> Claude PÉLIEU, New poems & sketches, par Alain Brissiaud

Claude PÉLIEU, New poems & sketches, par Alain Brissiaud

Par | 2018-05-25T18:57:52+00:00 1 juillet 2017|Catégories : Critiques|

 

Des textes inédits de Claude Pélieu publiés par un de ses proches amis, Alain Brissiaud, voi­ci qui déjà inter­pelle. La cou­ver­ture du recueil, d’un rouge épais, et les mises en page illus­trées par Jean-Jacques Tachdjian, ne démentent pas cette pro­messe de tenir un livre rare, dense, et mesu­ré à l’aune d’une his­toire lit­té­raire amé­ri­caine qui a semé ses graines libé­ra­toires sur ce ter­ri­toire, mais aus­si en France. La Beat Génération a en effet mar­qué toute une géné­ra­tion d’artistes. A com­men­cer par Kerouac, qui offre au mono­logue inté­rieur de nou­velles voies d’expression, sans oublier Ginsberg et Burroughs. Ce der­nier prête à Alain Brissiaud la cita­tion de sa qua­trième de cou­ver­ture :

 

« Je me rends compte que Claude Pélieu et moi nous nous appro­vi­sion­nons aux mêmes stocks de muni­tions lit­té­raires et que peut-être tous les écri­vains sérieux sont unis par la même obses­sion. Par écri­vains sérieux je veux dire ceux qui ont dépas­sé l’idée de l’art pour l’art et consi­dèrent l’écriture comme une arme avec des révol­vers bra­qués ; voi­ci le temps des assas­sins. »

 

Dés le début des années 1950 aux Etats Unis ces auteurs et d’autres se sont éle­vés contre l’establishment et le conser­va­tisme. Inspirés par la culture afro amé­ri­caine dont la musique tient une place impor­tante. Ils ont mili­té pour la liber­té d’expression et de mœurs, mais aus­si contre le racisme. La lit­té­ra­ture, enga­gée, viru­lente, devient une arme qui per­met de sou­te­nir la lutte menée pour éta­blir une socié­té plus juste. Allan Ginsberg, Jack Kerouac et William Burroughs sont les repré­sen­tants de ce mou­ve­ment lit­té­raire, qui entre­tient d’étroites rela­tions avec le jazz et per­met d’associer à cette ému­la­tion libé­ra­toire des noms comme Cab Galloway et Charlie Parker. C’est à Jack Kerouac que nous devons l’invention de la Beat Generation : c’est ain­si qu’il nomme, à New York, en 1948, ce groupe de roman­ciers, poètes et artistes unis par la même ambi­tion de renou­vel­le­ment social et artis­tique.

Claude Pélieu fré­quente de très près ces écri­vains de la Beat Génération. Avec sa com­pagne Mary Beach il pro­duit les toutes pre­mières tra­duc­tions fran­çaises de William S. Burroughs, d’Allen Ginsberg et d’Ed Sanders. Il est aus­si poète. Très lar­ge­ment influen­cé par les sur­réa­listes, il pra­tique la tech­nique du cut-up et expé­ri­mente diverses tech­niques qui lui per­mettent de pro­duire du texte de manière aléa­toire. Il se livre éga­le­ment à une pro­duc­tion poé­tique abon­dante qui cultive l’art de la confron­ta­tion de textes sou­vent courts et orga­ni­sés, pour bon nombre, en « jour­nal-poème ». Cette proxi­mi­té avec les écri­vains amé­ri­cains comme Burroughs ou Giensberg, ain­si que la teneur expé­ri­men­tale de son œuvre, lui vau­dront d’être consi­dé­ré comme le seul des écri­vains fran­çais de la Beat Génération.

