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Revue des revues

Par | 2018-02-25T02:55:26+00:00 6 décembre 2012|Catégories : Revue des revues|

L'ultime opus de la méta­mor­phique revue NUNC vient de paraître. Depuis sa nais­sance, l'adjectif qua­li­fi­ca­tif défi­nis­sant la revue change à chaque n°. Aussi NUNC évo­lue-t-elle de livrai­son en livrai­son, et après être née ago­nale, elle est deve­nue poé­tique, spi­ri­tuelle, anthro­po­lo­gique, péré­grine, ver­ti­cale, char­nelle, vaga­bonde, noc­turne, patiente, pas­sa­gère, accor­dée, dis­po­nible, vigi­lante, nais­sante, litur­gique, ori­gi­nelle, ardente, sin­gu­lière. Et, en son 28ème numé­ro, elle se pré­sente comme silen­cieuse. Ainsi, comme l'être humain en évo­lu­tion, NUNC se refonde de l'intérieur sur ses anciennes bases à chaque renais­sance, pour les dépas­ser. En son être renou­ve­lé, cette 28ème appa­ri­tion est donc silen­cieuse, mais tou­jours riche de tous les adjec­tifs qui l'ont en réa­li­té tou­jours consti­tué depuis le départ. Mouvement juste d'une revue juste, et à chaque fois inédite.

Une revue silen­cieuse, à l'heure du tumulte por­no­gra­phique com­man­dant à cha­cun de se vendre sur le mar­ché de la Loi, voi­ci qui donne le ton. Ce silence convient aux mémoires de Carlo Maria Martini et de Henry Bauchau, à qui ce n° est dédié. Puis s'ouvre la revue, par un limi­naire iro­nique et armé de Réginald Gaillard, inti­tu­lé : Deux pages vierges pour une prière du cœur – à l'occasion de la ren­trée lit­té­raire. in memo­riam John Cage. Formidable entrée en matière, qui recueille sur le seuil le silence afin que le lec­teur en soit péné­tré avant de com­men­cer sa lec­ture.

Nous entrons ensuite dans le dos­sier consa­cré à Erri De Luca. Riche dos­sier où nous trou­vons les voix de Colette Nys-Mazure, de Jean Mattern, de Robert Scholtus, de Eddy Devolder, pour ne citer que quelques noms ayant contri­bué à ce dos­sier, et, bien sûr, la voix elle-même de Erri De Luca. Le choix de cet écri­vain est expli­qué par Réginald Gaillard en rai­son de la rela­tion que l'italien entre­tient avec la Bible. De Luca a appris l'hébreu pour pou­voir lire l'Ancien Testament dans le texte. Démarche inouïe pour celui qui se défi­nit comme un non-croyant, même s'il ne se recon­nait pas non plus comme un athée. Apprendre l'hébreu. Lire la Bible dans le texte. Et en tra­duire un extrait chaque matin de sa vie. C'est cet espace, entre la croyance et la non-croyance, qu'occupe Erri De Luca comme écri­vain, et cette dis­tance fait de lui un poète majeur de notre temps. Du bel entre­tien que mène Gemma Serrano avec lui, nous com­pre­nons son regard sur le monde, tel­le­ment aty­pique que res­pire jusqu'à nous l'esprit de cet homme de parole for­cé­ment à part. Un dos­sier pro­fond, duquel nous extra­yons sim­ple­ment un poème de De Luca, his­toire de se mettre en appé­tit :

 

Piero Della Francesca

 

Piero Della Francesca mou­rut l'année hen­dé­ca­syl­labe du débar­que­ment
mille quatre cent quatre-vingt-douze
de Colomb à l'occident, un orient raté.
Isabelle envoyait au diable les Juifs d'Espagne.
Piero mou­rut à l'abri des der­nières nou­velles.
Il avait peint sur enduit frais les croix et l'insomnie chré­tienne
de pos­sé­der la ville des sangs et des mes­sies
Jérusalem.
Que pou­vait lui impor­ter la décou­verte d'une Amérique indienne ?
Il lais­sa sur une douce épaule d'Arezzo,
dans l'air cir­cu­laire d'une église,
son voyage en orient, qui est ori­gine, source.

