Ecrire au monde — Être : entretien avec Claude Ber

Par |2026-01-06T16:38:26+01:00 6 janvier 2026|Catégories : Claude Ber, Rencontres|

L’œuvre de Claude Ber se déploie à la croisée de la poésie, du théâtre et de l’essai, dans une exi­gence formelle et éthique qui fait de la langue un lieu d’expérience autant que de résis­tance. Écrire, chez elle, revient à inter­roger ce qui nous tra­verse — le corps, l’Histoire, la vio­lence, le désir, la rela­tion à l’autre — sans jamais céder à la facil­ité du dis­cours. La poésie devient alors un espace de lucid­ité, une façon de tenir debout dans le chaos, de main­tenir ouverte une pen­sée sensible.

Dans cet entre­tien, Claude Ber revient sur son rap­port à l’écriture, sur la néces­sité du poème aujourd’hui, sur ce que sig­ni­fie tra­vailler la langue quand celle-ci est à la fois men­acée, instru­men­tal­isée et pour­tant tou­jours capa­ble d’inventer du com­mun. Une ren­con­tre avec une voix majeure de la poésie con­tem­po­raine, pour qui écrire demeure un acte vital, pro­fondé­ment poli­tique au sens le plus humain du terme.

Chère Claude, tu as sou­vent évo­qué la poésie comme une forme de néces­sité vitale. Qu’est-ce qui, aujourd’hui encore, te pousse à écrire ?
Écrire est, pour moi, une manière d’être au monde. De l’éprouver, de le penser. C’est ma façon d’être présente à la vie. À la fois de l’ancrer et de l’élargir. Est-ce une « néces­sité vitale » ? Si écrire ne l’est pas ou plus, mieux vaut cess­er con­seil­lait déjà Rilke. Pour l’instant je et ça con­tin­ue, et ce « ça » allusif est insai­siss­able. Comme la vie échappe à la dis­sec­tion, l’élan, la pul­sion, le désir qui poussent à écrire échap­pent à l’explication, à la jus­ti­fi­ca­tion. Pour l’instant, ça con­tin­ue, et la vie et l’écriture. Jusqu’à quand ? Je ne le sais pas plus que je ne peux épuis­er le pourquoi de l’une ou de l’autre.  
L’« encore » de ton « aujourd’hui encore » touche deux points sen­si­bles. Le temps pas­sant, et il com­mence à y en avoir de passé depuis mon pre­mier livre, peut naître le sen­ti­ment d’avoir exploré l’essentiel. Une écri­t­ure tourne autour de quelques axes majeurs, écrivains comme lecteurs le savent, mais écrire demeure une explo­ration, qui à la fois ressasse et décou­vre, élab­o­rant con­tinû­ment son matéri­au. Cet « aujourd’hui » désigne aus­si notre époque. La place du poème y est restreinte, sa portée insignifi­ante face à la com­mu­ni­ca­tion de masse, aux réseaux soci­aux, aux influ­enceurs. D’autant plus qu’à l’abri der­rière l’écran, le pire se déchaine, reflé­tant la vio­lence d’un monde écartelé par les iné­gal­ités, ébran­lé par la mon­tée en puis­sance des nou­veaux empires en regard des démoc­ra­ties vac­il­lantes, men­acé par des con­flits destruc­teurs et une détéri­o­ra­tion irréversible de la terre qui met en dan­ger le vivant, human­ité comprise.
Cette éven­tu­al­ité de la fin de l’espèce nous con­fronte, pour la pre­mière fois dans l’histoire humaine, non plus seule­ment à notre pro­pre mort et à celle de nos proches, mais à une extinc­tion pos­si­ble de l’humanité, dont la con­science morale, les capac­ités d’empathie et d’appréhension de la com­plex­ité ont stag­né tan­dis que son pou­voir tech­nologique s’est dévelop­pé expo­nen­tielle­ment. Impos­si­ble de fuir cela, cette lucid­ité, cette angoisse-là. De ne pas mesur­er l’impuissance du poème face à cela.  

Lec­tures de Claude Ber à l’oc­ca­sion du Print­emps des Poètes 2025, sur le thème de la Poésie Vol­canique. Invitée le 24 mars, par Béa­trice Bon­homme, sur le cam­pus Car­lone de l’u­ni­ver­sité de Nice Côte d’Azur.

