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Morceaux choisis de La Boucherie littéraire

Par |2018-09-07T13:43:20+00:00 4 septembre 2018|Catégories : Critiques, Nicolas Gonzales|

« Il écrit pour habi­ter le silence des êtres qu’il aime et faire tom­ber  la parole en pous­sière . »

Dominique Sampiero, Où vont les robes la nuit

 

Une magni­fique décou­verte que ces deux recueils de la Boucherie lit­té­raire. Le lan­gage y tourne à rebours du ron­ron des hor­loges, et va pui­ser dans l’universalité de nos âmes cette puis­sance poé­tique qui évoque en cha­cun de nous ce que nous por­tons au plus pro­fond de nos êtres de chair : l’immanence de nos exis­tences, la trans­cen­dance de nos par­cours.

Deux auteurs, Dominique Sampiero et Nicolas Gonzales, qui ont ceci de com­mun de por­ter la poé­sie au-delà de toute espé­rance. Où vont les robes la nuit et La Rotation du cuivre se déclinent selon la ligne édi­to­riale de cette magni­fique enseigne : une cou­ver­ture qui signe l’identité de la col­lec­tion, blanc cas­sé, où se des­sinent un appa­reil tuté­laire et un géné­rique en rouge et noir. Les édi­tions la Boucherie lit­té­raire, col­lec­tion Sur le billot… Une qua­trième de cou­ver­ture sobre dont l’espace est entiè­re­ment dédié au texte, en pro­po­sant un extrait de poème. Les der­nières pages du recueil sont réser­vées aux mots de l’éditeur et pro­posent une courte bio­gra­phie du poète.

 

Dominique Sampiero, Où vont les robes la nuit

 

Les robes, mais pas n’importe les­quelles, émaillent le recueil de Dominique Sampiero. Une robe, noire… ne reste plus que cette petite robe noire, méto­ny­mie de la femme aimée et dis­pa­rue. Vide, déser­tée, lieu de rapa­trie­ment du réel et repère ultime du poète, face à la soli­tude. Le tra­vail du deuil est sug­gé­ré par le poème limi­naire, ce lent che­min, incon­nu et escar­pé. Si la tem­po­ra­li­té ne reste qu’évoquée, nous en sai­sis­sons l’étendue. Une date en début de recueil, 14 février, 3h16 du matin, une date à la fin, 14 février,  5h19 du matin. Pas d’année, le temps du deuil ne se mesure pas, il est l’espace déser­tique d’un voyage soli­taire vers l’inconnu. Puis le com­plé­ment cir­cons­tan­ciel sur lequel ouvre le recueil, qui évoque la réité­ra­tion des années, et sug­gère que le second 14 février ne s’inscrit pas sur le calen­drier de la même année que le pre­mier.  Et puis, le 14 février, c’est la Saint Valentin…

Dominique Sampiero, Où vont les robes la nuit,
édi­tions La Boucherie lit­té­raire, cio­lo­lec­tion
Sur le billot,  12 €

 

Tous les ans au prin­temps, j’ai peur de mou­rir. Et je ne meurs pas. je me noie dans une fatigue sans fond.

J’ai beau dor­mir, me retour­ner en long en large dans mon lit, le goût de vivre me résiste. Une mémoire obs­cure se glisse dans ma chambre d’ombre.

De la lumière tombe goutte à goutte sur la peau des vitres, friables comme le sou­rire de l’air. Il pleut du ciel quand le ciel se sent seul. La pluie fait de moi un esclave de la fenêtre.

 

Métaphore du décloi­son­ne­ment tem­po­rel opé­ré par la dis­pa­ri­tion de l’être aimé, et de ce tra­vail de la mémoire qui mêle sou­ve­nirs et états d’âme, le poème offre des mou­ve­ments per­ma­nents sur la ligne du temps, là où le poète évoque, au gré de ses errances mné­siques et sen­so­rielles, des images, des odeurs, des mots et le silence, par­ta­gés avec la femme dis­pa­rue. Ni forme clas­sique ni moder­ni­té affir­mée, en prose ou ver­si­fiés, ces poème cise­lés dans le haut des ver­tiges du lan­gage servent une mise en œuvre qui esquisse un uni­vers situé entre le réel et l’absence, et une pré­sence oni­rique, cos­mique, de la femme dis­pa­rue.