Extraits du recueil L'Ospite incal­li­to, Einaudi, 2008.

 

La suite de la revue fait place à ce que NUNC nomme Oikouménè, c'est à dire la terre civi­li­sée par ce que nous pour­rions nom­mer l'esprit poé­tique, et nous trou­vons les poètes et les textes de Claire Vajou, Florian Michel, Amélie Collet-Hoblingre, Stéphane Barsacq, Paul Guillon et Pascal Boulanger. Florian Michel évoque la cano­ni­sa­tion de Kateri Tekakwitha, Claire Vajou nous emporte avec un brio hors du com­mun dans un voyage fabu­leux, à la recherche d'une énigme d'alchimie homé­rique, quant à Pascal Boulanger, il nous livre des poèmes de son pro­chain livre à paraître aux édi­tions Corlevour, Au com­men­ce­ment des dou­leurs, et nous sen­tons déjà à tra­vers ces extraits une manière de pro­cé­der comme par concré­tions de lan­gage, le temps du Christ et la langue des écri­tures, du moins cer­tains de ses termes, venant s’écrire aux côtés ou sur la vio­lence lan­ga­gière contem­po­raine, dotant la parole d’un dyna­misme qui d’une part actua­lise la langue poé­tique et la rend for­te­ment opé­ra­tive d’autre part. En voi­ci un aper­çu :

L'abandon

L'axe du monde sur qui
les brous­sailles épi­neuses
n'avaient pas de prise
recueille et déplie nos silences.
Sous la voute d'une abbaye déserte
trente pièces d'argent
lèchent la pous­sière.

 

Saul

Jour après jour ils ignorent tout
les pan­tins des riva­li­tés mimé­tiques
aux tra­jets punai­sés
aux som­meils indi­gestes.
Leurs yeux s'enfoncent sur les touches d'un cla­vier
quand ceux de Saul
morts au monde et livrés au vent
comme deux voleurs dans la nuit
suivent l'hypothèse d'un livre
pour qui l'âme de toute chose
est la sang.

 

S'ensuit l'Axis Mundi, consis­tant en un cahier consa­cré à cinq poètes expres­sion­nistes alle­mands, dont Trakl, Georg Heym, Gottfried Benn, Else Lasker-Schüller et Ernst Stadler. Poètes actuels tant ces expres­sion­nistes se levèrent contre la Belle Epoque bour­geoise qui sévis­sait alors en Allemagne, et, non sans rap­port avec notre propre époque, ces poètes se reven­di­quèrent du réel de la vie, qui don­na nais­sance au lyrisme moderne.

Voici donc la der­nière livrai­son silen­cieuse de NUNC qui fera, dans le temps, par­ler d'elle.

NUNC, revue silen­cieuse n°28, 144 pages, 22 euros

 ***

Nous avons reçu le n°23 de la revue Dissonance, revue plu­ri­dis­ci­pli­naire à but non objec­tif (c'est le sous-titre). Revue semes­trielle de créa­tion lit­té­raire thé­ma­tique dont les objec­tifs sont la décou­verte et la pro­mo­tion de la lit­té­ra­ture fran­co­phone actuelle dans tous ses états. Ce n° d'hiver est consa­cré à la notion de "super­star", et, dixit Christophe Esnault, "il va être super dif­fi­cile de pas­ser inaper­çu et celui qui tra­ver­se­ra son exis­tence sans sa dose de célé­bri­té sera un véri­table et authen­tique héros du quo­ti­dien, une super­star, en somme…" Dans cette livrai­son, nous rete­nons – il faut bien faire des choix – le texte de Arnaud Bourven (dont nous trou­ve­rons des poèmes dans Recours au Poème en 2013), et qui nous parle de "Ce qu'elle dit d'Elvis" ; ain­si que le texte-poème de Laura Vazquez inti­tu­lé "Déjà". Une revue variée, illus­trée, déjan­tée, sérieuse, inter­vie­weuse (Jude Téfan en ce n°). À connaître.