Mais se recro­queviller pour échap­per à la mort, qu’elle soit indi­vidu­elle ou col­lec­tive, est vain. Mon­taigne se dis­ait prêt à entr­er dans la peau d’un veau pour s’y sous­traire, mais puisque les veaux meurent aus­si, autant se com­porter le plus humaine­ment pos­si­ble. Écrire est aus­si une « pra­tique de lib­erté », cette belle expres­sion de Fou­cault, une façon de l’exercer dans l’étroite frange de nos lim­ites et de notre finitude.
Je n’ai jamais eu l’illusion que l’art, l’écriture pou­vaient chang­er le monde, mais ils font par­tie de ce dernier et de nous. Le poème témoigne de nous, nous exprime, nous sec­oue, nous éveille, nous con­sole, nous imag­ine… Il prend part à ce que nous sommes et devenons. Ni déter­mi­nant ni insignifi­ant. Il prend part simplement.
Dans tes textes, la parole poé­tique sem­ble indis­so­cia­ble du corps, du souf­fle, de la voix. Peux-tu évo­quer cette question ?
Pas de désir sans corps, pas de poème, pas d’écriture sans désir. La créa­tion des femmes n’a, d’ailleurs, com­mencé à devenir vis­i­ble et même pos­si­ble qu’à par­tir du moment, où leur a été recon­nu un statut de sujet de désir et de parole. Longue his­toire que celle de la réduc­tion de l’autre à la bes­tial­ité au pré­texte de dif­férence de sexe, de genre, de cul­ture ou de couleur de peau. Longue his­toire d’humiliation, de tor­ture des corps que celle des sec­tarismes et des dom­i­na­tions. Le poème prend le par­ti du corps. De nos corps frag­iles et mortels.
Notre corps, qui sent, ressent, jouit, souf­fre et meurt, est notre socle d’humanité com­mune. C’est un uni­versel con­cret. Qui n’impose rien et nous rassem­ble. Ce sont nos sens, qui voient, enten­dent, goû­tent, hument, touchent et l’art est lan­gage de la sen­sa­tion, qu’il use de mots, de formes, de sons, d’images. Les sens font sens. Le poème touche, émeut y com­pris au sens pro­pre de met­tre en mou­ve­ment. Il plonge au pro­fond de nous et nous trans­porte de façon sen­si­ble dans d’autres univers intérieurs, dans de mul­ti­ples dimen­sions sen­suelles, affec­tives, intel­lectuelles, spir­ituelles. Dans le temps et l’espace aus­si. Il réveille, ravive des per­cep­tions usées et un lan­gage inerte à tra­vers images, fig­ures, sons, rythmes…
On n’écrit pas avec des idées comme le soulig­nait Mal­lar­mé mais avec le lan­gage, avec des mots, du son, du rythme, du souf­fle. Avec la langue au pro­pre et au fig­uré quand, orig­inelle­ment, le poème est oral, pronon­cé, psalmod­ié, chan­té. Sa forme même était liée au souf­fle et aux gestes du corps comme, par exem­ple, dans l’ode (sig­ni­fica­tive­ment « voix » en grec), où stro­phe, anti­stro­phe, épode étaient calquées sur le mou­ve­ment du chœur. Plus le poème entre dans l’écrit, plus, d’ailleurs, ses règles se rigid­i­fient comme nos corps désertés par le souf­fle. Cette oral­ité pre­mière et uni­verselle du poème, car il en est de même dans toutes les cul­tures, en dit l’ancrage dans le corps, le cœur, les poumons, la gorge, la voix, la respiration.
Le souf­fle c’est la vie. S’il est court ou coupé on ne va pas loin. Et quand on a ren­du son dernier souf­fle, finie la comédie ! « Là où est ton souf­fle, là est ta vie », dit le tchan. Le pneu­ma grec comme le ruah hébreux, sig­nifi­ant à la fois souf­fle et esprit, s’entendent de mul­ti­ples manières, mais joignent étroite­ment le corps et l’esprit, le souf­fle et la vie, le rythme du corps et celui de la pen­sée. La remar­que de Valéry « Le principe de la poésie est à rechercher dans la voix et dans l’union sin­gulière, excep­tion­nelle, dif­fi­cile à pro­longer de la voix avec la pen­sée » me par­le immé­di­ate­ment. Elle ne désigne pas une esthé­tique, mais soulève la ques­tion cru­ciale de la jonc­tion de la voix, d’une voix sin­gulière avec du sens, non pas « le sens », mais cette poten­tial­ité de sens, ces pos­si­bles jail­lis­sant du poème.
Mon écri­t­ure tra­vaille à la charnière de la pul­sion de l’oralité et du tra­vail de l’écrit, de l’immédiateté char­nelle de la voix et du recul de l’esprit, des pul­sa­tions du corps et du mou­ve­ment de la pen­sée. J’ai par­lé par­fois de « dirécrire ». C’est façon de désign­er la ten­sion dra­maturgique qui ani­me mon écri­t­ure. Ten­sion entre la voix et la vue, entre l’élan qui porte au poème et la dis­tance cri­tique, entre proféra­tion s’élançant vers l’autre, le monde et médi­ta­tion, retour sur soi, en soi et au silence. Je suis aus­si une poète « rumi­nante ». J’ai besoin de laiss­er repos­er mes textes, d’y revenir, de me livr­er à un tra­vail d’horlogerie de pré­ci­sion tout en préser­vant le souf­fle ini­tial. Cette alter­nance entre les pôles rythme le poème comme dias­tole et sys­tole le sang dans nos veines et con­jugue, dans mes livres, des textes (ou des temps dans un même texte) forte­ment ryth­més, tra­ver­sés par le souf­fle de l’oralité et d’autres très ser­rés et ramassés sur eux-mêmes. Le poème est res­pi­ra­tion.  
Il y a, dans tout cela, de l’impulsion spon­tanée, du tra­vail sur et avec la langue, de la pen­sée du et avec le poème. De la mémoire loin­taine de ma cul­ture occi­den­tale, où voix et souf­fle prési­dent à la créa­tion, où la fig­ure du poète a oscil­lé entre prophète et voy­ant, la bouche d’ombre hugoli­enne et le phare baude­lairien. Même si la moder­nité a déboulon­né ces fig­ures elles hantent le poème de leurs formes fan­tômes. Trace de ma pro­pre his­toire enfin quand une esthé­tique est aus­si une auto­bi­ogra­phie déguisée.
La voix et le souf­fle scan­dent mon enfance, dans la parole sonore et le chant du côté flo­rentin de ma famille, dans la poésie de Dante, dont mon grand-père me lisait des extraits, dans les voix du blues et du jazz, qui ont été une révéla­tion de mon ado­les­cence. Ce sont expéri­ences naïves, nais­santes, de la voix, celle cares­sante de la mère et des berceuses, celle du souf­fle, du vent qui souf­flait puis­sam­ment sur la mer et dans les val­lées alpines, et que j’évoque dans Mues. Ma paysanne de grand-mère inti­mait vigoureuse­ment à la gamine que j’étais de la laiss­er souf­fler ! « Allez, allez, de l’air, du vent ! » cri­ait-elle à notre bande d’enfants endi­a­blés. On a bien besoin d’air, de souf­fler ou d’un grand coup de vent pour bal­ay­er devant nos portes et dans nos têtes.
 « Du vent le poème, cette futil­ité ? », ai-je écrit dans un arti­cle du livre col­lec­tif Le Poète et la Cité pub­lié aux édi­tions Gar­nier, « Il la récupère et l’inverse d’un coup de langue. Du vent, exacte­ment cela. Un coup de vent dans la Cité. Une brise bien­veil­lante, un mis­tral décoif­fant, un alizé, un noroît, un siroc­co, un foehn, un zéphyr, une bise, une tra­mon­tane, un squamish …et leur énuméra­tion irrup­tion du monde dans la voix qui l’évoque dans sa diver­sité, son inépuis­able pluriel, où la Cité, elle-même plurielle, est incluse. »
L’oralité pre­mière du poème, son appariement au souf­fle, à notre pro­pre souf­fle comme à celui de l’univers qui respire dans les ani­maux, les plantes, l’alternance du jour et de la nuit, le cycle des saisons, le vent ou la houle, est, pour moi, fon­da­trice. Nous sommes frag­ment de cet univers, par­ticipons de ce « tout respire dans tout » du vieil Hip­pocrate. C’est bien parce que notre cupid­ité en per­turbe aveuglé­ment l’équilibre, que nous risquons un rude retour de bâton.
Est-il insignifi­ant que se mul­ti­plient les pra­tiques de res­pi­ra­tion, zen ou yoga, dégradées à la mode occi­den­tale du bien-être ? Ten­teraient-elles de ranimer un mod­èle de société à bout de souf­fle, de l’assister dans son dernier souf­fle ou de lui redonner souf­fle ? Je sais seule­ment qu’aux racines du poème il y a la voix et le souf­fle, indis­so­cia­bles, et que cela par­le de nous ; même s’ils sont aujourd’hui, par­fois, brisés et le poème éclaté, dis­lo­qué, même qua­si mutique, cette brisure elle-même traduit notre époque et nous-mêmes.
J’ai, très tôt, ressen­ti, out­re la néces­sité de trou­ver ma voix – et ma voie – pro­pre, le besoin de cette res­pi­ra­tion du poème, qui nous dépasse et sig­ni­fie davan­tage encore que je ne l’imaginais alors, mais, on le sait, le poème nous précède et out­repasse nos inten­tions. Ou du moins il vaut mieux qu’il le fasse, sinon il risque de vite s’essouffler…
Célébra­tion de l’e­spèce est l’un des poèmes de Claude Ber, pub­lié dans son recueil IL Y A DES CHOSES QUE NON Édi­tions Bruno Doucey. 1minutepapillon.
Ton œuvre fait dia­loguer l’intime et le col­lec­tif, la douleur indi­vidu­elle et la vio­lence his­torique. Com­ment la poésie peut-elle dire le monde sans le réduire, ni le trahir ?
L’imbrication de l’intime et du col­lec­tif me sem­ble à la fois une évi­dence et une expéri­ence quo­ti­di­enne. Nous dépen­dons les uns des autres. Nous exis­tons au croise­ment du sin­guli­er de cha­cun, cha­cune et du com­mun à toutes et tous. Nous sommes faits de cela. Nos his­toires sont emportées et sou­vent broyées par l’Histoire et cette dernière est tis­sée de nos mil­liards d’histoires minuscules.
Il n’y a pas d’individuel séparé du col­lec­tif. Le poids que l’histoire, les struc­tures sociales, leurs représen­ta­tions, leurs exclu­sions, leurs exac­tions font peser se traduit par des blessures, des cha­grins, des deuils per­son­nels. La mis­ère, la guerre, l’humiliation rav­agent intime­ment. Nos souf­frances indi­vidu­elles ren­voient en retour au col­lec­tif. Celle de la souf­france men­tale évo­quée dans La Mort n’est jamais comme n’est pas dis­so­cia­ble d’un con­texte. L’amour lui-même, le désir sont pris dans le col­lec­tif ; cer­taines de leurs expres­sions, comme les liens homo­sex­uels, ont été et sont encore per­sé­cutées à l’échelle de la planète. Les sociétés influ­ent sur les pos­si­bles de l’amour et sur ses formes. Même si on n’écrit pas avec du moi, mais avec du soi comme le notait Blan­chot et si le « je » de l’écriture ne se réduit pas à la trans­parence auto­bi­ographique, l’écriture fouille et puise en nous, dans notre indi­vid­u­al­ité, dans notre besace de vie, notre his­toire, notre imag­i­naire, lui-même mod­elé par elle.
Notre human­ité se décline de mul­ti­ples manières, mais partage un com­mun tra­ver­sant la diver­sité de nos cul­tures et de nos sin­gu­lar­ités. Le com­mun d’une con­di­tion humaine frag­ile et mortelle, con­fron­tée à la souf­france, à la peine, au cha­grin de la perte, à l’angoisse de la fin, aux déchire­ments et aux injus­tices de l’histoire, mais mag­nifiée aus­si par le désir, la jouis­sance, l’amour, l’enthousiasme, la joie, tout aus­si présents dans mes textes.  
À ne priv­ilégi­er que le ver­sant som­bre et déchiré de la vie, elle serait amputée de son ver­sant solaire. L’époque trou­blée que nous tra­ver­sons porte à insis­ter sur son trag­ique et sur celui de l’histoire. Elles le sont. Mais le trag­ique n’efface pas la mag­nif­i­cence de vivre. Ce qui fait la vio­lence de la vie, c’est son ambiva­lence. Elle tra­verse mes livres, qui ten­tent de la dire sans la tron­quer ni de sa cru­auté ni de sa beauté, ni de ses abîmes ni de ses apothéos­es. Ce sen­ti­ment et cette con­science de la dual­ité comme l’expérience, dans ma pro­pre vie, de la pléni­tude autant que de la souf­france scan­dent mon écri­t­ure. Quant à l’histoire, elle est sou­vent féroce et bru­tale. Nous sommes, nous humains, féro­ces, cru­els et bru­taux. Mais aus­si ten­dres, frater­nels, aimants. Mas­sacrants et massacrés…
À vingt ans je pen­sais que, pour écrire de façon un tant soit peu crédi­ble, il faudrait faire suiv­re chaque phrase de son con­traire. C’était manière extrême de soulign­er à la fois la com­plex­ité, l’ambivalence de nous-mêmes, de notre exis­tence et l’impossibilité d’enclore un réel con­tra­dic­toire et mou­vant dans une affir­ma­tion. On ne peut pas saisir un tout qui nous con­tient et qu’on ne con­tient pas, mais j’ai tou­jours été frap­pée que la lit­téra­ture, qui est expres­sion de nos sin­gu­lar­ités, dise sou­vent davan­tage d’une époque, de cha­cun et cha­cune de nous, de l’humain comme de l’inhumain de notre human­ité que des vol­umes de dis­cours et d’analyses. J’aime beau­coup la phrase d’Agamben écrivant « con­tem­po­rain est celui qui reçoit en plein vis­age le fais­ceau de ténèbres qui provient de son temps. » et tout autant celle de Wittgen­stein « une œuvre con­siste essen­tielle­ment en élu­ci­da­tions. » Elles ne s’opposent pas. Le tra­vail d’élucidation de l’écriture, de l’art, que je nomme « un effort de clarté » est indis­so­cia­ble du sen­ti­ment d’épaisseur et d’obscurité du monde et de nous-mêmes, mais une chose est d’expliciter cela, une autre de le traduire, de l’exprimer et de le faire éprou­ver par le poème, l’écriture.
Là est le tra­vail poé­tique, à la fois saisie et dépos­ses­sion. On traduit et trahit d’un même geste car la total­ité échappe. Aucun dis­cours ne clôt la parole, aucun poète ne résume la poésie ni n’épuise le monde. La maîtrise est impos­si­ble, son rêve men­songer et mor­tifère. Ce que l’on devient est au prix du sac­ri­fice de ce que l’on n’est pas devenu, le pan qu’on dit du monde en tait inévitable­ment d’autres.
L’écriture peut peu – ce bégayement le mime ! — mais pas rien. Et nous sommes plusieurs ! Chaque poète ne par­le qu’une part sub­jec­tive du réel, qui ne se révèle d’ailleurs qu’à tra­vers nos regards qui le déchiffrent — il existe hors de nous, mais per­son­ne n’a accès à sa total­ité ni à sa vérité de façon absolue. Il n’y a pas qu’une manière de percevoir, com­pren­dre et représen­ter ce que nous nom­mons monde et qui s’imposerait défini­tive­ment comme vraie. On sait les désas­tres des fanatismes et des dog­ma­tismes, per­suadés de détenir la vérité et qui ont ten­té et sont tou­jours ten­tés de l’imposer de force. On sait ce qu’ont détru­it de vies, de richesse humaine et de pos­si­bles toutes les formes de dom­i­na­tion et de cer­ti­tude et ce qu’engendrent les sys­tèmes de pen­sée total­isants inévitable­ment total­i­taires. Je suis aux antipodes de ce délire de toute puis­sance, per­suadé de saisir le réel dans son entier, comme con­va­in­cue de la néces­sité et de la fécon­dité de notre plu­ral­ité et de notre diver­sité. La poésie n’est que la somme des poèmes passés, présents et futurs – si futur il y a – et, en cela, elle saisit, oui, quelque chose du monde, parce qu’elle ne l’enferme pas dans une seule vision.
Tous les rayons d’une roue mènent au cen­tre et il y en a plus que beau­coup dans la roue du réel ! C’est une image expres­sive de Lao Tseu et, te répon­dant, je fais sou­vent référence aux uns et aux autres. C’est inten­tion­nel. On vit et on pense accom­pa­g­né. Je suis par­fois lasse du déluge d’opinions réin­ven­tant l’eau tiède et le fil à couper le beurre, qui défer­lent sur la toile et ailleurs avec une sat­is­fac­tion de soi et une igno­rance désolantes. On invente peu. On retrou­ve le plus sou­vent et on ne défriche cha­cun, cha­cune qu’un tout petit bout de ter­ri­toire. Il faudrait un brin d’humilité à l’espèce pré­ten­tieuse que nous sommes, de rap­pel à l’humus, où nous retournons, et, on ne le redi­ra jamais assez, de con­science que nous vivons, pen­sons, créons précédés, accom­pa­g­nés et que notre seule parole n’épuise pas le monde. J’ai vécu, je vis accom­pa­g­née, par des vivants et par des morts, par des œuvres, des bêtes, des plantes, des arbres, des roches… et je ne suis que bribe infime de ce tout.
La poésie peut-elle dire ce tout ? J’en dis, j’espère, une brindille, mais nous sommes plusieurs à ten­ter de le faire. À tra­vers ce pluriel, à tra­vers tous ces poèmes, que j’écris, que tu écris, que tant d’autres poètes écrivent, ont écrit ou écriront, il se recueille, j’en suis con­va­in­cue, quelque chose du monde, de notre monde et de nous-mêmes. De nos vies et de notre his­toire humaine. Chaque poète laboure – c’est le cas de le dire quand le terme de vers sig­nifi­ait le sil­lon de la char­rue – sa par­celle. Et c’est déjà beau­coup s’il parvient à la ren­dre fer­tile, c’est à dire partage­able et pro­duc­trice de sens.
 Dans cette per­spec­tive, il n’y a ni trahi­son ni réduc­tion, mais la poly­phonie de voix sin­gulières et con­trastées traduisant notre pluriel et celui du monde, ses vari­a­tions, ses con­tra­dic­tions et son inépuis­able. Chaque voix unique, irrem­plaçable. Sans doute cer­taines les expri­ment-elles plus pro­fondé­ment, plus sub­tile­ment, plus audi­ble­ment que d’autres, sans doute cer­taines réson­neront-elles davan­tage et/ou plus longtemps que d’autres, mais du point de vue de « la » poésie c’est sans importance.
Dom­mage pour l’égo des poètes, mais tant pis, le poème et la poésie ne sont pas au ser­vice des poètes, mais le con­traire. Je ne suis pas de ces moral­isa­teurs qui encensent le sac­ri­fi­ciel, méprisent le plaisir, le bon­heur et la joie, ce serait, c’est par­fois agréable un peu de grat­i­fi­ca­tion nar­cis­sique mais à ne chercher qu’elle, c’est l’impasse. D’expérience – et une expéri­ence qui est loin d’être seule­ment mienne – l’art et l’écriture sont plus des tyrans exigeants que des servi­teurs dociles. C’est nous, artistes, poètes, qui sommes à leur service…

Exil — inter­prété par Frédérique WOLF-MICHAUX Texte de Claude Ber per­cus­sions Cédric Lecel­li­er. Album : Méditéranées (2004) présen­té par le Forum Femmes Méditéranée.

