Gorguine Valougeorgis, χoros

Par |2023-04-06T20:55:58+02:00 6 avril 2023|Catégories : Critiques, Gorguine Valougeorgis|

Ce jeune auteur que j’ai décou­vert sur inter­net, puis grâce à la revue Décharge et à la col­lec­tion Pold­er (matin  midi  soir sor­ti en 2021) et dont on peut lire un entre­tien sur Terre à Ciel : (https://www.terreaciel.net/Valougeorgis-Gorguine#.Y20EPHbMKM8), con­firme tout le bien que nous sommes cer­tains à penser de son tra­vail poétique.

Le titre souligne les orig­ines grec­ques pater­nelles tout en appelant à la danse et au chant. En exer­gue une cita­tion de Fer­nan­do Pes­soa qui dans les poèmes jamais assem­blés d’Alberto Caeiro dit ceci : « Ce n’est pas du navire, mais de nous, que l’on ressent le manque. »

Car on le sait la poésie, son espace de lec­ture et de récep­tion comme d’écriture, est cet espace où les man­ques de l’auteur mêlés à ses désirs ren­con­trent ceux du lecteur en ce point intime d’où sourd l’envie jusqu’à don­ner aux pieds l’énergie de danser, à la voix de chanter, pour faire chœur, afin de s’extraire  de sa peau ;  autrement que par la langue  pré­cise l’auteur. (Mais quelle langue, se demande-t-on, quand on sait que Gorguine par­le le far­si, langue de sa mère, le grec, langue de son père, et qu’il est français … la réponse serait donc : toute langue) S’extraire de sa peau : mou­ve­ment obligé si l’on veut partager, et pour partager, c’est-à-dire aus­si accéder au plus grand que soi, il nous faut réalis­er, con­stater que les mots sont pau­vres en com­para­i­son de l’intensité des sen­sa­tions, des émo­tions, des intu­itions … On le sait l’auteur écrit avec son corps, avec sa vie, il témoigne d’une sin­gu­lar­ité mais en util­isant les mots de tout le monde qui ne ren­voient pas à son expéri­ence exacte­ment. Le mot de tout le monde rogne, rabote, rétréc­it ce qui dans nos sen­sa­tions et notre vécu intime, débor­de le général. Aus­si se heurte-t-il à une forme d’impossibilité. Heureuse­ment la poésie et son espace de lib­erté per­me­t­tent mal­gré tout de faire l’expérience de cet indi­ci­ble. On le frôle, on le tan­gente, et par­fois, même si briève­ment, il y a coïn­ci­dence, alors tout s’ouvre…

Alors on suit comme une tra­jec­toire cir­cu­laire. La danse ou le voy­age avec leur force cen­trifuge, expulse : ce qu’on en saisit est un con­den­sé, un asséché, un  présent réduit  quand  tant de temps dedans. 

Gorguine Val­ouge­or­gis, χoros, édi­tions Luna­tique, col­lec­tion Les mots-cœurs, 101 pages, 12 euros.

Chez Gorguine Val­ouge­or­gis, la ryth­mique de l’écriture trace comme un cer­cle, et tout comme le car­ré est inscrit dans le cer­cle, les néga­tions (ne que répété sur plusieurs pages) con­ti­en­nent une affirmation :

Les mots ne suff­isent    que le temps de les
dire    et beau­coup man­quent    d’oxygène ou
man­quent    Il me faut une lumière    qui
éclaire sans brûler    mais vac­ille    comme la
flamme des­sine les ombres. 

Ici le rythme ménage le sus­pens, fait enten­dre l’hésitation, la dis­tance et la rup­ture bien qu’il berce également.

« Ma vie est un voy­age soli­taire ! Mais mon bagage est lourd de nos­tal­gie » dis­ait Shan Sa dans les qua­tre vies du saule.  Camus lui affirme que « la pen­sée d’un homme est avant tout sa nos­tal­gie ». Gorguine n’est pas loin d’éprouver cela qui retrou­ve des objets témoins de la vie des grands-par­ents grecs, sou­venirs bien rangés sor­tis de tiroirs comme intacts. Au tra­vers des sou­venirs et de la nos­tal­gie, ce nous qui manque, ce ter­ri­toire per­du, c’est l’enfant que nous avons été, c’est l’enfance. Cepen­dant quand le manque n’est pas insur­montable, quand il provient d’un espace qui a nour­ri, le manque est aus­si une aide, un guide pour la vie adulte à men­er, même loin. Et plus encore, ces sou­venirs qu’on porte et qui nous por­tent, génèrent une fidél­ité à la mémoire, à une his­toire, à ses orig­ines, ils sont les racines dont nous avons besoin tout comme l’arbre.

Ces portes qui promet­tent sans tenir
ouvrent sans ouvrir    mes pieds    ne les
croient plus les    fran­chissent sans rejoindre

Partout
Ils ne marchent que dedans 

Les mots du poète font sen­tir l’épaisseur et la trans­parence du temps. On voit à tra­vers jusqu’à l’enfance, mais sans jamais pou­voir y retourn­er bien que le chemin soit vis­i­ble. Comme sur un tapis roulant dans une salle de sports, on reste sur place mais la machine enreg­istre des kilo­mètres. Et pour mesur­er le temps qui passe, juste un peu de sable piégé dans les chaus­sures qui s’échappe au fur et à mesure qu’on s’éloigne. Les pieds par­tis pour d’autres paysages, urbains en l’occurrence, loin du bleu de la méditer­ranée. Les pieds … com­ment enfer­mer ce qui les gou­verne ? Cette inter­ro­ga­tion trou­ve son écho plus loin avec : qu’ai-je     si peur de per­dre ? Quel incon­nu effraie, quel risque accepte-t-on, quelle urgence ou quel dan­ger met en mou­ve­ment, quel besoin de survie exige le départ, la rup­ture, l’exil ? Et l’ailleurs, même si désiré, n’est sou­vent qu’une forme d’exil. Ici  sen­si­ble est le para­doxe entre deux élans con­tra­dic­toires, le manque et per­dre, entre le sol et les airs, entre ce que vivent les pieds et ce que les rêves imag­i­nent… Et fait-on un voy­age ou est-on voy­agé ? Qu’est-ce qui voy­age en nous et jusqu’où est-on capa­ble d’accompagner, se suiv­re des yeux et du cœur ?