 

Dissonances, n°23, hiver 2012, 40 pages, 4 euros

***

La revue Comme en Poésie vient de sor­tir son 51ème numé­ro, sous la pro­tec­tion du Pierrot Lunaire. Revue tri­mes­trielle. Son n° pré­cé­dent ren­dait hom­mage à Jean L'Anselme. Ce n° ras­semble plé­thore de poètes, comme Gérard Lemaire, Arnaud Talhouarn, Béatrice Machet, Jean-Jacques Nuel, Luce Guilbaud pour n'en citer que quelques uns. Cette revue mêle poé­sie et regard humo­ris­tique sur la langue, avec, ici, de petites défi­ni­tions amu­santes que la revue sou­hai­te­rait ajou­ter au Larousse Benjamin, comme : Titeuf : ce qui sort de la tite poule, où Monter un meuble Ikéa : expres­sion moderne signi­fiant "pas­ser un week-end de merde".

Hormis ces amu­settes, nous évo­luons dans le poème, au gré des ins­pi­ra­tions dif­fuses. Florilège :

Les rele­ver

 

Un han­ne­ton a tant sai­gné
Qu'il a sen­teur de l'hôpital
Telle une vie hors de son gré
Violence ou pas tous les deux
Tombent mais la nuit en potence
Les rêve pour les rele­ver

Jeanpyer Poëls

 

***

 

Ce qu'il faut
De joies et de dou­leurs
Pour assem­bler
Les grains d'un visage !
Franchir et fran­chir encore
Et dire enfin : me voi­là !

Marc Bernelas

 

***

 

Entre les bar­be­lés élec­tri­fiés
Je ne peux pas pas­ser

On met la tête dedans
Et c'est même le plus dif­fi­cile

J'ai lu une page (de jour­nal) épou­van­table
Sur l'horreur inima­gi­nable

Des camps de tra­vail
En Corée du Nord

Ce n'est pas bien pour dor­mir la nuit
Et per­sonne aujourd'hui

Dans aucun pays du monde
Ne peut pas­ser la tête entre ces bar­be­lés

Electrifiées – visibles ou invi­sibles
On devient tel­le­ment éba­hi

Gérard Lemaire

 

***

Le poil pubien

 

Le fémi­nisme est sur le dos
Avec les lèvres bien lis­sées
Par l'intégrale des por­nos
Qui se répand dans les lycées.

Le poil pubien déca­pi­té
Par le rasoir ou par la cire,
Laisse libre pro­prié­té
Aux conqué­rants du bel empire.

Le corps mode­lé par la cour
De la mode et de l'apparence,
Fabrique des culs pour l'amour
Et jette les cœurs au silence.

Ludovic Chaptal

Comme en Poésie, n°51, 72 pages, 3 euros.

***

La revue Littérales, emme­née par Patrice Fath, en est à sa 9ème livrai­son et se concentre sur la poé­sie. Revue d'aspect noir et or, elle inter­roge ici le lien entre écrire et être. L'ouverture de ce numé­ro est confiée à Béatrice Bonhomme, qui, au gré d'un entre­tien, nous donne entre autres pro­pos une défi­ni­tion de la poé­sie en ces termes : "La poé­sie, si elle est quelque part, réside pour moi avant tout dans l'acte d'écrire, dans l'écriture comme acte phy­sique, tra­vail manuel, enga­ge­ment phy­sique. C'est le corps qui écrit ; le texte est comme un corps pro­je­té sur le papier, ou l'image d'un corps." S'ensuit un entre­tien fouillé, puis une prose poé­tique de Béatrice Bonhomme inti­tu­lée Variations autour du visage et de la rose, dont nous ne cite­rons aucun extrait pour ne pas bri­ser la belle uni­té de cette parole qu'il faut lire d'une traite. Nous croi­sons ensuite Gaston Marty, dont la voix poé­tique joue d'expérience :

 

Il doit exis­ter des oiseaux aveugles
qui fixent nos yeux aiman­tés
sur­vivent à façades et réver­bères du soir
L'ombre sous leur corps si la grêle les épargne
peut élu­der le ver­tige mor­tel des bal­cons
Voici un ciel éma­cié encore piquant
une noir­ceur céré­mo­nieuse
Ai-je omis en eaux lim­pides ou maré­cages
ceux qui sans le dire émettent la cla­meur
et de leur bec s'évertuent à trans­per­cer les vitres

 

Plus loin nous tom­bons avec bon­heur sur les haï­ki de Béatrice Arnaud-Gorecki, forme japo­naise pri­sée par des auteurs occi­den­taux comme Kérouac par exemple.