Tu inter­ro­ges sans cesse le lan­gage, sa puis­sance et ses lim­ites. Quelle place lui accordes-tu dans la quête de vérité, ou de présence au réel ?
Inter­roger les lim­ites comme les pou­voirs de la langue, c’est ques­tion­ner les nôtres. L’écriture, je te l’ai dit, est ma façon d’être au monde, de l’interroger et de m’interroger. Tout est ques­tion. Sans cesse. Celle du mys­tère de la vie et de la mort, du sens de nos des­tins. Celle des autres, du monde, du juste et de l’injuste, du pos­si­ble et de l’impossible. Notre pro­pre exis­tence nous échappe et nous sommes pluriels, mou­vants, jamais trans­par­ents à nous-mêmes. Le poème inter­roge notre énigme, nous la ren­voie, il ne la résoud pas, mais il creuse notre obscu­rité, met du jeu dans les rouages de la parole blo­quée du déjà dit et dans la mécanique de la pen­sée arrêtée. De l’air dans l’asphyxie des sys­tèmes clos. Et cela par la langue. Par son inter­ro­ga­tion, son renou­velle­ment. Par la sin­gu­lar­ité de chaque voix qui y fraye son chemin.
Je crois, en cela, à la capac­ité de la langue et du poème de déca­per nos per­cep­tions encrassées, de bous­culer et renou­vel­er nos représen­ta­tions, d’insuffler bouf­fées d’oxygène dans l’irrespirable, d’imaginer des pos­si­bles, mais ce pou­voir n’est pas mag­ique. Il a des lim­ites aus­si puis­santes que lui. Le poème peut reviv­i­fi­er l’inerte de nos vies, pas les sous­traire à leurs acci­dents et leurs fatal­ités, dire l’horreur, trop sou­vent, de l’histoire, pas la déter­min­er, ranimer le dis­paru, pas le ressus­citer. Chaque poète tra­vaille à sa manière avec la puis­sance et l’impuissance de la langue et de nous-mêmes. Autant d’ailleurs par le creuse­ment obstiné que par le lâcher-prise.
Bien sûr, l’écriture inten­si­fie le sen­ti­ment d’être en vie. Cette inten­sité est même la grat­i­fi­ca­tion du poème, qui n’est ni l’argent ni la renom­mée, mais de se sen­tir inten­sé­ment vivant. Le poème pro­cure une joie spé­ci­fique – Ponge le nom­mait « objoie » — à sa lec­ture comme à son écri­t­ure. Il y a, à cette dernière, même intran­sigeante, par­fois dif­fi­cile, une den­sité et une sus­pen­sion du temps rassem­blé dans le seul présent, dont font l’éloge toutes les sagess­es, de l’age quod agis (fais ce que tu fais) antique à la maxime boud­dhiste « Le moment présent est le seul lieu de la vie ». L’écriture est un fer­vent ici et main­tenant. Ce présent de l’écriture se nour­rit lui-même d’attention atten­tive, de présence atten­tive à soi, aux autres, au monde. Tou­jours décalée, elle remâche, en out­re, cette expéri­ence, la retra­vaille, tres­sant mémoire et oubli, revivant et remod­e­lant ce que nous avons vécu. Son prisme inten­si­fie cer­tains instants, en efface d’autres, en imag­ine, qui nous expri­ment tout autant car notre imag­i­naire comme nos trav­es­tisse­ments nous traduisent. C’est son « men­tir vrai ». Son authen­tic­ité quand la vérité, dans l’art, ne se con­fond pas avec l’exactitude.
Au-delà de cette ques­tion non pas de la sincérité — on peut men­tir et se men­tir ou dire du faux avec beau­coup de sincérité – mais de l’authenticité de l’écriture, la ques­tion du rap­port du poème à la vérité est plus vaste encore. La vérité se prou­ve, mais s’éprouve aus­si, s’expérimente et se met à l’épreuve. Le poème ne dévoile pas « la » vérité, que rien n’épuise, mais de la vérité, du vrai. Deleuze l’a ain­si résumé : « Ce qui définit la pen­sée, les trois grandes formes de la pen­sée, l’art, la sci­ence et la philoso­phie, c’est tou­jours d’affronter le chaos. (…) Les trois voies (sci­ences, poésie, philoso­phie) sont spé­ci­fiques, aus­si directes les unes que les autres, et se dis­tinguent par la nature du plan et de ce qui l’occupe. Penser, c’est penser par con­cepts, ou bien par fonc­tions, ou bien par sen­sa­tions, et l’une de ces pen­sées n’est pas meilleure qu’une autre, ou plus com­plète­ment, plus syn­thé­tique­ment pen­sée (…) ». Le poème, l’art, pense. Au même titre que la sci­ence ou la philoso­phie. C’est un des modes d’accès à de la vérité de nous-mêmes et du monde.
Les dif­férentes manières, dont nous pen­sons et par­lons le réel à tra­vers dif­férents lan­gages, nous per­me­t­tent de le vivre. « Recours au poème » se nomme ton site. On ne peut mieux dire. Le poème est recours, pour accéder à du vrai, pour sup­port­er aus­si un réel inviv­able hors sym­bol­i­sa­tion. Lorsqu’il n’y a plus de lan­gage, il n’y a que les coups. Quand Lacan écrit que « le réel c’est quand on se cogne » ou Niet­zsche que « l’art nous est don­né pour ne pas mourir de la vérité » c’est de ce réel et d’une vérité non médi­atisés par un lan­gage, dans leur chaos et leur vio­lence qu’il s’agit.  
Le poème est une des manières de métabolis­er, de digér­er ce « réel », de le ren­dre nôtre et viv­able. Aus­si fort qu’il crie sa vio­lence, aus­si bru­tale­ment qu’il la dévoile, ce faisant, il l’amuït, en pro­tège et con­sole. C’est le para­doxe de tout art, de toute écri­t­ure, qui dénonce ou décrit l’insupportable et, d’un même mou­ve­ment, à la fois en mon­tre l’atrocité et la rend souten­able. Le pense­ment du poème fait panse­ment. Je l’évoque dans mes textes, notam­ment dans Épitre Langue Lou­ve,mais avec le poème car ce que j’explicite, ici, le poème le dit autrement et directe­ment. Ce qui se dit en poésie ne peut se dire autrement qu’en poésie. Tant pis pour la tau­tolo­gie, mais le poème est un usage de la langue, un mode de rela­tion au monde et à nous-mêmes, ouvrant une porte d’entrée spé­ci­fique et irrem­plaçable dans ce que nous nom­mons réel et vérité.
Le mot « engage­ment » revient sou­vent lorsqu’on par­le de ton écri­t­ure. Que peux-tu évo­quer à pro­pos de cette notion ? Quelle respon­s­abil­ité, selon toi, incombe aujourd’hui à la parole poétique ?
Ce terme d’engagement est ambigu et risque de don­ner lieu à une per­cep­tion réduc­trice. Le livre Il a des choses que non évoque des engage­ments éman­ci­pa­teurs, mon père Résis­tant, ma famille lib­er­taire, un « non » à l’inhumain de l’humain ; il con­voque l’état du monde, le risque de dis­pari­tion de notre espèce, explore l’histoire et le col­lec­tif, rel­e­vant en cela, pour moi, d’une sorte d’épique con­tem­po­rain tan­dis que La Mort n’est jamais comme tra­ver­sait l’intime de l’amour et de la perte ou que Mues tresse mémoire d’enfance, célébra­tion de l’amour et médi­ta­tion. Tout cela se mêlant aus­si dans ces trois livres pris en exem­ple. Si le terme d’engagement sig­ni­fie que le poème peut faire poème de l’histoire et que mon écri­t­ure explore la dimen­sion col­lec­tive de nous parce qu’elle m’habite et que, sou­vent, me sub­mer­gent la con­science de nos mas­sacres, de notre obsti­na­tion destruc­trice et la honte d’être humain, mon écri­t­ure l’est sans con­teste. Mais l’engagement désigne ini­tiale­ment des textes qui pren­nent par­ti dans un con­texte pré­cis, ce que mon écri­t­ure n’illustre pas quand, pour moi, le poème explore le tout de nous ; s’il est engagé c’est dans la vie, dans le tout de nos vies. Pas­sant, passeur, faisant pass­er nos sin­gu­lar­ités et notre com­mun, notre his­toire indi­vidu­elle et notre his­toire col­lec­tive par et dans la langue.
Peut-être cette exten­sion du terme d’engagement s’est-elle dévelop­pée en vis-à-vis de cer­tains courants plus for­mal­istes de la poésie, mais il faut rester nuancé. Mon écri­t­ure est aus­si plongée dans les ques­tion­nements de la moder­nité et de la forme, qui seule fait sens et un tra­vail apparem­ment formel peut tout à fait sig­ni­fi­er mul­ti­ple­ment. L’effacement du « e » dans La Dis­pari­tion de Pérec a été lu comme trace de la dépor­ta­tion même si le livre ne se réduit pas à cette inter­pré­ta­tion. Cette sig­nifi­ance ouverte d’une écri­t­ure per­son­ne ne la maîtrise. Elle appar­tient à ceux et celles qui la lisent. La réson­nance entre un poème et la cité est imprévis­i­ble, sou­vent inat­ten­due. Leur ren­con­tre est par­fois immé­di­ate, par­fois dif­férée. Si le poème Lib­erté de Paul Elu­ard résonne dès sa dif­fu­sion en 1942 sous le man­teau allant jusqu’à être largué en tract par avion, pen­dant le print­emps arabe, la foule tunisi­enne scan­de les vers d’Abou el Kacem Cheb­bi mort en 1934. 
Il risque d’y avoir, dans le terme d’engagement, une idée d’inféodation du poème à une cause ou une idéolo­gie, qui m’est étrangère. Que je crains même. Le poème, comme tout geste artis­tique, n’a d’abord d’autre final­ité que lui-même. Annexé à une visée morale ou poli­tique, il s’asphyxie. Ou la détourne. Ce qui ne sig­ni­fie pas que tra­vailler le matéri­au de l’histoire, des enjeux d’une époque, la ques­tion de notre human­ité lui est inter­dit ou impos­si­ble. Il n’y a pas ni lim­ites ni inter­dits au poème, il n’y a que l’histoire du poème, ses vari­a­tions, ses ten­ta­tives, ses pris­es de risque et la récep­tion des textes.
Mon engage­ment est d’abord un engage­ment dans le poème, un « engage­ment en poésie » comme le titre un prochain col­loque sur mon écri­t­ure. Le poème est, pour moi, intense présence au présent, nous l’avons évo­qué, et autant aux sec­ouss­es col­lec­tives qu’au quo­ti­di­en le plus nég­ligé, au min­ime de l’instant, à un geste amoureux ou à la nuit tombante. C’est dans cette atten­tion atten­tive que mon écri­t­ure est engagée. Dans une présence au présent qui n’exclut rien. C’est de cela, je crois, qu’un texte peut tenir son impact non d’une intention.