Dans la nuit noire     un couloir ouvre    la
peau de la mer    pour en extraire des
organes

La cica­trice sera interne

L’image d’une césari­enne s’impose devant les yeux, tout comme l’image des migrants en perdi­tion. Mer mythique, mer mythologique parsemée d’îles enchanter­ess­es, la méditer­ranée, berceau de notre civil­i­sa­tion ain­si qu’il est dit com­muné­ment, fut, est aus­si le témoin de guer­res et d’invasions, de coloni­sa­tions,  témoin de régimes dic­ta­to­ri­aux. Pol­luée, poubelle,  lieu stratégique à haute valeur géopoli­tique, cette mer est enfin le cimetière de mil­liers ou de mil­lions de gens rejetés par les pays qui bien sou­vent ont exploité leurs par­ents et grands-par­ents et arrière-grands-par­ents …  de quoi don­ner la nausée… De quoi, à peine sor­ti de l’enfance, se sen­tir très vieux et très lourd, mal­gré le réser­voir inépuis­able d’amour d’une grand-mère, mal­gré les bras solides du grand-père.

Dans ce livre, ô com­bi­en attachant, émou­vant, bien que tout en retenue et ne cher­chant jamais à jouer de l’émotif, cer­taines remar­ques trans­met­tent bien « l’âme grecque », si imprégnée de trag­ique, si inten­sé­ment con­sciente de la con­di­tion humaine, de la soli­tude, du dérisoire, de la fatal­ité…  ain­si que de de la cru­auté inno­cente de l’enfant :

Pour son      sim­ple plaisir il      lance son
hameçon     troue la bouche     d’un pois­son
pas plus gros    que son sexe moulé     dans
un mail­lot rouge vif kan­gourou     avant de le
remet­tre à l’eau     noble­ment un instant    il
s’est même trou­vé     héroïque

Et c’est parce qu’on a, chevil­lée au corps, cette âme grecque,  qu’on est présent, par exem­ple, au couch­er du soleil : on ne laisse pas la mer mourir seule. D’autres remar­ques en appel­lent au kairos (καιρός), à l’instant oppor­tun, afin de savoir saisir ce qui s’offre et savoir se laiss­er aller, à être mer sans bord, à être hori­zon au plus près du sol, à savoir que sor­tir c’est mourir et qu’entre naître—qui  serait entrer—et mourir, on est dedans, tou­jours et partout dedans.  Que toute notre vie : on entre un peu plus loin.

Accom­pa­g­né de 3 œuvres de Fari­ba Nour­deh et d’une pho­togra­phie de Lâkis, ce livre, et donc la voix de Gorguine Val­ouge­or­gis, nous con­duit un peu plus loin, un peu comme sur le chemin de l’éternel retour où l’on s’efforce de vivre en souhai­tant que chaque instant se repro­duise éter­nelle­ment, ain­si, bien que nous en sor­tions un jour, le monde ne meurt jamais.

Présentation de l’auteur

Gorguine Valougeorgis

Gorguine VALOUGEORGIS est né à Paris en 1990. Den­tiste spé­cial­isé dans l’ur­gence sociale, il par­court la Seine Saint Denis pour offrir ses soins dans les zones du 93 qui en sont le plus dépourvues. Il a pub­lié dans les revues Décharge, Trac­­tion-Bra­bant, Comme en poésie, Nou­veaux Dél­its, Gus­tave. Il est l’auteur de matin midi soir (Gros Textes / Décharge, col­lec­tion « Pold­er »), et de deux autres recueils de poésie à paraître courant 2022, L’âcreté du kaki chez Mars‑A édi­tions et CHEESE !!! chez Plaine Page.

Autres lec­tures

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Béatrice Machet

Vit entre le sud de la France et les Etats Unis. Auteure de dix recueils de poésie en français et deux en Anglais, tra­duc­trice des auteurs Indi­ens d’Amérique du nord. Per­forme, donne des réc­i­tals poé­tiques en col­lab­o­ra­tion avec des danseurs, com­pos­i­teurs et musi­ciens. Pub­liée entre autres chez l’Amourier (Muer), VOIX (DER de DRE), pour les ouvrages bilingues ASM Press (For Uni­ty, 2015) Pour les tra­duc­tions : L’Attente(cartographie Chero­kee), ASM Press (Trick­ster Clan, antholo­gie, 24 poètes Indi­ens)… Elle est mem­bre du col­lec­tif de poètes sonores et per­for­mat­ifs Ecrits — Stu­dio. Par ailleurs elle réalise et ani­me chaque deux­ième mer­cre­di du mois à par­tir de 19h une émis­sion de 55 min­utes con­sacrée à la poésie con­tem­po­raine sur les ondes de radio Ago­ra à Grasse. En 2019, elle pub­lie Tirage(s) de Tête(s) aux édi­tions Les lieux dits, Plough­ing a Self of One’s Own, paru en 2021 aux édi­tions Danc­ing Girl Press, (Chica­go), et TOURNER, petit pré­cis de rota­tion paru chez Tar­mac en octo­bre 2022, RAFALES chez Lan­sk­ine en 2024. 

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