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Le Jeu d’Inéma

Par |2018-07-11T12:26:56+00:00 5 juillet 2018|Catégories : Critiques, Inéma Jeudi|

Ce qui étonne, ce qui attire, c’est d’emblée cette cou­ver­ture qui des­sine le por­trait d’un jeune haï­tien, dont la pho­to en noir et blanc occupe la cou­ver­ture, au-des­sus du titre du recueil, Le jeu d’Inéma, signé par Jeudinéma. Image et titre s’affichent dans un cadre rouge vif. Aucune indi­ca­tion quant à une quel­conque appar­te­nance géné­rique ne pré­pare le lec­teur à la récep­tion des textes pro­po­sés. Mais n’est-ce pas là une stra­té­gie des plus aptes à lais­ser aux poèmes toute lati­tude d’occuper des espaces mul­tiples.

Jeudinéma, Le Jeu d’Inéma, Le Temps des
Cerises, 2016,
139 page, 12 €.

Dés l’avant lec­ture nous consta­tons que les vers tissent avec l’espace scrip­tu­ral une trame ludique. Jeux de mots, jeu avec la place des syn­tagmes sur la page, tout semble léger, tout semble doux et éveille la curio­si­té. Un sys­tème tuté­laire, dont la typo­gra­phie, plus impor­tante que celle employée pour les textes, pro­pose  des titres qui cha­potent les poèmes et contri­buent à cette mise en œuvre tex­tuelle.

Mais le poème limi­naire, épo­nyme du recueil, vient immé­dia­te­ment ins­crire la teneur des pro­pos dans un autre registre. Loin d’être léger ou enjoué, le poème dévoile une gra­vi­té qui n’est jamais énon­cée. Il s’agit de mon­trer ce que le regard du pro­me­neur sai­si, l’extrême pau­vre­té des quar­tiers péri­phé­riques de la ville. Sur un ton linéaire qui exclut tout type d’emphase, le poète pose des constats ter­ribles, que seuls les épi­thètes et le choix du voca­bu­laire per­mettent d’appréhender. La des­crip­tion, entre­mê­lée des états d’âme de l’énonciateur, en est  d’autant plus pré­gnante, parce que géné­ra­trice d’émotion. Voici le jeu, un « jeu déam­bu­la­toire » où le lec­teur suit le  poète dans les rues des quar­tiers pauvres d’Haïti.

 

De l’orage gui­dé
A l’angélus des voeux 
    Partons bleus de rien du tout
Vers l’enfance d’amoureux jeux
Pour se débo­bi­ner
Franchir l’amer temps
A pied sec
Dans tels pleurs minant l’aurore

                                    Colère acces­sible
                        Je cherche ma famille d’anecdote
                              Ma somme de rires croi­sés
                             De mythes pen­dus de joie

 

Le poète que nous sui­vons alors nous invite à nous immer­ger avec lui là où per­sonne ne va jamais, dans ces quar­tiers où l’extrême pau­vre­té trans­pa­raît dans chaque vers du recueil. Cette poé­sie n’est ni pro­saïque, ni lyrique. Pourtant, Jeudinéma égraine des vers qui touchent au coeur, et énoncent un cri qui dépasse la dimen­sion anec­do­tique du poète pour rejoindre celui d’une huma­ni­té por­tée dans le regard qu’il pose sur ce qui l’entoure. Le lexique, usuel, est magni­fié par une syn­taxe qui remet en ques­tion sa fonc­tion réfé­ren­tielle. Jeux au sein du groupe nomi­nal, jeu avec les élé­ments de la phrase, et jeu avec l’espace scrip­tu­ral… mais ici s’arrête le Je, qui pose sur le pay­sage déso­lé et dévas­té de ses sem­blables un regard qui en dévoile toute l’horreur. 

 

Une rature empoche la ville
Des liber­tés souf­frantes
L’innocence
Coincée dans ma gorge
Ne regrette rien à ce qu’est
Déjà un mono­logue
A genou
Pendu
Par son maquillage
De l’an trois mille
                            La lune est mon écho d’or
                                 Hommage ren­du
                           Aux faux pas d’outre-tombe

 

 

Ce recueil répond à une pro­blé­ma­tique qui émaille toute la lit­té­ra­ture : com­ment dire l’indicible… Depuis tou­jours ceux qui ont ten­té d’énoncer les arcanes d’un réel trop vif se sont heur­tés à une impos­si­bi­li­té. Dire la guerre ou l’amour, dire l’absence, revient à mener à ce constat que rien ne peut suf­fire pour énon­cer ces sources de joie ou de cha­grin. Seule une poé­sie qui sus­cite l’émotion, qui touche au coeur, peut par­ve­nir à res­ti­tuer la puis­sance de ces res­sen­tis. C’est dans ce jeu magni­fique de cache cache avec le dire et le tu que le “je” de Jeudinéma par­vient à nous offrir le pas­sage. Pour aller où ? Là où per­sonne ne va jamais, dans la tourbe des lais­sés-pour-compte, des igno­rés, dans cette puis­sance du cri, et cet espoir que révé­lés ils deviennent audibles !

 

 

 

Oh poème d’ambulence
  Et d’empire fra­gile

De la rue à la ruine
Le néant me joue l’étrange tour
Des midis étour­dis
Le bruit bru­tal n’a qu’un an
Se pisse des­sus
Chie sur la rai­son

 

 

Repose-toi
Fini
      Le pèle­ri­nage
En glis­se­ment
Le corps de l’art n’est
      Qu’émerveillement de sens
Destiné à périr
Elégamment

Repose-toi
L’aubergine de l’aube
Ne sno­be­ra pas ta faim
Mienne véri­té

Déjà
J’embrasse ton coeur
                                           Plein d’énigmes
                                                           Et d’affreux adieux
L’échec n’échouera pas seul

Pascale Monnin.

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  aux Editions La chienne Edith. En 2018, elle publie Aperture du silence, chez PhB Editions.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou des textes cri­tiques dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste et Francopolis.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture, entre­tiens et articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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