Le poème est aus­si par lui-même un engage­ment. C’est un lieu com­mun du dis­cours sur le poème. J’y souscris néan­moins. Il l’est parce qu’il pense le monde et nous-mêmes. Parce qu’il déploie la dimen­sion vitale de notre imag­i­naire et celle, infin­i­ment pré­cieuse, de nos sin­gu­lar­ités. Parce que sa gra­tu­ité nous rap­pelle celle de la vie, de nos pro­pres vies qui ne valent que d’exister. Il n’y a d’autre jus­ti­fi­ca­tion de la vie qu’elle-même. Incar­n­er cette gra­tu­ité me paraît essen­tiel dans la soumis­sion de tant d’existences à l’enrichissement et à l’illusion dévas­ta­trice d’une crois­sance infinie. Le poème ne génère ni argent ni plus-val­ue. Le temps investi dans le poème est à perte et lui-même n’a aucune valeur finan­cière. Il ne « compte » pas, ne fait pas de comptes et ne rap­porte rien ou qua­si rien. C’est en cela aus­si qu’il est pos­ture aux antipodes de l’asservissement de la vie à d’autres final­ités qu’elle-même.
Mal­gré mes réserves sur ce terme d’engagement, j’ai, moi-même, écrit que le poème était « résis­tant » au dou­ble sens du terme. Sa den­sité (max­i­mum de sens sur min­i­mum de sur­face, quelle que soit par ailleurs sa longueur), son mille­feuille (sa feuil­la­ture où tout fait sens indépen­dam­ment et ensem­ble, son, sens, rythme, fig­ures, dis­po­si­tion…) en font une écri­t­ure qui résiste. Le poème résiste par sa forme et par son par­ti pris de l’humain con­tre l’inhumanité, des pos­si­bles illim­ités de la lib­erté con­tre les mots d’ordre. Deleuze encore : « Dès qu’on crée, on résiste. L’art c’est ce qui libère la vie que l’homme a empris­on­née ». Bien d’autres l’ont dit de mul­ti­ples manières, moi com­prise, dans des arti­cles comme dans mes textes comme dans Il y a des choses que non évo­quant « la langue nour­ris­sante » du poème
la sub­stan­tifique langue de la moelle des mots et des morts
où résiste la langue au mirador
où résiste la langue à l’obscénité de transparence
où résiste la langue à l’asservissement
où résiste la langue à l’avilissement
où résiste la langue sous la dent
et tient ferme le poème en bouche dans la langue du bouc qui broute le chardon dur. (…)
Cette « résis­tance » est engage­ment, mais autre que le des­sein de met­tre le poème au ser­vice d’une idéolo­gie. C’est juste­ment parce qu’il n’est asservi et ne s’asservit à rien, que le poème peut, par­fois, dire l’essentiel. C’est sou­vent quand il ne vise pas à l’être, que le poème est le plus engagé. Le poème « Célébra­tion de l’espèce » (Il y a des choses que non), qui évoque la dis­pari­tion de notre espèce, et sem­ble réson­ner avec une inquié­tude partagée car il est beau­coup traduit, dif­fusé, dit par des comé­di­ens, relayé par des youtubeurs, ce dont je suis très heureuse, est-il un poème engagé ? Absol­u­ment oui, en ce qu’il con­voque une angoisse présente, un avenir de l’humanité men­acé, mais en même temps il ne l’est pas au sens où il dit autre chose de nous que cela, dont, fon­da­men­tale­ment, notre ambivalence.
Au final, je pour­rais presque énon­cer tout et son con­traire sur cette notion d’engagement, autant le revendi­quer — oui, mon écri­t­ure est présente au présent sous toutes ses formes, y com­pris au col­lec­tif, à l’histoire, aux ébran­le­ments et aux injus­tices de notre temps — que le rejeter – non je n’écris pas une poésie engagée si cela sup­pose une inten­tion didac­tique –  affirmer que, non, je ne souscris pas à une quel­conque inféo­da­tion du poème à autre chose que lui-même,  et que, oui, le geste artis­tique, poé­tique, est, poli­tique et, pour moi, affir­ma­tion de l’humain con­tre l’inhumain de l’humain, et que oui,  non, oui, non…
Ce n’est pas pirou­ette ou échap­pa­toire, c’est que le terme d’engagement peut devenir réduc­teur comme toutes les caté­gories. Et qu’il est ambiva­lent. Tu l’emploies d’évidence dans un sens éman­ci­pa­teur, sous le signe de plus d’humanité de notre human­ité, mais l’engagement de l’écriture, notam­ment poli­tique, peut aller dans toutes les direc­tions. On a large­ment et à juste titre oublié Hein­rich Anack­er poète nazi, qui écriv­it une cen­taine de textes en hom­mage à Hitler, mais moins tout un courant de la lit­téra­ture française qui s’est entiché du nazisme tels Brasil­lach ou Rebatet. Si le Céline de Bagatelle pour un mas­sacre n’efface pas celui de Voy­age au bout de la nuit, il n’en fait pas moins l’apologie de l’extermination nazie dans un délire anti­sémite, que cul­tivent tou­jours des écrivains d’aujourd’hui qui vont, les uns jusqu’à l’apologie incon­di­tion­nelle de l’islamisme, d’autres, à l’inverse, jusqu’à une haine anti-musul­mane tout aus­si exacerbée.
L’engagement est à dou­ble tran­chant. Les poètes ne pren­nent que rarement le par­ti de la haine et de l’inhumain, mais peu­vent errer et se four­voy­er. Le futur­isme s’est engagé dans le fas­cisme. D’Annunzio sou­tient Mus­soli­ni tout en s’opposant à l’Hitlérisme. L’éloge de Staline n’est pas le meilleur d’Aragon. Inutile de con­tin­uer. On en arriverait à des tru­ismes : le poète est pris dans la Cité comme tout le monde, la poésie est mar­quée par l’historicité comme tout le reste, la mul­ti­plic­ité des poèmes et des voix de la poésie traduit, d’une façon ou d’une autre, cette his­toric­ité, de quelque manière qu’ils la con­vo­quent ou la rejettent.
Mon écri­t­ure accueille les soubre­sauts de l’histoire au même titre que les élans de l’amour ou les méta­mor­phoses de la mer, mais je tiens à garder quelque dis­tance cri­tique avec les emballe­ments poli­tiques. En poésie comme ailleurs. J’ai de fer­mes con­vic­tions éman­ci­patri­ces, mon écri­t­ure les reflète, mais pas de foi aveu­gle en des avenirs qui chantent et ne déchantent que trop vite ou en des solu­tions « finales » qui finis­sent peu ou prou en mas­sacres. Je suis irré­ductible­ment indocile, méfi­ante à l’égard des mots d’ordre et inca­pable d’abdiquer tout esprit cri­tique au prof­it d’une adhé­sion fana­tique religieuse ou pro­fane. Quant à ma con­cep­tion du poème, je crois que la maxime « ni dom­i­nant ni dom­iné », que, par ailleurs, je fais volon­tiers mienne, lui con­vient aussi. 
Dès lors, j’ai quelque retenue à énon­cer quelle respon­s­abil­ité incombe à la poésie. J’aurais presque envie de répon­dre par provo­ca­tion l’irresponsabilité ! Pour met­tre de l’air dans la pesan­teur des dis­cours, échap­per aux impass­es et dégager le poème de toute assig­na­tion. Et j’ai tout autant la ten­ta­tion de redire, comme je l’ai écrit, qu’il est « ration de survie pour des temps de dis­ette men­tale », « éveil dans l’indigence de la parole ».
Nous avons tous une respon­s­abil­ité devant l’avenir, les poètes comme les autres. Cette respon­s­abil­ité doit-elle se traduire pour autant par et dans l’écriture poé­tique ? Cer­tains et cer­taines en ressen­tiront l’impérieuse néces­sité, d’autres non. Je ne peux répon­dre que sub­jec­tive­ment. Le sen­ti­ment que notre des­tin de ter­restres est en jeu, que notre his­toire est à un moment de bas­cule­ment, que des men­aces pèsent sur notre avenir, tra­vaille mon écri­t­ure, où j’ai besoin d’interroger notre human­ité com­mune, notre rela­tion à la planète et aux autres vivants. Je me sur­prends, cepen­dant, à me tourn­er aus­si vers des formes légères et ludiques du poème. Parce que j’étouffe et que son jeu m’offre un refuge, une res­pi­ra­tion. Dans les camps d’extermination, les pris­on­niers ten­taient tant qu’ils le pou­vaient de s’adonner à la musique ou de se réu­nir en cer­cle lit­téraire. Ultime recours pour échap­per aus­si peu que ce soit à l’atrocité, retrou­ver dig­nité et human­ité. Comme « le pin nain » de Cha­la­m­ov, dans l’enfer de la Koly­ma, le poème est, pour moi, un « arbre de l’espoir ».
Il résiste et délivre de mul­ti­ples manières. Pas seule­ment par un engage­ment direct. Il n’est pas plus obligé à l’indignation, la dénon­ci­a­tion, la révolte qu’il n’en est inter­dit. Il s’est tou­jours fait pam­phlet, témoignage, cri de détresse ou de colère. Il con­tin­ue et con­tin­uera de l’être, mais tout aus­si essen­tiel est qu’il célèbre la joie, le bon­heur de vivre, la beauté du monde, l’irremplaçable de l’amour, la mer­veille d’exister où sa seule gra­tu­ité. Je suis réti­cente à tout enfer­me­ment du poème dans des formes ou des thé­ma­tiques. Je n’aime ni les dik­tats, fussent-ils esthé­tiques, ni les général­ités tou­jours mor­tifères. C’est l’éventail illim­ité des pos­si­bles de l’écriture et du poème qui est irrem­plaçable. Il per­met tout, de s’indigner, de pro­test­er, de se révolter, mais aus­si de s’évader, rêver, jouer. Emi­ly Dick­in­son dis­ait du poème « « je n’ai pas d’autre cama­rade de jeu ».  Cette cama­raderie, cette ami­tié du poète nous accom­pa­gne dans toutes ses variations.
C’est par l’amplitude et la diver­sité de ses pos­si­bles que le poème par­ticipe à l’invention d’une human­ité « qui n’existe qu’à peine » selon le mot de Jau­rès. Par ce qu’il décou­vre de nous, reflète de notre mul­ti­tude, de notre diver­sité, de nos irrem­plaçables sin­gu­lar­ités et de l’inépuisable du réel. Le poème accueille tout de nous et joint la sin­gu­lar­ité de cha­cun et cha­cune, la diver­sité de nos cul­tures, de nos goûts, de nos his­toires et le com­mun de notre human­ité. Le vœu de Césaire d’un « uni­versel riche de tous les par­ti­c­uliers » et la créoli­sa­tion de Glis­sant, qui invente du neuf à par­tir de croise­ments inces­sants, le poème et l’art l’incarnent depuis tou­jours. Rien que cela fait du poème l’antidote des iden­tités meur­trières, de toutes les exclu­sions et de tous les enfer­me­ments. Il serait sal­va­teur de s’en sou­venir. Et cette respon­s­abil­ité, ce rôle ont tou­jours été siens et le demeurent.