*

Jaillissante soif
Ta fon­taine s'est tarie
Dans mes veines d'encre

 *

Les bateaux n'ont pas besoin
De se cacher pour
Périr. La mer brûle

*

Les îles sont filles
De la soli­tude
Quel taux de fécon­di­té ?

*

Le froid bûche­ron
Retire sa hache
De l'écorce du matin

*

Une rubrique nom­mée "Poésie à double voix" nous fait ensuite entendre les poèmes espa­gnols (et tra­duits en fran­çais) de Geneviève Novellino : "Bouge et sors./Sors de ta pau­vre­té, sors de ton enfance./ Pour te clouer en amour" ; puis ceux, anglais (tra­duits en fran­çais) de Béatrice Machet.

La rubrique "Poésie à deux voix" lui suc­cède, avec ici des poèmes bul­gares de Keva Apostolova tra­duits par Anélia Veleva :

 

Les paroles véné­neuses
dites à genoux.
Ainsi com­mence
la per­di­tion humaine.

*

Nouvelle :
une abeille est venue
me voir
et a chan­té pour moi
avec une joie orga­nique

*

Ce che­min est droit
mais pour qu'il puisse deve­nir pur
il doit pas­ser
par le feu.

*

Dans les petites pro­fon­deurs du matin
un chant si ardent
que l'abeille a fon­du en larmes.

*

Viennent alors les "Nouvelles voix", celle de Marc Kerjean et de Jean Cloarec. Brestois, Marc Kerjean nous dit ceci :

 

Au mitan des pluies

 

La nuit secoue ses cloi­sons de pénombre
          Où se joue déjà la per­plexi­té des pluies ;
Là, le jour en sus­pens des camps d'ombre
          Se divise… puisque le ciel en lavis
      Ouvre enfin ses ravines,
                    Et débonde.

 

Le final de la revue est un cahier de lec­ture de quelques recueils contem­po­rains.

Littérales, n°9, 98 pages, 14 euros, 64 bou­le­vard Gambetta, Brest.

***

Je ne sais si ma rési­dence bres­toise attire à moi les revues nées à Brest, mais il me faut dire un mot sur An Amzer, qui signi­fie "Le Temps", en bre­ton. Belle revue au for­mat A4, dont on doit le logo de cou­ver­ture au talen­tueux Jean-François Guével. An Amzer livre son 50ème n°. La revue est à l'image des bre­tons, bres­tois de pré­fé­rence : joyeuse, de bonne humeur, un brin cha­fouine, bla­gueuse, ouverte, accueillante. Ici, on fait de la poé­sie sans se prendre au sérieux, mais avec sérieux quand même. Le modèle est com­mu­né­ment le vers ryth­mé et rimé, c'est ce qui appa­raît en pre­mier lieu. "Je ne suis qu'un tout petit ver/​Qui rêvait d'un bel univers…/Je l'ai trou­vé en Armorique,/Pays de danses et de musiques." nous chante Dông Phong, et ces vers sont à l'image de la revue. Marc Ross, dans des qua­trains de même forme, com­mence : "C'est juste une missive/​Ecrite de Rodez/​Et douée d'invectives/Pour sur­vivre au malaise".