J’ai atten­du sans bou­ger comme j’ai appris au plus pro­fond de ton som­meil racine, guet­tant, sur le miel de tes pau­pières,  le fruit rouge de ta grâce ou  le mou­rir lai­teux de tes seins, le moindre remou de ton sang  sur ta peau. Quelque chose de toi échap­pé du pays pro­fond où tu dors.

 

J’ai cares­sé avec mes yeux toutes les courbes, tous les creux et les plis  les plus pré­cieux de ton éter­ni­té.

J’ai rêvé de ta robe
jours de lunes
noyant tous mes contours
dans le sou­ve­nir de ses frois­se­ments
et de ses odeurs

 

Et c’est grâce à l’écriture que le poète porte ses mots vers cette femme, l’amour per­du, dis­pa­ru, englou­ti :

 

En m’unissant à toi par cette lettre signée au mur­mure des hor­loges, dans le vacarme assour­dis­sant du vide blot­ti comme un enfant dans le ventre des ténèbres, je m’invente plus vrai, plus pur, comme je ne l’ai jamais rêvé. même si les caresses dans le monde d’ici n’existent plus, je les écris pour que leur écho te réchauffe.

 

D’âme à âme, Dominique Sampiero effleure les contours d’azur de la femme per­due. Le poème n’offre aucune résis­tance à l’espace inter­si­dé­ral qui sépare les dimen­sions res­pec­tives des deux amants. L’épigraphe d’œuvre sou­ligne la puis­sance de l’écriture, qui déploie cette parole unique et éter­nelle,  éphé­mère et tou­jours recom­men­cée :

 

Ecrire, c’est entrer dans l’affirmation de la soli­tude où  menace la fas­ci­na­tion. C’est se livrer au risque de l’absence de temps, où règne le recom­men­ce­ment éter­nel.

L’Espace lit­té­raire, Maurice Blanchot

 

Dans l’éternel recom­men­ce­ment de cette sidé­ra­tion, la mort, l’engloutissement de la trace, du pas, de la vie, le poète trans­cende les dimen­sions et s’adresse à celle qui n’est plus, à la petite robe noire, vide,  mais dans l’immanence de retrou­vailles au pays du silence habi­té par les mots. Et après eux le blanc des pages,  là où la cendre des paroles tom­bées d’un infi­ni libé­ra­toire des­sine le visage espé­ré, encore.

 

Où vont les robes la nuit
quand les femmes
les déposent en offrandes
à leur chaise ?

Où va l’âme des femmes
endor­mie dans le cri de l’herbe

Nicolas Gonzales, La Rotation du cuivre

 

 

Un éner­gie stel­laire, un élan, une pul­sion, telle est cette poé­sie. Le rythme porte une parole verte et ser­vie par des champs lexi­caux qui convoquent un uni­vers urbain.. Un voca­bu­laire, usuel, non apprê­té, par­fois fami­lier, esquisse sans fard une réa­li­té crue et bros­sée comme décor des errances et du désen­chan­te­ment du poète. Le lec­teur est plon­gé dans une réa­li­té res­ti­tuée par le prisme d’un énon­cia­teur sans illu­sion ni ave­nir, tout comme l’étaient les poètes de la Beat Génération.

Nicolas Gonzales, La Rotation du cuivre, 
édi­tions La Boucherie lit­té­raire, col­lec­tion
Sur le billot,  12 €

 

A l’instar des écri­vains de la Beat Génération, aux prises avec une actua­li­té poli­tique et his­to­rique si étouf­fante qu’elle clôt toute pro­jec­tion, le poète nous invite à la suivre dans ses errances et ses inter­ro­ga­tions, ses constats aus­si : Il n’y a plus rien, il ne reste plus rien, même pas la mort. La déri­sion est celle d’un regard posé sur soi-même et le monde qui entoure le poète. Et si la qua­trième de cou­ver­ture pro­pose un texte qui semble dire l’enthousiasme et le désir de vivre, les nom­breuses phrases néga­tives laissent soup­çon­ner un déra­page, une parole dont le degré anti­phras­tique sourd sous le flot des vers qui avancent au rythme effré­né de la moder­ni­té : la qua­trième de cou­ver­ture donne le ton :

 

trois heures
et quelques notes de som­meil

les pre­mières salves de café inondent ma langue de por­ce­laine

je me tiens nu sur la rive
d’un angle droit
les mains tres­sées dans le dos

je dévore à pleines dents mon contrat d’aliéné
mes enga­ge­ments d’amniotique

un bou­quet d’hirondelles fleu­rit dans mes pen­sées

je n’ai rien pour la barque
déso­lé pas de fil
ni d’obole dans la bouche

mais une pâle cloi­son de rides
éper­du­ment irri­guées

 

La dédi­cace confirme cette impres­sion :

 

à toutes ces nuits
dans le vide.