Pour moi, ce qui incombe à la parole poé­tique c’est de don­ner sans cesse à décou­vrir et expéri­menter la richesse de l’ouvert. L’ouvert de soi et à soi, à l’autre, au monde. L’hospitalité de cette ouver­ture. Le poème s’entretient avec tout et cherche moins à con­va­in­cre qu’à, je le redis, touch­er, émou­voir, éveiller, ranimer, raviv­er. Ouvrir… Dans unoutrepasse­ment, dont l’excès formel du poème, aus­si bien dans le sens du resser­re­ment et du dépouille­ment extrême que dans celui de l’expansion et de l’amplitude, désigne aus­si bien ce qui porte le poème au-delà du ou de la poète et de ses inten­tions que ce qui, en nous, nous échappe, vient d’en deça et va au-delà de nous.
Le poème cherche moins un point de vue dom­i­nant qu’à avoir de l’oreille et à enten­dre au triple sens d’ouïr, de com­pren­dre et d’une entente, dont l’appel resonne en nous comme partout autour de nous. Car la ques­tion n’est tou­jours, au final, que d’entendre et de s’entendre. S’entendre en tous sens et dans tous les sens…
Au-delà des bonnes inten­tions, dont l’enfer peut être pavé, l’hospitalité du poème est non dans l’appropriation, l’arraisonnement du sens, mais dans la dés­ap­pro­pri­a­tion –la langue du poème est impro­pre à un usage util­i­taire et il sig­ni­fie mul­ti­ple­ment – nous rap­pelant que l’emprise est sans issue, que la vie n’a d’autre jus­ti­fi­ca­tion qu’elle-même, que le lan­gage ne sert pas seule­ment à com­mu­ni­quer de l’information, mais, comme l’épouillage des pri­mates, à apprivoiser.
Cet apprivoise­ment, cette human­i­sa­tion de l’humain est, pour moi, la respon­s­abil­ité du poème. Dans l’utopie explicite comme implicite d’une human­ité hos­pi­tal­ière au tout d’elle-même et au tout vivant.
Beau­coup de tes textes s’adressent à un « tu », à l’autre, à une human­ité partagée. Quelle impor­tance revêt pour toi cette adresse à l’autre dans l’acte d’écrire ?
Cette adresse reflète ce que je viens d’évoquer, l’engagement de la parole poé­tique du côté de la vie et du nous, nous tous, humains dans notre diver­sité, mais aus­si nous tous, les vivants dans notre innom­brable, ce « nous » ouvert et accueil­lant, hors duquel il n’y pas, pour moi, d’humanité. Pas de « je » sans « tu » « vous » et « nous ». Pas de poème sans ceux et celles qui les lisent. Nous recevons la langue et la trans­met­tons. Elle n’existe que d’être partagée. J’ai tou­jours adoré l’apologue des paroles gelées de Rabelais. Des grêlons pleu­vent sur la tête de Panurge et écla­tent en brouha­ha sonore quand il les réchauffe dans ses mains. Tous les livres sont des paroles gelées, qui ne vivent que d’être lus, dégelés par d’autres mains.
À qui s’adresse le poème ? D’un point de vue soci­ologique, sa cir­con­férence sem­ble étroite, mais pas autant qu’on ne le déplore par­fois. C’est là autre ques­tion que la tienne, mais elles s’entremêlent. Lors d’un entre­tien sur France Cul­ture, je me sou­viens avoir répon­du à l’interlocuteur sug­gérant que je n’écrivais pas pour tout le monde, « non, je n’ai pas cette ambi­tion total­i­taire, j’écris pour n’importe qui ». Je pour­rai le redire, le poème s’adresse à ces n’importe qui que nous sommes cha­cun, cha­cune, moi com­prise, je pré­cis­erais seule­ment qu’une chose est la ques­tion poli­tique de la pos­si­bil­ité d’accéder au poème, une autre celle de son adresse.
L’adresse dans mes textes incar­ne la présence de l’autre, d’un com­mun de l’humain, que la parole elle-même incar­ne.  Elle est évidem­ment en lien avec la voix, l’oralité, que nous avons évo­quées. Elle inscrit le dia­logue dans la langue. Le poème s’entretient. Avec tout. Avec toutes et tous. Les pronoms ren­dent cette adresse vis­i­ble, mais elle est implicite­ment tou­jours présente dans mon écri­t­ure. Son statut est vari­able. Par­fois les pronoms recou­vrent un vis­age, notam­ment le « tu » celui de l’aimée dis­parue dans la mort ou présente à mes côtés. Mais cette accroche ini­tiale n’arraisonne pas le texte. Le pou­voir du poème est dans sa poly­sémie et son ouver­ture ; son but est que d’autres le fassent leur. Par­fois, il n’y a nulle sil­hou­ette pré­cise à l’arrière des pronoms, sauf l’en-creux de notre com­mune human­ité appelée par le poème.
L’adresse est, pour moi, la trace de l’affirmation, du souhait, de l’espérance d’une human­ité réc­on­cil­iée avec elle-même, avec le tout dont elle fait par­tie et con­sciente que son com­mun le plus pro­fond est sa fragilité. C’est dans cette fragilité que s’enracine l’adresse, à elle qu’elle s’adresse. Le pronom, ce frêle « à la place du nom », à la fois dess­iné et anonyme, en est trace.
Le poème, « une poignée de main » dis­ait Celan. Une main ten­due. Un geste de parole quand la parole pos­sède la magie de s’échanger sans se sous­traire. À échang­er nos mots, nous devenons plus rich­es de ceux de l’autre sans avoir per­du les nôtres. C’est le seul échange qui addi­tionne au lieu de sous­traire en tro­quant ceci con­tre cela. Il y a, pour moi, dans l’adresse explicite ou implicite la présence en fil­igrane de l’augmentation dans l’être réciproque qu’est le dialogue.
L’écriture, le poème est un geste de parole capa­ble de « touch­er » et « de touch­er à », de nous touch­er (d’émouvoir, ébran­ler, éveiller, réveiller, con­sol­er, dérouter, boule­vers­er, trans­porter …) et de touch­er à (de déranger, déplac­er, débor­der, rafraîchir, renou­vel­er, révéler …). Que serait une écri­t­ure qui ne toucherait à rien ni personne ?
C’est cela, pour moi, l’adresse du poème, le signe par­fois vis­i­ble par­fois invis­i­ble de la présence de l’autre dans le geste d’écrire. Le poème est altéré, tra­vail­lé par l’altérité et l’altération. Tra­ver­sé par de l’autre y com­pris de l’autre de soi. Et assoif­fé de notre humanité.
il y a de l’inquiet dans le poème
du non qui­et qui         enfin  s’inquiète
de ce qui se dit
de l’indéfini qui cesse      enfin         de clore
le monde aux bruits d’une bouche
et puis de l’altérité non réduite          enfin      de l’autre
non assigné à soi (Il y a des choses que non)
Mer, bahar — musique juive tra­di­tion­nelle et texte de Claude Ber, inter­prété par Frédérique WOLF-MICHAUX. Album : Méditéranées (2004) présen­té par le Forum Femmes Méditéranée.
Tu partages la poésie à tra­vers lec­tures, ren­con­tres, enseigne­ment. Un col­loque, par­mi tant d’autres, va bien­tôt t’être dédié. Peux-tu nous par­ler de cet événe­ment, et de ce qui porte la poésie. Com­ment perçois-tu aujourd’hui sa récep­tion ? Quels espaces restent ouverts pour la parole poé­tique dans notre société ?
Voilà beau­coup de questions !
Le col­loque, organ­isé par Béa­trice Bon­homme, aura lieu à l’université de Nice les 23 et 24 mars 2026 et réu­ni­ra une quin­zaine d’universitaires français et étrangers. Les arti­cles, les mis­es en voix des comé­di­ens m’ont don­né à vivre cette expéri­ence à la fois ent­hou­si­as­mante et désta­bil­isante d’assister à la lec­ture de ses pro­pres textes comme der­rière l’épaule d’un lecteur, là, il y aura beau­coup de « lec­tures » d’un coup et d’autre nature encore ! C’est un hon­neur que tant de temps soit con­sacré à mon écri­t­ure. J’en suis à la fois curieuse, émue et très recon­nais­sante envers tous les par­tic­i­pants et l’organisatrice. 
C’est à une autre sorte de partage, auquel invi­tent les lec­tures publiques, les ren­con­tres ou l’enseignement. Ce qui les lie, c’est une écoute, un échange, un partage autour du poème comme tu le dis. Un frag­ment de temps, qui remet le poème en corps face à des corps. Une expéri­ence, en cela, viv­i­fi­ante. Je dis­tinguerai, cepen­dant, l’enseignement, dans lequel je n’ai jamais pris mon écri­t­ure pour objet, mais qui n’en demeure pas moins trans­mis­sion et célébra­tion du poème – ou devrait tou­jours ten­dre à l’être.
J’ai lu (ou/et été lue par des comé­di­ens et comé­di­ennes) dans des lieux très dif­férents, en France, à l’Étranger, aus­si bien à la Mai­son de la Poésie de Paris que dans des hôpi­taux psy­chi­a­triques, à Beaubourg que dans des class­es, au CIPM que dans des maisons de retraites, dans des fes­ti­vals con­sacrés à la poésie comme Lodève, Sète, Saint-Malo, Trois Riv­ières au Québec, Ouj­da, Gênes ou Tizi Ouzou, en  Roumanie, en Guinée et ailleurs encore, dans des galeries d’art,  des cafés, des insti­tuts français, au Marché de la poésie et dans des médiathèques, des musées, des fon­da­tions, des salons du livre, des théâtres, devant le large pub­lic de cen­taines de spec­ta­teurs comme en scènes nationales ou face à une dizaine de per­son­nes dans une librairie… Et ce listage à la dia­ble mon­tre que la place de la poésie est partout où on l’invite et qu’au « n’importe qui » à qui s’adresse la poésie cor­re­spond un « n’importe où ». Il est représen­tatif de la mul­ti­plic­ité des espaces ouverts à la poésie, aux­quels s’ajoutent les édi­tions, les revues y com­pris en ligne comme la tienne.
La déplo­ration sur le peu de place et d’impact de la poésie est ambiguë. Elle dit juste­ment son exclu­sion des médias de masse, qui la réduisent trop sou­vent à une niais­erie sen­ti­men­tale ou à un amuse­ment puéril, mais con­forte aus­si une représen­ta­tion, un lieu com­mun du dis­cours sur la poésie. Il faut nuancer. Nous sommes certes une époque, où domi­nent le réc­it, le roman, mais l’audience du poème n’est pas partout la même, comme en Chine, où la poésie a tou­jours tenu et tient encore un rang pri­mor­dial dans la cul­ture ou bien dans cer­tains pays arabes, où des soirées poésie sont retrans­mis­es à la télévi­sion et rassem­blent un très large public.