Effectivement, dans New poems & sketches se retrouvent bien des thé­ma­tiques chères à ces auteurs d’outre atlan­tique. A com­men­cer par l’évocation de l’univers urbain, per­çu comme déshu­ma­ni­sé, et vec­teur de mal être. Lieu de per­di­tion plus qu’environnement qu’il s’agit d’investir de manière posi­tive,évo­qué grâce à une syn­taxe déstruc­tu­rée et à l’emploi de champs séman­tiques qui évoquent une urba­ni­té acri­mo­nieuse et per­mettent le tra­cé d’un uni­vers cita­din morne, déshu­ma­ni­sé et mena­çant :

 

« Pylônes, auto­routes, aéro­port-

la Planète blanche

éveille les cou­leurs-

la brise tiède

s’immobilise avec le temps-

Translucide ce silence

échoué sur la plage.

 

Les âmes s’envolent,

les héli­co­ptères patrouillent-

le soleil cou­chant

répand des bulles de lumière

sur un monde qui se noie.

 

Tout est pos­sible-

la véri­té

se répand en pluie.

 

Un monde plein d’échos-

un uni­vers sonore

anes­thé­sié au-des­sus du vide-

et des gens qui parlent

parlent-de l’absurde-

de la pour­ri­ture-du déses­poir-

du mal de vivre-etc-

ceci-cela-coma-

vrai ? faux ? peut-être ?-

et alors ?

Les rebon­dis­se­ments de l’Histoire

arra­chés aux rêves,

aux énigmes, aux visions,

aux flots de réa­li­tés

se dédoublent-et les chan­sons-

s’amarrent aux nuages-

tout est pos­sible. »

 

 

On y res­sent l’extrême soli­tude des élec­trons humains per­dus dans cet uni­vers urbain dont la pré­hen­sion qua­si car­cé­rale ne laisse d’autre issue que l’évasion, dans un ima­gi­naire dont l’altitude est atteinte grâce à des sub­stances dont l’auteur met en scène les effets sur ses per­cep­tions du réel. Ainsi l’alcool et les drogues sont évo­qués comme une moda­li­té d’évasion et un sym­bole de la per­di­tion d’une géné­ra­tion qui s’interroge sur les fina­li­tés d’une exis­tence dévo­lue à une époque de désen­chan­te­ment.

 

« La bonne odeur

du tabac de Virginie

entre en trombe

dans les pou­mons vides-

l’alcool me mord les lèvres-

le café noir fume-

Un manège doré tourne

& efface la gelée blanche

sur les vitres bleues-

le sirop d’érable se répand

sur les bei­gnets. »

 

Mais perce aus­si une parole poli­tique, celle d’un ques­tion­ne­ment quant à l’avenir de l’humanité, inter­ro­gé en regard de l’état des lieux d’une socié­té convo­quée à tra­vers l’énonciation d’un obser­va­teur externe à un sys­tème dont Claude Pélieu ne cesse, à l’instar des poètes amé­ri­cains de la Beat Generation, de dénon­cer l’ineptie :

 

« Les nains ont hor­reur de l’espace.

Nous avons affaire à une race de ventres,

de sque­lettes , de culs, de bites, de bar­bares mer­deux,

d’horribles tra­vailleurs & de cri­mi­nels qui se piquent

de magie. Les inci­dents vio­lents réta­blissent l’ordre

dans les por­che­ries & les buan­de­ries de l’univers-

Les ven­tri­loques débiles jouissent comme des rats

sur des bar­ri­cades d’immondices, res­tau­rant le temps

du mépris aux quatre coins du monde-Dans les rues

règne la lai­deur, la peur et la vio­lence ont rem­pla­cé

la musique de la vie. Les nains, les robots & les songes

ont exi­lé la parole dans la boue du ciel en rédui­sant

l’homme au men­songe. La réa­li­té s’est effon­drée. »

 

« A force de décon­ner et de dan­ser sur une

pla­nète morte les hommes font pleu­rer

les anges-Dieu, dans le sanc­tuaire

des étoiles réflé­chit sur l’irréparable. »

 

 

Le lan­gage et la parole poé­tique sont eux aus­si inter­ro­gés, et avec son évo­ca­tion la figure du poète, être humain hors du sys­tème et regard acerbe dont la parole tente de res­ti­tuer l’acuité :

 

« Rue des poètes

les pho­tos sont brû­lées vives-

Cow Boy Alpha

et ses moines

sont assis sous les oran­gers.

