> LE CAPITAL DES MOTS a dix ans : entretien avec Eric Dubois

LE CAPITAL DES MOTS a dix ans : entretien avec Eric Dubois

Par | 2018-05-23T22:49:57+00:00 1 mars 2017|Catégories : Revue des revues|

Les dix ans de Le Capital des Mots1, la revue de poé­sie en ligne d’Eric Dubois, sont l’occasion pour Recours au poème de se pen­cher sur l’existence des sites de publi­ca­tion de poé­sie en ligne. Force a été de consta­ter que ceux-ci, nom­breux, et, pour la plu­part, régu­liè­re­ment fré­quen­tés, attirent un public de plus en plus vaste. Faut-il y voir la nais­sance d’une nou­velle moda­li­té de lec­ture du texte poé­tique, une consé­quence de la muta­tion édi­to­riale qui amène le livre numé­rique à faire désor­mais par­tie du quo­ti­dien des lec­teurs, un regain d’intérêt pour le genre ? Conscients de la com­plexi­té de ces ques­tion­ne­ments, nous nous sommes pro­po­sés de les sou­mettre à quelques créa­teurs de revues de poé­sie en ligne. Nous com­men­ce­rons, bien enten­du, par Eric Dubois, anni­ver­saire oblige…

 

 Aujourd’hui Magazine et Revue Culturelle, Le Capital des Mots accueille de très nom­breux auteurs, de tous hori­zons. Il a ouvert ses pages à l’international, en deve­nant par­te­naire de Levure Littéraire, Webmagazine mul­ti­dis­ci­pli­naire et plu­ri­lingue. En 2015, avec Christophe Bregaint et Marie Volta, Eric Dubois créée une asso­cia­tion, Le Capital des Mots, dont l’objectif est de « pro­mou­voir la poé­sie et les écri­tures dites « contem­po­raines » dans les médias, les biblio­thèques et les librai­ries ». Sa moti­va­tion de départ, ain­si qu’il l’explique, a été de démo­cra­ti­ser la poé­sie. Aujourd’hui, la revue tota­lise plus de 136 0000 visi­teurs et plus de 302 000 pages lues. Depuis plus d’un an l’association épo­nyme, dont l’objectif est de pro­mou­voir l’art contem­po­rain, a déjà deux spec­tacles à son actif, à la Galerie de l’Entrepôt, à Paris. Malgré la crois­sance du Capital des Mots Eric Dubois nous confie que l’objectif à atteindre s’il devait affir­mer avoir accom­pli son pro­jet serait « Un poème quo­ti­dien dans les quelques jour­naux qui paraissent tous les jours. Une émis­sion sur la poé­sie à la télé­vi­sion, sur une chaîne publique. Et aux ren­trées lit­té­raires d’hiver et d’automne, quelques livres de poé­sie pla­cés en tête de gon­dole avec les romans. »

 

Hisser la poé­sie au rang des genres les plus fré­quen­tés est donc une ambi­tion qui n’a ces­sé d’agir Eric Dubois. Il est vrai que celle-ci est délais­sée depuis plus d’un siècle, Face à ce constat, Eric Dubois nous rap­pelle les pro­pos de Vincent Monadé, Président du CNL, qui, dans son dis­cours des Vœux, début Janvier, a insis­té sur la néces­si­té de «  réflé­chir à la dif­fu­sion de la poé­sie et d’innover, de faire des pro­po­si­tions pour que cet art majeur retrouve la place qui devrait être la sienne. ». Et inter­ro­geant l’auteur quant à la par­ti­cu­la­ri­té du texte poé­tique, ain­si que sur sa dif­fé­rence avec les autres genres, notam­ment le roman, qui semble répondre à une néces­si­té d’ordre socio­lo­gique, il nous rap­pelle que «  la poé­sie est por­teuse d’une parole sin­gu­lière et uni­ver­selle à la fois, elle résonne au-delà du simple fait. Je ne veux pas que la poé­sie sup­plante le roman mais qu’elle soit son égale. Tout comme le théâtre, l’essai, la phi­lo­so­phie… » .