Bien sûr, la dif­férence demeure gigan­tesque entre l’audience des poètes et celle des pop­stars ou des influ­enceurs, les tirages des livres de poésie sont sans com­para­i­son avec ceux des romans, ses réédi­tions rares – que La Mort n’est jamais comme en ait eu cinq tient du mir­a­cle et, surtout, de l’engagement des édi­teurs, notam­ment Bruno Doucey. Mais la cul­ture ne se résume pas à la cul­ture de masse, dis­tincte d’ailleurs de la cul­ture pop­u­laire, le poème n’est pas le biz­ness et si la prose est sprinteuse, le poème est marathonien. Pour avoir codirigé une col­lec­tion de poésie, j’ai pu mesur­er que si l’impact d’un roman se jaugeait dans les quelques mois après sa pub­li­ca­tion, celui d’un recueil de poèmes s’étalait sur plusieurs années et qu’il ne s’adressait pas néces­saire­ment à qui le préjugé le sup­pose. Ce préjugé, comme les représen­ta­tions car­i­cat­u­rales du poème perçu comme obscur, inac­ces­si­ble ou, à l’inverse, comme une puéril­ité en vers de mir­li­ton ou une gym­nas­tique formelle, car­i­ca­tures qui n’épargnent pas tou­jours sa trans­mis­sion sco­laire, jouent aus­si un rôle dans ce qu’on stig­ma­tise comme une désaf­fec­tion du poème. Mais, il faut nuancer bis repeti­ta. Je suis, tu le sais, une obsédée de la nuance et du sens de la complexité.
Il y a, out­re les poètes eux-mêmes, nom­bre de passeurs de poèmes, édi­teurs, libraires, enseignants, comé­di­ens, directeurs et ani­ma­teurs de Mai­son de la poésie, de revues, de fes­ti­vals, de sites, d’associations…Tu en fais toi-même par­tie. Et, plus fon­da­men­tale­ment, il n’est pas sûr que le poème ait été, autre­fois, au cen­tre de la cité autant qu’on l’imagine ni non plus qu’il soit, aujourd’hui, aus­si excen­tré qu’on le déplore. Il y des inces­santes vari­a­tions selon les cul­tures, les sociétés, les épo­ques… Une his­toric­ité. Aujourd’hui, le poème n’est guère com­pat­i­ble avec l’extension con­sumériste expo­nen­tielle qui car­ac­térise nos sociétés. Mais est-ce un mal que le poème con­tin­ue à s’adresser davan­tage à cha­cun et cha­cune sin­gulière­ment et n’entre pas dans l’expansion effrénée et la méga­lo­manie de crois­sance d’un ultra­l­ibéral­isme privé ou éta­tique aus­si aveu­gle que destructeur ?
Ta ques­tion est com­plexe car elle soulève celle de la rela­tion entre le poé­tique et le poli­tique. Son exclu­sion de la Cité, depuis Pla­ton, mar­que l’imaginaire occi­den­tal et les représen­ta­tions du poème. Comme l’a décrit Han­na Arendt, la rela­tion du poé­tique et du poli­tique est con­flictuelle. Pas de poé­tique sans Cité organ­isée, mais s’il est mémoire d’elle, tout pou­voir en est aus­si antag­o­niste. La créa­tion a tou­jours dépen­du du pou­voir et n’a cessé, en même temps, sinon de le con­tester, ce qu’elle fait néan­moins obstiné­ment de façon récur­rente, du moins de lui échap­per. Et elle con­tin­ue, en dic­tature à tra­vers les écrivains et artistes dis­si­dents, ailleurs par sa protes­ta­tion con­tre les méfaits de l’ultralibéralisme ou sim­ple­ment son incom­pat­i­bil­ité avec lui.
Le poé­tique est rétif et fron­deur vis-à-vis du et des pou­voirs. Du moins, ce que j’entends par ce terme. Qu’il aille à con­tre-courant, comme le saumon, ne signe pas, pour autant son élim­i­na­tion. Il résiste, je l’ai déjà évo­qué, par sa nature même et de mul­ti­ples façons, à la main­mise de tout pou­voir qui tend tou­jours à asservir les corps et les esprits à des visées d’utilité, de rentabil­ité. Le sys­tème éco­nom­i­copoli­tique con­tem­po­rain est par­venu à faire de l’art un investisse­ment, un marché, du réc­it des best-sell­er renta­bles, même s’il ne les a pas entière­ment annexés pour autant, le poème, lui, n’est pas con­vert­ible en marchan­dise. Il ne vaut ni ne rap­porte rien ou qua­si rien, à la marge et peu. Ce n’est pas pour autant que dis­paraît le besoin de poème. D’en lire, d’en écrire. Celui-là demeure. Pro­fond, caché sou­vent, mais tenace. Et pas néces­saire­ment où on l’attend. Tous les poètes peu­vent en témoigner.
J’aurais, comme tous les poètes, des dizaines d’anecdotes à racon­ter. Il faudrait évo­quer la bural­iste de la gare de Cahors, qui lisait un de mes livres sur ses genoux. Elle l’a ten­du sous mes yeux en me con­seil­lant de le lire plutôt que les « babi­oles » (je cite son terme) de son étal. Mer­ci à elle, à qui la van­ité de me décou­vrir eût été indigne du cadeau qu’elle venait de me faire. Ou bien ces vieux paysans et paysannes d’un Ehpad de Nor­mandie, que le per­son­nel m’avait con­seil­lé de ménag­er en lisant des « choses amu­santes », à qui je n’en ai pas du tout lues et qui ont acheté la total­ité des livres disponibles en me remer­ciant de ne pas les avoir infan­til­isés alors qu’ils avaient des décades de vie der­rière eux et savaient la mort proche. Qu’ils soient eux aus­si remer­ciés. Et encore cet audi­teur d’une radio locale, dont l’animateur m’interrogeait sur tout et n’im­porte quoi, craig­nant que la lec­ture d’un poème fasse fuir son audi­toire invité à réa­gir. Il a appelé, déclarant avec un accent à couper au couteau « alors quand est-ce qu’elle lit la poète, on voudrait bien enten­dre ! ». J’ai lu, l’animateur pâlis­sant a vu d’œil. Et l’auditeur a com­men­té « Ah, ouais, c’est bien ça ! Ça se rumine, moi mon préféré c’est Mal­lar­mé, ça se rumine, c’est quoi le nom de la poète, là, que je me l’achète ! » Il net­toy­ait les cuves de mazout à Fos et jamais on ne lui aurait prêté le goût de la poésie et encore moins de Mal­lar­mé. Ou encore cette gamine d’un col­lège de ZEP qui répli­qua à un délégué du Min­istre lui deman­dant si elle com­pre­nait tout de Char, dont j’avais organ­isé la lec­ture dans toute l’académie pour son cen­te­naire, « Non, mais ça per­met d’imaginer et d’en trou­ver encore ensuite ». Hom­mage à elle car, oui, il y a poème là où en trou­ve encore et encore ensuite. Et je pour­rais en appel­er aus­si encore et encore pour témoign­er que le poème ne s’adresse pas à qui les idées pré­conçues le sup­posent des­tiné et qu’il n’est pas si mori­bond que ne le pré­tend un dis­cours qui reflète moins le réel qu’il ne vise à le mod­el­er. La ques­tion du poé­tique est aus­si politique.
Exem­ples ne font pas preuve bien sûr, mais il n’y a rien à prou­ver. Le besoin de poème sur­git où et quand on ne l’attend pas. Il est chevil­lé à notre human­ité. Chaque généra­tion en retrou­ve la néces­sité, en renou­velle les formes et la cir­cu­la­tion. S’il est en dan­ger de dis­pari­tion, il n’est pas le seul, c’est l’humanité elle-même et l’humanité de notre human­ité qui l’est.
Les mil­liards de clics récom­pen­sant les fakes news ou le pro­jet ency­clopédique d’Elon Musk qui entend réécrire l’histoire selon lui et pro­jette d’expédier sa « Grokipedia » sur la lune afin que les généra­tions futures s’abreuvent à ses fan­tasmes, don­nent le ver­tige. Notre mépris du vivant et de la planète nous men­ace de dis­pari­tion. Le pou­voir poli­tique a déjà été avalé par la puis­sance finan­cière, autant dire que le poème est moins qu’un fétu de paille par rap­port à elle. Mais la ques­tion, à cette échelle, n’est plus de lui seul, mais de notre avenir, de la pos­si­bil­ité de réa­gir et de dévelop­per des con­tre-pou­voirs. Elle devient poli­tique et le poé­tique y joue sa par­ti­tion, comme je l’ai déjà souligné. Il est part de nous et prend part. On ne peut pas en espér­er un mir­a­cle, mais il ne faut pas non plus sous-estimer ses ressources, les nôtres. Pes­simiste par lucid­ité, opti­miste par volon­té dis­ait Gram­sci. Je ne vois guère d’autre pos­ture pos­si­ble. Donc je con­tin­ue. Avec le poème comme à côté de lui. On en revient à ta pre­mière ques­tion. Pourquoi con­tin­uer d’écrire ? « Bon qu’à ça ! » répondait Beck­ett, dont j’aime aus­si beau­coup la bru­tale sen­tence « quand on est dans la merde jusqu’au cou, il ne reste plus qu’à chanter ».
Quelles voix — poé­tiques ou non, d’hier ou d’aujourd’hui — t’accompagnent encore dans ton tra­vail, dans ta manière d’habiter la langue ?
Il m’est impos­si­ble de répon­dre. Je n’ai cessé, tout au long de cet entre­tien, d’évoquer d’autres voix. Et encore me suis-je retenue ! C’est une marée de poètes, de romanciers, de philosophes, de plas­ti­ciens, de musi­ciens, passés et présents, qui défer­lerait s’il fal­lait que je décline tous mes com­pagnon­nages. Il y en a tant, qui ne cessent de s’augmenter. J’ai joué, dans Mues, à énumér­er alphabé­tique­ment les poètes qui m’ont accom­pa­g­née et m’accompagnent en une sorte de mantra, de chapelet pro­fane à égren­er en hom­mage et recon­nais­sance. Ce chœur de voix, avec et con­tre aus­si j’ai forgé la mienne, s’est fon­du à elle.
Je pour­rais, à la lim­ite, évo­quer les « copains de génie » — et copines aus­si, mais elles sont venues plus tard !- comme dis­ait Michaux (qui en fait par­tie), ayant accom­pa­g­né les pre­miers pas de mon chemin en poésie. Je dirais alors qu’après le Dante de mon enfance, ce furent d’abord les poètes alle­mands (Goethe, Schiller, Novalis, Heine, Hölder­lin, Rilke…) et les poètes latins (Vir­gile, Horace, Lucrèce…)  qui m’ont ouvert les portes du poème.
