Point de chute se présente moins comme une revue que comme un lieu où l’on s’arrête. Le texte qui ouvre chaque numéro ne par­le ni de man­i­feste ni de pro­gramme, mais d’une cabane : quelque chose de con­stru­it à plusieurs, avec des matéri­aux hétérogènes, du pro­vi­soire assumé, des clous qui dépassent et des blancs qui comptent autant que les mots. Le pro­jet est clair : offrir un abri à des écri­t­ures en cours, non pas néces­saire­ment jeunes, mais situées à un moment de recherche, de déplace­ment, par­fois de déséquilibre.

La revue paraît deux fois par an, au print­emps et à l’automne, sous la forme d’un petit vol­ume de poésie que l’on lit comme un livre. Chaque numéro compte env­i­ron une soix­an­taine de pages. L’objet est volon­taire­ment sobre. Chaque numéro se dis­tingue par une cou­ver­ture con­fiée à un·e artiste. Pour le numéro 10, paru au print­emps 2025, la cou­ver­ture est signée Mar­i­on Mal­let, inscrivant d’emblée la revue dans un dia­logue dis­cret entre poésie et arts visuels, sans envahir l’espace intérieur réservé aux textes.

Der­rière Point de chute, une équipe : Lola Arrouasse, Stéphane Lam­bion et Joep Pol­d­er­man.  Depuis l’automne 2023, la revue invite pour chaque livrai­son un·e éditeur·ice invité·e, qui par­ticipe au choix des suites et à l’architecture du numéro. La ligne édi­to­ri­ale repose sur quelques principes sim­ples et exigeants. Point de chute ne pub­lie pas de poèmes isolés mais des suites, d’une longueur con­séquente, générale­ment entre cinq et huit pages. Les textes doivent être inédits et, surtout, ils font l’objet d’un véri­ta­ble tra­vail édi­to­r­i­al avec leurs auteur·ices. Cette atten­tion portée au retra­vail situe claire­ment la revue : il ne s’agit pas d’un lieu de sim­ple expo­si­tion, mais d’un espace de mise en forme, presque d’atelier, où l’écriture peut se déplac­er, s’affiner, par­fois se con­tredire avant de trou­ver sa tenue.

Revue Point de chute, som­maire n°10, Print­emps 2025, 8 €.

Le numéro 10 offre un bon exem­ple de cette cohérence. Le som­maire rassem­ble huit ensem­bles, dont deux issus de la tra­duc­tion, depuis le roumain et le serbe, affir­mant l’intérêt de la revue pour la cir­cu­la­tion des langues sans en faire un thème exclusif. Les autres suites por­tent des titres très ancrés dans la matière — feu, sons, corps, répéti­tion, seuils — et dessi­nent un paysage de voix con­tem­po­raines. Rien d’hétéroclite : l’ensemble se lit comme une tra­ver­sée con­tin­ue, où chaque suite garde son autonomie tout en par­tic­i­pant d’un cli­mat com­mun. La table des matières annonce Nora Dhour, Solène Plan­chais (Sur le feu), Anne-Lise Mau­rice (Jamais deux fois), Léa(x) Lac­i­el (Ovis Aries), Manon Rico (Pieds Noirs), Maïlys André (déci­bels), et deux suites traduites : Miruna Spă­taru (pink eye panop­ti­con, traduit du roumain) et Ogn­jen Aksen­ti­je­vić (La Réserve des oiseaux en fuite, traduit du serbe). 

Ce qui se dégage, au fil des pages, est une impres­sion de justesse plutôt que d’effet. Point de chute ne cherche ni la démon­stra­tion théorique ni l’affirmation d’une école. Elle con­stru­it, numéro après numéro, un espace lis­i­ble, à taille humaine, où la poésie peut se ris­quer sans être som­mée de con­clure. La cabane annon­cée n’est pas une métaphore déco­ra­tive : elle devient une méth­ode édi­to­ri­ale, un mode d’accueil et de lec­ture, et peut-être aus­si une manière de rap­pel­er que la poésie con­tem­po­raine se fab­rique sou­vent dans ces lieux atten­tifs où l’on accepte que les mots tombent avant de tenir.