Joëlle Kervinio rend quant à elle un hom­mage à Julien Gracq, en un poème aux vers libres et non rimés. Et nous croi­sons ain­si des poètes de tous les cou­rants du Ponants, des vers en bre­ton, des can­tiques sur la mer, des voix chan­tant, depuis Gouesnou, la joie d'Etre heu­reux en novembre (Loeiz Grall). Un dos­sier spé­cial envi­sage le thème de la cui­sine alliée à celui de la poé­sie, et c'est alors un feu d'artifices de vers et de strophes mon­tées en neige : "Froide dans une marinade/​Chaude dans l'eau de sa coquille/​En bei­gnet, dans une panade/​Deux baguettes pour qu'elle se plie/​Assis par terre, ne déplaise/​Le goût de l'huître japonaise"(Jean-Pierre Anguill). Nous ter­mi­ne­rons cette évo­ca­tion d'An Amzer par la double page inti­tu­lée Fort de fro­mage ! , repré­sen­tant des cou­vercles de camem­bert au centre des­quels sont impri­més des qua­trains humo­ris­tiques de Bernard Trébaol, car la Bretagne, ce sont les crêpes et le cidre, mais la France, ma foi, ce sont les fro­mages, signe éman­ci­pa­teur et dis­cret des ambi­tions d'An Amzer :

 

Un camem­bert dans sa gon­dole déchan­tait
Ses effluves rin­gards le fai­saient mépri­ser
De ses pâtes voi­sines à peines fer­men­tées
Tes tommes cor­se­tées aux airs pas­teu­ri­sés

*

Comme il ne se sen­tait pas en odeur de sain­te­té
Il appro­cha les vins pour se récon­for­ter.
Un brouilly cra­moi­si se bou­cha la trom­pette
D'autres, ne vit que les culs de renom­mées clai­rettes.

An Amzer, n°50, 2012, 7 euros

***

Nous ter­mi­ne­rons cette revue des revues par l'évocation du numé­ro 4 de la revue Inuits dans la jungle, revue édi­tée par les édi­tions Le cas­tor Astral, et diri­gée par Jacques Darras, Jean Portante et Jean-Yves Reuzeau. Forte d'avoir publiée l'intégralité de l'œuvre de Tomas Tranströmer, le Castor Astral per­met un numé­ro d'Inuit dans la jungle s'ouvrant par un entre­tien rare du prix Nobel 2011, entre­tien daté de 1973, assor­ti d'un poème inédit de Tranströmer recueilli par un fidèle de son œuvre, Jacques Outin.

De cet entre­tien d'une ving­taine de pages, pas­sion­nant, dans lequel, dixit Jacques Oudin, le poète "nous livre plus d'un secret", nous ne révè­le­rons pas un mot. Voix rare que celle de Tranströmer, connue en France grâce au tra­vail du Castor Astral, nous vous invi­tons à vous pro­cu­rer d'urgence ce numé­ro avant qu'il ne soit trop tard. Car les revues comme les livres, et comme les hommes, n'ont pas un tirage illi­mi­té. Cette rare­té et cette émi­nence de la parole de Tranströmer, il faut donc aller la cher­cher dans Inuits dans la jungle.

Après cette ouver­ture consa­crée à Tomas Tranströmer, un dos­sier ras­semble huit poètes chi­nois contem­po­rains. Un dos­sier magni­fique où vient jusqu'à nous le chant des maîtres du verbe chi­nois. Hommes et femmes, ces poètes ont entre qua­rante et cin­quante ans, donc une matu­ri­té exis­ten­tielle évi­dente. Les condi­tions poli­tiques de la Chine nous font entendre ces poèmes par le prisme de notre liber­té d'opinion ne connais­sant pas la cen­sure. Par exemple ce poème de Pan Xichen :

 

Extinction

 

Une lampe       der­rière moi
éclaire les ans pas­sés
J'en veux à sa lueur
qui m'empêche sou­vent d'agir
et de me cacher

A pré­sent        der­rière moi
elle s'est dou­ce­ment éteinte,   éteinte
Ce noir subi­te­ment     m'a sai­si
De crainte j'ai ouvert grand la bouche mais je reste muet.

 

Huit poètes, avec un choix copieux de poèmes pour cha­cun d'entre eux, assor­ti d'une pré­sen­ta­tion syn­thé­tique. Mais sans aucun autre com­men­taire. Seuls leurs poèmes. Il y a tout à com­prendre par ces huit voix. Tout à res­sen­tir. Tout à ima­gi­ner de l'autre monde que repré­sente pour nous, Français, la Chine aujourd'hui. Les poé­tiques ne sont guère sem­blables aux nôtres. Les pros­pec­tives non plus. Le chant est là, et la poé­tique, ouverte.