En pri­maire, puis en français, au col­lège, le choix oscil­lait entre Mau­rine Carème, l’Oulipo et des poèmes pour la jeunesse. Ils m’ennuyaient. Je ne voy­ais pas le rap­port avec La Divine Comédie, que me lisait mon grand-père et qui m’enthousiasmait, mais comme c’était de l’italien, peut-être n’était-ce pas de la poésie… Heureuse­ment, en latin et en alle­mand, apparurent des extraits des poètes que j’ai cités et l’enfant y a recon­nu quelque chose de son Dante. Y a trou­vé solu­tion à son con­flit avec la suc­ces­siv­ité de la langue, dans la feuil­la­ture du poème, et puis…
Et puis ce furent Baude­laire, Rim­baud, Mal­lar­mé, Apol­li­naire, Char, Michaux et puis d’autres et d’autres encore de Basho à Tsve­taïe­va, de Cen­drars à Artaud, de Tagore à Celan, d’Homère à Si Mohand U Mand, de Sen­g­hor à Bach­man,  de Lor­ca à Hik­met, de Racine à Hugo, de Vil­lon à Ver­laine,  de Maïakovs­ki à Man­del­stam, de With­man à Eliot, de Dick­in­son à Jacot­tet, de Pin­dare à Pes­soa, de Ponge à Plath, de Césaire à Glis­sant etc etc sans oubli­er les poèmes indi­ens, les gri­ots africains et j’en passe, j’en passe bien plus que je n’en énumère.
Mon com­pagnon­nage est aus­si vaste qu’éclectique. Un vrai melt­ing pot. Je tiens beau­coup à ce foi­son­nement, à cette diver­sité, à ce mélange. Inépuis­able en plus car chaque jour ajoute son lot de poètes, d’écrivains, de plas­ti­ciens, de cinéastes, de philosophes, de musi­ciens… Par­mi les tout derniers, dont j’ai fait miel cette année : Pia Tafdrup, Liao Yiwu,Souley­mane Bachir Diagne, Mag­gy Nel­son, Ita­mar Vieira Junior, Adri­enne Rich, Cinthia Fleury, Gabriel­la Mis­tral, Marc Z Danielews­ki, Jeanette Win­ter­son, Rober­to Bolano, Miki Liukko­nen, Eula Biss, Antoine Lilti. Et ce pour s’en tenir à l’écriture, sinon il faudrait ajouter, par exem­ple, la décou­verte du cinéaste turc Nuri Bilge Cey­lan, les musiques que j’ai écoutées et les expo­si­tions de Joan Mitchell à Ger­hard Richter qui ont nour­ri mon regard et encore… Inutile de pour­suiv­re, mais la per­spec­tive de la pléthorique énuméra­tion qui s’ouvrirait me comble de satisfaction.
Je me suis, en out­re, gardée de citer quiconque des immé­di­ats con­tem­po­rains par­mi lesquels j’ai nom­bre d’amis et amies, de crainte d’en pein­er un ou une par un oubli. Elle aug­menterait encore notable­ment une liste aus­si diver­si­fiée que celle des invités men­su­els sur mon site. J’ai, bien évidem­ment, des préférences, des choix esthé­tiques en poésie et cer­taines con­trées et explo­rations du poème me con­vi­en­nent plus que d’autres, mais je n’ai pas le goût des classe­ments ni de la dis­tri­b­u­tion de cer­ti­fi­cats de poéticité.
Chaque poète prend ses risques et pour tous et toutes le pari est risqué. Je respecte ce risque. Toutes les voix dis­parates, qui réson­nent dans le paysage poé­tique, con­stituent l’écosystème de la poésie si je puis dire. À tailler dedans à coup d’oukases, on l’anémie. Mais c’est aus­si inhérent à la vie lit­téraire et autre sujet. Lais­sons-là les querelles esthé­tiques et les décré­tales, pour vagabon­der libre­ment en arts et en écri­t­ures… J’y vagabonde tou­jours et depuis tou­jours en nom­breuse et hétéro­clite com­pag­nie, avec une insa­tiable curiosité et un plaisir inlassable.
Qu’est-ce qui, pour toi, « reste » — dans le poème, dans l’humain ?
Le poème c’est pré­cisé­ment ce qui reste et je te répondrai en poésie.
Ce qui reste par­fois je l’ap­pelle poème
car tou­jours le poème n’est que
ce qui reste une fois que
après que
avant que
ou alors il ne reste rien
ce qui reste de mémoire dans le corps et ce qui reste de mots pour dire une fois tu l’emballement des mots qui s’écoutent
— peut-être par défaut mais c’est le mot qui me reste-
comme
d’i­ci où j’écris sans savoir ce qui va rester ou même s’il va rester
comme
par exem­ple quand une fois déserté et déshabité — enfin — le nom
il ne reste que
ce qui reste de la soustraction
 - quand écrire est sous­traire et par ce retrait saisir-
ce peut  être
parfois
ce qui reste de la poésie
Quant à ce qui reste du poème ou s’il en reste, il m’ar­rive de m’en inquiéter comme d’une parole de ma mort tout en sachant qu’elles sont indif­férentes cette parole et ma mort. Je m’en inquiète par sur­sauts du corps et de la con­science, mais jamais autrement. Sinon la colère m’en­vahit comme si me menaçait cette asphyx­ie que provo­quent les sys­tèmes avec leurs ortho­dox­ies et leurs anathèmes. Cela est sans doute injuste, mais tant pis. J’ai préféré les mys­tiques aux dévots et le silence aux dogmes. Si bien que je profère peu de paroles que je ne rature aus­sitôt après jusqu’à ce qu’il n’en reste rien ou presque rien. Cette lacéra­tion de beau­coup de ce que je dirais et cette douleur c’est ce qui reste de mon his­toire avec la philoso­phie. Quelques frag­ments des cahiers de Wittgen­stein et la déf­i­ni­tion spin­oziste du bien comme aug­men­ta­tion dans l’être et du mal comme diminu­tion dans l’être,
c’est ce qui reste
avec le poème
avec le poème surtout
comme un essai très dif­fi­cile très pru­dent de réconciliation
tant je red­oute ce qui se dit de et ce qui se dit sur
comme un essai de parole
qui cesse de
et cette cessation
ce qui reste une fois que cesse la tyran­nie de la parole
je l’ap­pelle poème  (…)  (La Mort n’est jamais comme)
Quant à ce qui reste de l’humain, qui peut vrai­ment le dire ? Son meilleur sans doute. L’espoir de son human­ité. Ses pos­si­bles encore… Ou du moins je veux le croire. À pré­cis­er, je dirais, pour moi, l’amour, l’aspiration à la lib­erté, le poème. L’amour, bien sûr. De l’amour amoureux, la pas­sion, à l’amitié, la cama­raderie, la sol­i­dar­ité, tous les liens et les formes d’affection qui nous human­isent et nous aug­mentent y com­pris avec les non humains et la terre elle-même. Ce que je nomme aspi­ra­tion à la lib­erté implique celle de toutes et tous, un égal respect de cha­cun, cha­cune dans sa sin­gu­lar­ité et une rébel­lion obstinée con­tre ce qui hum­i­lie, soumet, exploite et exclut. C’est l’utopie, qui nous habite et désigne un pos­si­ble sans cesse à réin­ven­ter. Quant au poème tel que je le ressens et l’ai évo­qué durant cet entre­tien, il fig­ure nos capac­ités créa­tri­ces ain­si que celle de faire pass­er un peu de notre sin­gu­lar­ité et les quelques bribes de vérité, que nous avons pu effleur­er, sans préempter la parole à venir.
Une dernière fois, je vais avoir « recours au poème » qui brasse tout cela.
(…)
Ça importe les artic­u­la­tions du lan­gage, les ron­delles du répéti­tif, le cha­grin du monde, son mon­tic­ule de brutalité
et pareille­ment le chemin direct du retour à soi
un galbe de jar­ret sous le tis­su, un seg­ment de temps sans intention
la join­ture des corps amoureux 
le tout à l’heure empli de toi et le main­tenant qui m’en éloigne.
(…)
Ça importe l’enceinte de bras aimants autour d’une taille, la boucle bouclée de bouche à oreille
un delta de grandes marées dans la nacelle de la basse mon­tagne, sa couleur grange à foin ouverte aux intem­péries et son piège de lointain
le disque dédoublé
de l’iris, la prise de risque, les pourquoi
et le reste, son spi­ralé dans le mou­ve­ment de la parole en écho au tout mou­ve­ment. (Mues)
**
(…) il me reste quelque chose, qui n’a que peu à faire avec la com­préhen­sion et d’une nature plus irré­ductible, une sorte de non défini­tif, très vieux, très lointain.
Non, à toutes les formes d’asservissement, c’est non. De tous les côtés à la fois et en même temps, non. De n’importe quel côté, non. Là et là et là encore là non. La dom­i­na­tion non. L’humiliation non. La mis­ère non. Les femmes lapidées non. La mon­di­al­i­sa­tion marchande non. Les nation­al­ismes non. Les fanatismes religieux, non. Les utopies meur­trières, non. Les real poli­tique, non.
Je ne sais dire que non. Sans arrêt non. Avec si peu de oui à gliss­er dans l’interstice…
Finale­ment c’est non jusque dans la langue. Le poème con­tre le dogme. L’insurrection dans la langue con­tre la soumis­sion de la parole. Mais ce n’est qu’une fig­ure. Je le sais aussi.
(…)
Beau­coup des miens sont morts. Ils avaient des répons­es sim­ples et compliquées.
— Fais atten­tion, fil­lette. Les vic­times peu­vent aus­si devenir bour­reaux. Et même de soi, il ne faut pas se van­ter d’être sûr.
Après tant de temps, dans l’impuissance qui fait chavir­er nos mots et nos actes, ce qui demeure, à la fois vain et têtu, c’est non. Recom­mencer, con­tin­uer à dire non. Stu­pide­ment, lucide­ment, obstiné­ment. Ficelés à la noria de l’His­toire. » (Il y a des choses que non)
**
Le secret du souf­fle sif­fle dans le vent et s’échappe avec l’espièglerie d’un des­tin capricieux et fan­tasque. Sur ma peau la caresse d’un duvet d’hirondelle comme une pré­mo­ni­tion. Un tal­is­man. Même si nous nous join­tons à l’invisible, son bout de boy­au translu­cide débouche sur l’indécidable. Les grav­il­lons de l’allée crissent sous mes semelles et sous ma langue. Je n’ai pas de parole déci­sive seule­ment l’obstination. Son burin, son front cour­roucé de buf­fle grat­tant la terre du sabot. Je ferme le por­tail de la mai­son douce, toute ani­mal­ité ramassée dans cet entête­ment. Brut, épais. Sans fior­i­t­ures ni révéla­tion. Présent au présent avec une inten­sité obtuse de pierre qui tombe même si, le temps de sa chute, la pierre vit un instant d’oiseau. Nous tous pier­roiseaux, lestés de pesan­teur et soulevés d’envol. Tou­jours à prédire le passé et ressass­er l’avenir dans une con­fu­sion de brous­sailles et une naïveté de dormeur réveil­lé en sur­saut. Écornés, écor­cés, érail­lés comme une voix sans mot. Son chant et sa plainte dans les tun­nels du temps. Leur silence irrémé­di­a­ble.  (Le Dami­er de vivre)