Ils écoutent le vol d’une libel­lule.

Ils regardent vrai­ment la pluie tom­ber.

Ils contemplent l’arc-en-ciel

clou­té de fleurs-

ici, des bruits blancs

se colorent en mou­rant,

pour décrire la guerre & l’amour

sur les murs des écrans.

 

Les élus et les vic­times

n’ont pas fini

de meu­bler l’univers.

 

Dans les cavernes

de l’enfance le sang

frais explose, les éta­mines

élec­triques du lan­gage

& la musique réaniment

la syn­taxe du monde.

Nous voya­geons entre deux

sphères de fic­tion. Nous sommes

les ava­leurs de temps. Les autres meurent dans le tumulte

les pauvres, avec les bruits

qui courent, les autres meurent`

dans les trous-odeurs de la ville. »

 

« Impitoyablement

le poète traque

la logique

et les adeptes

du mot & du verbe.

 

Les images du hasard

ne doivent pas être

per­sé­cu­tées

par le voca­bu­laire.

 

Les images de la poé­sie

que Dieu nous dis­pense

au compte-gouttes

sont peut-être nos consciences. »

 

Ce livre, de belle fac­ture, nous offre éga­le­ment le plai­sir d’admirer le tra­vail d’un artiste plus que d’un illus­tra­teur. La poé­sie de Claude Pélieu y trouve l’occasion d’être révé­lée par la mise en page opé­rée par Jean-Jacques Tachdjian, qui a fait ici un tra­vail remar­quable. Sur les pages, aux angles noirs, ces textes, inédits, sont accom­pa­gnés de gra­phismes mêlant l’art du cut up et l’élaboration de typo­gra­phies dont l’invention reprend la thé­ma­tique de chaque poème. Certains d’entre eux sont entiè­re­ment mis en exergue, sur des pages consa­crées à leur mise en scène scrip­tu­rale. Ils deviennent alors de véri­tables œuvres pic­tu­rales. Les titres ont eux aus­si fait l’objet d’un tra­vail par­ti­cu­lier, puisque cer­tains d’entre eux, dont la typo­gra­phie est éla­bo­rée par le gra­phiste, appa­raissent sur la page de gauche, intro­dui­sant ain­si le texte, cen­tré en regard de cet appa­reil tuté­laire dont la séman­tique est alors étayée par les choix typo­gra­phiques d’une mise en œuvre toute par­ti­cu­lière.

 

Alain Brissiaud a mis en exergue de manière magis­trale cet uni­vers séman­tique et para­dig­ma­tique grâce à un agen­ce­ment édi­to­rial dont on ne peut que louer l’architecture. Fidèle à l’oeuvre de Claude Pélieu, il nous offre l’occasion de renouer avec toute une époque, et de retrou­ver des thé­ma­tiques dont l’évocation ne nous lais­se­ra pas insen­sibles, tant par l’actualité des pro­blé­ma­tiques évo­quées que grâce à la pré­gnance d’une écri­ture qui est savam­ment mise en œuvre dans ce livre qui allie le trait des mots aux illus­tra­tions. Offrant une lec­ture par­ti­cu­lière des textes,  ce recueil pro­pose de toute évi­dence un dis­cours cri­tique sur les poèmes,  tant les liens séman­tiques tis­sés entre l’iconographie et l’écrit s’entremêlent, pour don­ner nais­sance à une trame dis­cur­sive qui fait écho aux pro­pos déjà trans­cen­dants de l’auteur.

 

 

 

 

 

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  Editions La chienne Edith, 2018.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou textes dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture et d’articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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