devenir : « Si j’avais un trou­peau / J’aurais peur de le per­dre / Voilà pourquoi berg­er / J’ai pas fait berg­er berg­er », au risque de se trou­ver alors Seul dans la foule qu’un refrain vient soutenir entre plainte et encour­age­ment : « Seul / T’es pas tout seul », tout à l’étonnement par­fois d’être soi-même, auteur grâce au labeur de ses pro­pres mains d’autres demains à ravin­er Cer­tains jours : « Tu m’étonnes / Tu n’es là pour per­son­ne / Tu regardes tes mains / Tu longes des ravins »… 

Sur mon 31 · Bertrand Belin Watt ℗ Cinq 7 / Wagram Music. Pro­duc­teurs Bertrand Belin, Thibault Frisoni. Com­pos­i­teur  Bertrand Belin.

Alors dans le miroir du matin, qui suis-je ? Qui es-tu ? Qui sommes-nous ? paraît se deman­der l’introspectif représen­tant de notre con­di­tion humaine en si frag­ile château de sable face à une Pluie de data : « Gueule de sable / Ce matin m’a dit / Tou­jours habité ce cirque / Tou­jours été ici ». Une réponse en remède encore pos­si­ble réside dans la per­spec­tive de l’altérité d’un Amour ordi­naire, à tra­vers laque­lle tout à la fois l’écrivain, le poète et le chanteur, héri­ti­er égale­ment d’une poésie rim­bal­di­enne, décu­ple l’écho de la for­mule : « Je est un Autre » : « Hier encore / Tu étais l’autre / Mais aujourd’hui / C’est l’autre / Qui est l’autre »…

Amour ordi­naire · Bertrand Belin Watt ℗ Cinq 7 / Wagram Music. Pro­duc­teurs Bertrand Belin, Thibault Frisoni. Com­pos­i­teurs Bertrand Belin, Jean-Bap­tiste Julien.

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Rémy Soual

Rémy Soual, enseignant de let­tres clas­siques et écrivain, ayant con­tribué dans des revues lit­téraires comme Souf­fles, Le Cap­i­tal des Mots, Kahel, Mange Monde, La Main Mil­lé­naire, ayant col­laboré avec des artistes plas­ti­ciens et rédigé des chroniques d’art pour Olé Mag­a­zine, à suiv­re sur son blog d’écri­t­ure : La rive des mots, www.larivedesmots.com Paru­tions : L’esquisse du geste suivi de Linéa­ments, 2013. La nuit sou­veraine, 2014. Par­cours, ouvrage col­lec­tif à la croisée d’artistes plas­ti­ciens, co-édité par l’as­so­ci­a­tion « Les oiseaux de pas­sage », 2017.
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