Ce numéro 10 de Point de chute offre une lec­ture à la fois atten­tive, dense et très cohérente. Le resser­re­ment du som­maire autour de quelques suites poé­tiques per­met une immer­sion réelle dans les écri­t­ures pro­posées, sans dis­per­sion ni effet de cat­a­logue. Chaque ensem­ble trou­ve sa place, et l’ensemble du numéro se lit comme un petit livre col­lec­tif, con­stru­it avec soin. Ce choix de formes longues donne aux textes le temps de s’installer et de se déploy­er. L’ouverture à la tra­duc­tion, dis­crète enri­chit le vol­ume sans en rompre l’équilibre. Point de chute parvient ain­si à con­juguer exi­gence formelle et lis­i­bil­ité, en offrant un espace essen­tiel aux écri­t­ures con­tem­po­raines en recherche. Avec ce numéro, cette revue con­firme son iden­tité : un lieu atten­tif aux voix en devenir, soucieux de la cohérence d’ensemble et du plaisir de lec­ture, où la poésie se donne à lire sans emphase, dans une forme sobre, pré­cise et engagée.

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Carole Mesrobian

Car­ole Car­cil­lo Mes­ro­bian est poète, cri­tique lit­téraire, revuiste, per­formeuse, éditrice et réal­isatrice. Elle pub­lie en 2012 Foulées désul­toires aux Edi­tions du Cygne, puis, en 2013, A Con­tre murailles aux Edi­tions du Lit­téraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sur­sis en con­séquence. En 2016, La Chou­croute alsa­ci­enne paraît aux Edi­tions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachd­jian par Van­i­na Pin­ter, Car­ole Car­ci­lo Mes­ro­bian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Flo­rence Laly, Chris­tine Tara­nov,  aux Edi­tions La chi­enne Edith. Elle est égale­ment l’au­teure d’Aper­ture du silence (2018) et Onto­genèse des bris (2019), chez PhB Edi­tions. Cette même année 2019 paraît A part l’élan, avec Jean-Jacques Tachd­jian, aux Edi­tions La Chi­enne, et Fem mal avec Wan­da Mihuleac, aux édi­tions Tran­signum ; en 2020 dans la col­lec­tion La Diag­o­nale de l’écrivain, Agence­ment du désert, paru chez Z4 édi­tions, et Octo­bre, un recueil écrit avec Alain Bris­si­aud paru chez PhB édi­tions. nihIL, est pub­lié chez Unic­ité en 2021, et De nihi­lo nihil en jan­vi­er 2022 chez tar­mac. A paraître aux édi­tions Unic­ité, L’Ourlet des murs, en mars 2022. Elle par­ticipe aux antholo­gies Dehors (2016,Editions Janus), Appa­raître (2018, Terre à ciel) De l’hu­main pour les migrants (2018, Edi­tions Jacques Fla­mand) Esprit d’ar­bre, (2018, Edi­tions pourquoi viens-tu si tard), Le Chant du cygne, (2020, Edi­tions du cygne), Le Courage des vivants (2020, Jacques André édi­teur), Antholo­gie Dire oui (2020, Terre à ciel), Voix de femmes, antholo­gie de poésie fémi­nine con­tem­po­raine, (2020, Pli­may). Par­al­lèle­ment parais­sent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Cap­i­tal des mots, Poe­siemuz­icetc., Le Lit­téraire, le Salon Lit­téraire, Décharge, Tex­ture, Sitaud­is, De l’art helvé­tique con­tem­po­rain, Libelle, L’Atelier de l’ag­neau, Décharge, Pas­sage d’en­cres, Test n°17, Créa­tures , For­mules, Cahi­er de la rue Ven­tu­ra, Libr-cri­tique, Sitaud­is, Créa­tures, Gare Mar­itime, Chroniques du ça et là, La vie man­i­feste, Fran­copo­lis, Poésie pre­mière, L’Intranquille., le Ven­tre et l’or­eille, Point con­tem­po­rain. Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Bris­si­aud, et des pré­faces de Mémoire vive des replis de Mar­i­lyne Bertonci­ni et de Femme con­serve de Bluma Finkel­stein. Auprès de Mar­i­lyne bertonci­ni elle co-dirige la revue de poésie en ligne Recours au poème depuis 2016. Elle est secré­taire générale des édi­tions Tran­signum, dirige les édi­tions Oxy­bia crées par régis Daubin, et est con­cep­trice, réal­isatrice et ani­ma­trice de l’émis­sion et pod­cast L’ire Du Dire dif­fusée sur radio Fréquence Paris Plurielle, 106.3 FM.
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