 

Il est vrai que face à l’essor que prennent les revues de poé­sie en ligne, force est de consta­ter que ce genre attire aujourd‘hui un lec­to­rat de plus en plus impor­tant. Celui-ci a tou­te­fois consi­dé­ra­ble­ment chan­gé ses habi­tudes. Tentant d’analyser les rai­sons de ce nou­vel engoue­ment, ain­si que les carac­té­ris­tiques inédites des modes de fré­quen­ta­tion du texte poé­tique sur l’internet, nous inter­ro­geons Eric Dubois, qui nous confie qu ‘« Il y a les clics fur­tifs, au hasard du surf sur la toile, il y a les lec­tures rapides et les lec­tures pro­lon­gées et atten­tives. Il fau­drait faire une étude auprès des inter­nautes lamb­da et auprès des inter­nautes ama­teurs de poé­sie, sou­vent poètes eux-mêmes. Attendons dans cinq, dix ans ou plus ! De toute façon, l’édition de poé­sie (sauf celle de poche) est tou­jours un peu mar­gi­nale. S’il y a un regain d’intérêt pour la poé­sie, alors on en est qu’au début… ». Puis il nous rap­pelle que « les Japonais lisent sur leur smart­phone et autre tablette, sous la forme de livres numé­riques, des recueils de haï­ku, dans le métro et en raf­folent. L’ebook est peut-être l’avenir de la poé­sie, à condi­tion qu’il res­pecte la forme des poèmes, leur dis­po­si­tion typo­gra­phique, syn­taxique et leur mise en page ».

 

Face à cette muta­tion des moda­li­tés d’appréhension du texte poé­tique, peut-être fau­drait-il s’interroger sur sa nature. Son carac­tère, frag­men­taire, le rend très dif­fèrent du texte en prose. Le texte roma­nesque est un texte long qui repré­sente une glo­ba­li­té de sens et dont la lec­ture inté­grale est impos­sible sur l’internet. Si l’on veut lire la tota­li­té de la fic­tion qu’il pro­pose on doit ache­ter le livre. Pour la poé­sie, force est de consta­ter que la lec­ture d’extraits peut satis­faire un cer­tain lec­to­rat. Eric Dubois attire alors notre atten­tion sur l’importance crois­sante des publi­ca­tions pro­po­sées en édi­tion élec­tro­nique, et nous conseille la lec­ture « éclai­rante » du livre de François Bon «  Après le livre » publié en 2011 au Seuil. Il sou­ligne les fonc­tion­na­li­tés mul­tiples pro­po­sées par l’ebook, « On peut faire beau­coup de choses avec un ebook, gros­sir ou dimi­nuer la taille des carac­tères, cher­cher des occur­rences, avoir la pos­si­bi­li­té de trou­ver tout de suite des défi­ni­tions, pla­cer des signets etc ».

 

Cette muta­tion du sup­port de publi­ca­tion pose tou­te­fois nombre de ques­tions. Celle qui semble au pre­mier abord méri­ter réflexion concerne la récep­tion de l’œuvre. Pour les livres publiés en édi­tion papier, les élé­ments du para­texte que sont la cou­ver­ture, le qua­trième de cou­ver­ture, les illus­tra­tions, le dis­po­si­tif tuté­laire, l’enchaînement des textes et des cha­pitres appré­hen­dables dès l’avant lec­ture, per­mettent la mise en place d’un hori­zon d’attente chez le lecteur…L’appréhension de l’ebook est très dif­fé­rente, et il nous a sem­blé qu’à cet égard les revues de poé­sie en ligne pou­vaient par­ti­ci­per à la mise en place de cet hori­zon d’attente autre­fois théo­ri­sé notam­ment par Hans Robert Jauss et Umberto Eco. Interrogeant Eric Dubois sur cette pos­sible coopé­ra­tion et sur ses moda­li­tés, celui-ci nous confie qu’« Il y a déjà des fichiers Pdf dans le Capital des Mots », et qu’à l’avenir « il pour­rait y avoir des epubs. Il fau­drait que les auteurs veuillent par­ta­ger cer­taines de leurs œuvres en inté­gra­li­té ou bien que les édi­teurs m’envoient des extraits de leurs livres en epub ». Et celui-ci d’ajouter que déjà les revues en ligne « donnent aus­si par­fois à lire des extraits de livres numé­riques ou livres, ou des textes en inté­gra­li­té », qu’elles pro­posent « autre chose comme d’ailleurs les revues papier avec tou­te­fois des dif­fé­rences car elles pro­posent des archives, des liens hyper­texte etc. que les revues tra­di­tion­nelles ne peuvent offrir ».

 

Ainsi les revues de poé­sie en ligne semblent ouvrir à de nou­velles pos­si­bi­li­tés d’accompagnement de l’œuvre, qu’il s’agisse de créer des liens hyper­tex­tuels ou d’accompagner la prise en charge du livre élec­tro­nique par le lec­teur. Et lorsque l’on demande à Eric Dubois s’il voit dans cette muta­tion édi­to­riale une oppor­tu­ni­té pour la poé­sie d’être à nou­veau par­mi les genres les plus fré­quen­tés, il répond « Oui et la poé­sie va rede­ve­nir à la mode ! Enfin avec beau­coup d’espérance ! Croisons les doigts ! ».

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notes

1 – http://​www​.le​-capi​tal​-des​-mots​.fr/

 

 

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  Editions La chienne Edith, 2018.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou textes dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture et d’articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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