Nous pour­sui­vons ensuite notre décou­verte de ce beau n°4 par la lec­ture de Desert Music, de William Carlos Williams, tra­duit de l'anglais (amé­ri­cain) par Jacques Darras. Une pièce unique de l'un des pion­niers de la moder­ni­té dans la poé­sie amé­ri­caine, avec Ezra Pound et Gertrude Stein. Desert Music fut écrit par Williams au len­de­main de son attaque céré­brale en 1951. Un poème qui "conjugue la nar­ra­tion, le dépla­ce­ment dans l'espace (la fron­tière avec le Mexique), le jour­nal de voyage, les chan­ge­ments d'allure et de rythme, la ten­dresse et l'autodérision."

Succède à ce beau poème hors norme la voix magique d'un des plus grands poètes amé­ri­cains vivants, Jérome Rothenberg, et nous vous enga­geons à lire à haute voix "La petite sainte de Huautla".

Puis les poèmes de Durs Grünbein, poète alle­mand tra­duit par Jean Portante, dont le magni­fique "Transit Berlin".

Ce numé­ro touche à sa fin avec la suite du dia­logue entre Jacques Darras et Gabrielle Althen sur la Situation de la poé­sie fran­çaise contem­po­raine. Nous pou­vons retrans­crire ici quelques extraits, signi­fi­ca­tifs :

 

"Le monde de la poé­sie, comme le reste du monde, est pris par l'individualité. À cha­cun son lan­gage, à cha­cun sa chose à dire." Gabrielle Althen

"Qui est pure appa­rence d'individualité, tant les gens res­sassent le même lan­gage." Jacques Darras.

"J'ai ten­dance à croire que nous aurions un public si nous arri­vions à nous fédé­rer." Gabrielle Althen.

"Il s'agit de recons­truire une scène poé­tique. C'est tout à fait à por­tée de voix et d'action. (…) C'est bigre­ment dif­fi­cile de sor­tir de ce que j'appelle notre enkys­te­ment poé­tique. Qui est pour­quoi nous n'arrivons pas à réunir dans notre poé­sie la scène mon­diale, la scène esthé­tique et la scène méta­phy­sique."  Jacques Darras.

"Une toute petite lueur d'optimisme (iro­nique) consis­te­rait à remar­quer que la poé­sie est sans doute entrée la pre­mière dans cette période tran­si­toire du renou­vel­le­ment des tech­no­lo­gies d'impression ou de repro­duc­tion. Entre le livre tra­di­tion­nel d'un côté, le livre élec­tro­nique et inter­net de l'autre. Et que cette crise édi­to­riale que connaît la poé­sie dans les grandes mai­sons d'édition la place sans doute en posi­tion pion­nière dans l'édition à venir." Jacques Darras.

"Ce que nous consta­tons aujourd'hui, ce sont des hom­mages à des poètes indi­vi­duels. Je suis bien pla­cé pour le savoir. Comme si nous allions, de plus en plus sou­vent, nous faire les thu­ri­fé­raires les uns des autres, à la fin de nos exis­tences, le troi­sième quart de nos exis­tences. J'appelle cela la pro­mo­tion des poètes par ancien­ne­té." Jacques Darras.

Il y a fort à pen­ser dans ces extraits de leur dia­logue, et Recours au Poème en prend acte, tout à fait posi­ti­ve­ment.

Le final de la revue est confié aux poèmes de Jacques Outin, et nous ter­mi­ne­rons sur ses mots :

 

BORD DE LAC

 

Flammèches
Au-des­sus de tombes
Qui jamais ne ver­ront
Le gra­nit

Quelques œufs
Déposés pour les morts
Que de nuit vient voler
Un enfant

Et en bord de lac
Une dame parée
Voit la brume
S'en aller

 

Inuits dans la jungle, numé­ro 4, 164 pages, 12 euros.

mm

Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.