> Cédric Landri, Les Échanges de libellules

Cédric Landri, Les Échanges de libellules

Par |2018-01-29T13:07:59+00:00 19 septembre 2015|Catégories : Cédric Landri, Critiques|

La sobrié­té de ce petit for­mat n’a d’égal que la conci­sion de sa pré­sen­ta­tion. Aucun des élé­ments du para­texte habi­tuel n’accompagnent les seuls nom d’auteur et titre qui s’inscrivent au milieu d’une cou­ver­ture crème.

Les Echanges de libel­lules intriguent donc tant par cette par­ci­mo­nie qu’en ce qui concerne le conte­nu séman­tique du titre qui en pré­cède la lec­ture. L’horizon d’attente s’en trouve désta­bi­li­sé, et la curio­si­té du lec­teur titillée. Peu à attendre tou­te­fois car le poème limi­naire donne le ton et s’offre de gui­der le lec­teur au fil de la décou­verte des 32 textes du recueil dont les courts para­graphes, pas plus de trois, se suc­cèdent sans qu’aucun titre ni numé­ro de page ne vienne ryth­mer leur suc­ces­sion.

Nous avons plié le papier
tant de fois que nous avons
des cen­taines de grues.
Si nous ten­tions
la libel­lule ?

Oui, fai­sons naître entre nos doigts
de frêles libel­lules
que nous échan­ge­rons.
Comme on débute
peut-être res­sem­ble­ront-elles
ces demoi­selles
à d’étranges cra­pauds.
Ou plus pro­ba­ble­ment à nos grues.

Cédric Landri, Les Echanges de libellules, La Porte, 32 pages, 2014, 8€

Cédric Landri, Les Échanges de libel­lules, La Porte, 32 pages, 2014,  8€

Le ton est don­né d’une poé­sie pour laquelle la fonc­tion auto­te­lique du lan­gage n’est pas de mise, mais qui met dès l’abord le lec­teur dans l’univers tout par­ti­cu­lier de l’auteur. Une poé­sie faite de sym­boles qui confèrent au ton lyrique des énon­cés une dimen­sion oni­rique. Un énon­cia­teur qui s’adresse à la femme aimée à l’occasion de rémi­nis­cences de moments per­çus avec une acui­té et une sen­si­bi­li­té toute par­ti­cu­lière.

Cueillons les mûres
déli­cates qui naissent des ronces
puis pré­pa­rons ensemble
quelques pots de confi­ture
exquise et par­fu­mée.

J’aime ces ins­tants
où nous récol­tons les déli­cates
mais je me méfie
de ce nous si chan­geant.
Double à la cueillette
il ne concerne que moi
,lors de la pré­pa­ra­tion
puis repasse double
au goû­ter.

La nature ne cesse de ponc­tuer l’évocation des élé­ments anec­do­tiques convo­qués par l’auteur. Et cette pré­gnance emprunte de sim­pli­ci­té ne rythme les élé­ments séman­tiques que pour invo­quer une trans­cen­dance, une appré­hen­sion cos­mique des élé­ments du réel.

Dans la cor­beille
elles se recro­que­villent
les pommes en san­glots
crai­gnant d’être choi­sies
pour ma tarte.
J’ai du mal à me rési­gner
à les mettre au tom­beau.

Alors pré­pare
une tarte nature.

La nature est trop grande
sans fin
l’univers ne peut deve­nir
gâteau.

Ces vers emprunts de sim­pli­ci­té et ser­vis par une langue pro­saïque ne privent pas le lec­teur d’une dimen­sion poé­tique qui ouvre à un uni­vers sen­sible et à une pro­fon­deur spi­ri­tuelle. Cédric Landri ne cesse de révé­ler la beau­té de chaque ins­tant d’existence au fil de textes en appa­rence légers mais qui pro­posent d’entrevoir l’amplitude mys­tique pré­sente dans la sim­pli­ci­té de toute chose et dans la pré­sence de l’être aimé.

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  Editions La chienne Edith. En 2018, elle publie Aperture du silence, chez PhB Editions.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou textes dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste et Francopolis.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture, entre­tiens et articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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