 

Nicolas Gonzales offre magni­fi­que­ment, tra­gi­que­ment aus­si, l’espace du poème au vide, à la puis­sance de l’appel du vide, du désoeu­vre­ment et de la liber­té que rien n’arrête que les limites d’une confron­ta­tion avec la mort.

 

je me suis tou­jours vu
en plein état de mou­rir

dépo­si­taire d’un vide à colo­rier
d’un pas­sage à culti­ver sour les riguers de
l’impossible

je me suis tou­jours vu glis­ser par la fenêtre
accueillir le fond de ma chute sur un oreiller de
gou­dron

gou­dron

je me suis tou­jours vu
reje­ter l’eau dont j’avais besion

je me suis tou­jours vu
en plein état de mou­rir

et je le suis
de fait et par nature

j’entends le gron­de­ment de me veines
et l’excellence de res­pi­rer

je dépose mon der­nier cri
dans une ancienne boîte aux lettres

mais trop tard
il est tou­jours en retard le mou­ve­ment d’acuité

 

Solitude, et regard sans conces­sion sur un uni­vers gla­cial et gris, celui de la ville. Nicolas Gonzales porte la voix d’une géné­ra­tion. Il cueille aux champs lexi­caux d’une moder­ni­té dému­nie d’humanité la verve crue de l’impuissance à exis­ter. Plus rien,il n’y a rien, il ne reste rien, ni ailleurs, ni dieu, ni ave­nir : rien

 

j’ai relu chaque dos­sier
feuille­té les murs de ma chambre

j’ai ren­ver­sé tous les meubles

 

 

L’amour aus­si est impos­sible. Ontologiquement per­du, la soli­tude, il n’y a plus que ça, les rues, le gou­dron et la soli­tude, en atten­dant l’avenir, qui n’existe pas.

 

ne me lais­sez  pas
non
cre­ver là comme un inven­du

je saute une ligne en pleu­rant
et tombe avec la pluie

où suis-je à pré­sent
qu’ai-je donc à par­ler seul dans les yeux d’un
inter­phone

j’épelle ton ombre à la foule expi­rant sous le train

mais que m’arrive-t-il
je n’en sais rien

j’écris ma nuit sur les arbres
je plaide ma cause de cadavre
et puis rien

je trempe mes lèvres dans le cani­veau
pour deve­nir éter­nel
et puis rien
tou­jours rien

le jour fond
regarde
comme du beurre sur ta robe

je me torche la bouche
sur le paillas­son
avant de lais­ser la parole

et puis rien
tou­jours rien
je n’arrive plus à me taire

je vou­drais le faire
mais je ne parle pas la bonne langue

 

 

Nicolas Gonzales renou­velle le dis­cours lyrique d’une conscience en proie à des ques­tion­ne­ment exis­ten­tiels. En cela, il est proche des poètes de  la Beat Generation, par l’emploi méta­pho­rique d’un uni­vers urbain repré­sen­ta­tif des états d’âme du poète, et décor d’une errance pro­pice à l’introspection, Mais Nicolas Gonzales va plus loin : Plus rien ! Pas plus de dieu que de refuge dans une fra­ter­ni­té dis­pa­rue, pas  de fugue répa­ra­trice dans une nature absente de repré­sen­ta­tions, et sur­tout la conscience que cette vacui­té est tota­le­ment sté­rile… Si ce n’est que sourd un dis­cours réflexif, celui qui laisse entre­voir les consi­dé­ra­tions du poète quant à la per­ti­nence d’un acte d’écriture tota­le­ment désa­cra­li­sé. Cet acte de nom­mer pour que dis­pa­raissent toutes les aspé­ri­tés du réel, non plus per­çu comme un espace sal­va­teur, mais dévoi­lé comme lieu de per­di­tion ultime, menant vers une imma­nence impos­sible.

 

 

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  aux Editions La chienne Edith. En 2018, elle publie Aperture du silence, chez PhB Editions.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou des textes cri­tiques dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste et Francopolis.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture, entre­tiens et articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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