 

La célébra­tion de l’e­spèce, texte de Claude Ber, extrait du recueil Il y a des choses que non paru aux édi­tions Bruno Doucey, dit par la comé­di­enne Frédérique Wolf-Michaux, sur une musique inédite d’Alain Bancquart.

Pho­to de Une © Adri­enne Arth.

Présentation de l’auteur

Claude Ber

Claude Ber est née à Nice en 1948. Après un dou­ble cur­sus let­tres philoso­phie elle obtient une agré­ga­tion de let­tres, et enseigne en lycée, en uni­ver­sité, en école d’art, à sci­ences-po. Puis elle occupe des fonc­tions académiques et nationales. Elle a pen­dant quelque temps dirigé une col­lec­tion poésie aux édi­tions de l’A­mandi­er, a fait par­ties de plusieurs jurys et asso­ci­a­tions lit­téraires. Elle est vice-prési­­dente du CIPM (Cen­tre inter­na­tion­al de poésie de Marseille). 

Claude Ber a pub­lié une quin­zaine d’ou­vrages, aux­quels s’ajoutent des livres d’artistes, des pub­li­ca­tions en antholo­gies et en revues.

© Crédits pho­tos (sup­primer si inutile)

Bib­li­ogra­phie

Poésie
  • Lieu des Epars, éd. Gal­li­mard 1979.
  • Sinon la Trans­parence, 1996 réédi­tion éd. de l’Amandier, 2008
  • La Mort n’est jamais comme (Prix inter­na­tion­al de poésie fran­coph­o­ne Yvan-Goll 2004), réédi­tion 5ème éd. Bruno Doucey 2019
  • Vues de vach­es, pho­togra­phies de Cyrille Der­ouineau, éd. de l’Amourier, 2009.
  • Epître Langue Lou­ve, éd de l’A­mandi­er, 2015
  • Il y a des choses que non, éd. Bruno Doucey, 2017
Théâtre
  • Indi­anos, éd. Cahiers de l’Égaré, 1990.
  • Mono­logue du pre­neur de son pour sept fig­ures, éd. Via Vale­ri­ano-Léo Scheer, 2003, réédi­tion Édi­tions de l’A­mandi­er 2013.
  • Orphée Mar­ket, éd. de l’Amandier, 2005.
  • La Pri­ma Don­na suivi de L’Au­teur­du­texte, 1996 réédi­tion, éd. de l’Amandier, 2006.
Recueil de conférences
  • Libres paroles, éd. Le Chèvre-Feuille Étoilée, 2003, réédi­tion aug­men­tée Libres paroles éd. Le Chèvre-Feuille Étoilée, 2011
  • Aux dires de l’écrit, recueil de con­férences et arti­cles sur l’écriture, Édi­tions Le Chèvre Feuille Etoilée 2012.
Livres d’artistes
  • Dix textes sur dix séri­gra­phies de Bernard Boy­er Paris CREDAC 1988.
  • Pix­els, Livre d’artiste, Édi­tions du Presse Papi­er — Trois Riv­ières, 2005.
  • Rotrouange des bien aimés, édi­tion fran­­co-russe, tra­duc­tion Anne Arc, illus­tra­tions Serge Cham­chi­nov, Édi­tions de bib­lio­philie con­tem­po­raine Tran­signum 2006.
  • Estampil­lé, Édi­tions de bib­lio­philie con­tem­po­raine Tran­signum, 2008.
  • Habits à lire, Édi­tions de bib­lio­philie con­tem­po­raine Tran­signum, 2010.
  • Ardois­es, Édi­tions de bib­lio­philie con­tem­po­raine Tran­signum, 2010.
  • Bil­let poème, Édi­tions Le bil­let-poème 2011.
  • Boîtes Noires, Édi­tions de bib­lio­philie con­tem­po­raine Tran­signum, 2011.
  • Je marche, pho­togra­phies d’Adrienne Arth, Édi­tions Les cahiers du Museur, coll À côté, 2011.
  • A l’Angle, gravures Serge Cham­chi­nov, Édi­tions de bib­lio­philie Serge Cham­chi­nov, 2011.
  • Ecorces, gravures de Judith Rotchild, Édi­tions Verdi­gris, 20122.
  • L’atelier de Marc Giai-Mini­et, Mai­son de la Poésie de Saint Quentin en Yve­lines, 2013.
  • Les Pour­pres, Livre d’artiste texte Claude Ber, pein­ture Anne Slacik, Édi­tions AEcrages 2015.
  • Franchir,  Livre d’artiste, texte Claude Ber, pein­tures Robert Lobet, Édi­tions de la Marg­eride 2015.
  • Paysages de cerveau, texte Claude Ber, pho­togra­phies Adri­enne Arth, Édi­tions Fidel Anthelme 2015.
Lit­téra­ture jeunesse
  • Alphabêtes, éd. Lo Pais d’En­fance, 1999.
Pub­li­ca­tions collectives
  • Super­futurs, fic­tions, Édi­tions Denoël, 1986.
  • Une œuvre de Georges Autard, essai, Édi­tions Muntan­er, 1994.
  • La Sagesse, essai, Édi­tions Autrement, 2000.
  • La Langue à l’œu­vre, essai, Édi­tions Mai­son des Écrivains — Presse du réel, 2001.
  • Les Écri­t­ures scéniques, essai, Édi­tions de l’Entretemps, 2001.
  • Couleurs Solides, fic­tions, Édi­tions Marsa, 2003.
  • Le corps met les voiles, essai, Édi­tions Le Chèvre Feuille Étoilée, 2003.
  • Méditer­ranée, d’une rive l’autre, poésie, pho­togra­phies d’Adrienne Arth, Édi­tions de l’Amandier, 2007.
  • Aux passeurs de poèmes, essai, Édi­tions CNDP / Le print­emps des poètes, 2009.
  • Voix de l’Autre, Actes du col­loque Lit­téra­tures, Uni­ver­sité de Cler­­mont-Fer­­rand Édi­tions PUF 2010.
  • Burqa ?, essai, Claude Ber, Was­sy­la Tamza­li, Édi­tions Le Chèvre Feuille Étoilée, 2010.
  • Que peut la lit­téra­ture en ces temps de détresse, Cor­re­spon­dances, Cahiers du Pen Club, Édi­tions Cal­liopées, 2011.
  • Style et créa­tion lit­téraire, Actes du col­loque Uni­ver­sité de la Sor­bonne, Paris, 2011.
  • La vie, je l’agrandis avec mon sty­lo, Édi­tions Théâ­trales 2012.
  • Le ven­tre des femmes, fic­tions, Édi­tions BSC pub­lish­ing 2012.
  • La poésie comme espace médi­tatif, sous la direc­tion de Béa­trice Bon­homme et Gabriel Grossi, Édi­tions Clas­siques Gar­nier 2015
  • Genre Révo­lu­tion Trans­gres­sion,  sous la direc­tion de Jacques Guil­hau­mou, Karine Lam­bert & Anne Mon­te­nach, dir.Collection : Penser le genre, Domaine His­toire générale, Press­es Uni­ver­si­taires de Provence, Aix-Mar­­seille Uni­ver­sité, 2015
Antholo­gies
  • De Godot à Zuc­co, antholo­gie des auteurs dra­ma­tiques de langue française 1950–2000 par Michel Aza­ma, Edi­tions Théâ­trales 2003.
  • Méta­mor­phoses, Édi­tions Seghers Poésie d’abord, 2005.
  • Le Chant des Villes — Antholo­gie du Manoir des Poètes dirigée par Mag­gy de Coster, Edi­tions Dianoïa, 2006.
  • Antholo­gie Ami­cale des Poètes des Parvis Poé­tiques, Édi­tions La Passe du vent, .
  • La poésie est dans la rue, 101 poèmes con­tes­tataires, Édi­tions Le Temps des ceris­es 2008.
  • L’Année Poé­tique 2008, Antholo­gie Seghers, Édi­tions Seghers, 2008.
  • Richesse du livre pau­vre par Daniel Leuw­ers, Édi­tions Gal­li­mard 2008.
  • Poésie Grat­te-Monde, Revue Bac­cha­nales, Mai­son de la Poésie Rhône Alpes 2009.
  • Et si le rouge n’existait pas, Édi­tions le Temps des ceris­es 2010.
  • Couleurs Femmes, — 60 femmes d’au­jour­d’hui, Édi­tions Le Cas­tor astral 2010.
  • Antholo­gie 21 Québec, 2010.
  • Nous la mul­ti­tude, Antholo­gie établie par Françoise Coul­min, Édi­tions le Temps des ceris­es 2011.
  • Antholo­gie BIPVAL (Bien­nale des poètes en Val de Marne) 2011, Action Poé­tique, 2011.
  • Antholo­gie de la poésie éro­tique fémi­nine française con­tem­po­raine, Gio­van­ni Dotoli,  Édi­tions Her­mann 2012.
  • Enfances, antholo­gie Print­emps des poètes 2012, Édi­tions Bruno Doucey, 2012.
  • Pas d’ici, pas d’ailleurs — Antholo­gie poé­tique fran­coph­o­ne de voix féminines con­tem­po­raines, Edi­tions Voix d’encre, 2012.
  • Les voix du poème, antholo­gie Print­emps des poètes 2013, Édi­tions Bruno Doucey, 2013.
  • La poésie au cœur des arts, antholo­gie Print­emps des poètes 2014, Édi­tions Bruno Doucey, 2014.
  • L’insurrection poé­tique, Man­i­feste pour vivre ici, Édi­tions Bruno Doucey, 2015. 
  • Du Feu que nous sommes, Antholo­gie poé­tique, Abor­do Édi­tions, 2019.

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

Claude Ber, Il y a des choses que non

Ce recueil, c’est d’abord un titre : « Il y a des choses que non ». Décon­cer­tant, heurté. Comme si la clau­di­ca­tion de la phrase venait dire la clau­di­ca­tion de ces temps où il est minuit […]

Questions à Claude Ber

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Claude Ber, Mues — Le bruit des mots n°1

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Claude Ber, Le Damier de vivre

Ouvrir ce beau livre de Claude Ber, auteure récem­ment d’Il y a des choses que non (2017), La mort d’est jamais comme (2019) et Mues 2020), c’est tout de suite tomber sous le […]

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Carole Mesrobian

Car­ole Car­cil­lo Mes­ro­bian est poète, cri­tique lit­téraire, revuiste, per­formeuse, éditrice et réal­isatrice. Elle pub­lie en 2012 Foulées désul­toires aux Edi­tions du Cygne, puis, en 2013, A Con­tre murailles aux Edi­tions du Lit­téraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sur­sis en con­séquence. En 2016, La Chou­croute alsa­ci­enne paraît aux Edi­tions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachd­jian par Van­i­na Pin­ter, Car­ole Car­ci­lo Mes­ro­bian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Flo­rence Laly, Chris­tine Tara­nov,  aux Edi­tions La chi­enne Edith. Elle est égale­ment l’au­teure d’Aper­ture du silence (2018) et Onto­genèse des bris (2019), chez PhB Edi­tions. Cette même année 2019 paraît A part l’élan, avec Jean-Jacques Tachd­jian, aux Edi­tions La Chi­enne, et Fem mal avec Wan­da Mihuleac, aux édi­tions Tran­signum ; en 2020 dans la col­lec­tion La Diag­o­nale de l’écrivain, Agence­ment du désert, paru chez Z4 édi­tions, et Octo­bre, un recueil écrit avec Alain Bris­si­aud paru chez PhB édi­tions. nihIL, est pub­lié chez Unic­ité en 2021, et De nihi­lo nihil en jan­vi­er 2022 chez tar­mac. A paraître aux édi­tions Unic­ité, L’Ourlet des murs, en mars 2022. Elle par­ticipe aux antholo­gies Dehors (2016,Editions Janus), Appa­raître (2018, Terre à ciel) De l’hu­main pour les migrants (2018, Edi­tions Jacques Fla­mand) Esprit d’ar­bre, (2018, Edi­tions pourquoi viens-tu si tard), Le Chant du cygne, (2020, Edi­tions du cygne), Le Courage des vivants (2020, Jacques André édi­teur), Antholo­gie Dire oui (2020, Terre à ciel), Voix de femmes, antholo­gie de poésie fémi­nine con­tem­po­raine, (2020, Pli­may). Par­al­lèle­ment parais­sent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Cap­i­tal des mots, Poe­siemuz­icetc., Le Lit­téraire, le Salon Lit­téraire, Décharge, Tex­ture, Sitaud­is, De l’art helvé­tique con­tem­po­rain, Libelle, L’Atelier de l’ag­neau, Décharge, Pas­sage d’en­cres, Test n°17, Créa­tures , For­mules, Cahi­er de la rue Ven­tu­ra, Libr-cri­tique, Sitaud­is, Créa­tures, Gare Mar­itime, Chroniques du ça et là, La vie man­i­feste, Fran­copo­lis, Poésie pre­mière, L’Intranquille., le Ven­tre et l’or­eille, Point con­tem­po­rain. Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Bris­si­aud, et des pré­faces de Mémoire vive des replis de Mar­i­lyne Bertonci­ni et de Femme con­serve de Bluma Finkel­stein. Auprès de Mar­i­lyne bertonci­ni elle co-dirige la revue de poésie en ligne Recours au poème depuis 2016. Elle est secré­taire générale des édi­tions Tran­signum, dirige les édi­tions Oxy­bia crées par régis Daubin, et est con­cep­trice, réal­isatrice et ani­ma­trice de l’émis­sion et pod­cast L’ire Du Dire dif­fusée sur radio Fréquence Paris Plurielle, 106.3 FM.
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