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Les Oeuvres poétiques de Dominique Sampiero

Par |2018-10-10T08:31:50+00:00 5 octobre 2018|Catégories : Dominique Sampiero, Essais & Chroniques|

Une antho­lo­gie qui regroupe, dans l’ordre chro­no­lo­gique, les pre­miers écrits de Dominique Sampiero. Le volume 1, déjà très épais, laisse entre­voir l’importance de la pro­duc­tion du poète. Son œuvre est remar­quable en terme de volume et de qua­li­té. Avant même la lec­ture, nous aper­ce­vons l’évolution de son écri­ture. Elle est per­cep­tible grâce à l’occupation de l’espace scrip­tu­ral. D’une forme ver­si­fiée à la prose, il est aisé d’imaginer un chan­ge­ment de caté­go­rie géné­rique. Certes, Dominique Sampiero a mul­ti­plié les inves­ti­ga­tions dans ce domaine, puisqu’en plus de la poé­sie il s’est livré à l’écriture roma­nesque et dra­ma­tique.

Dominique Sampiero, Oeuvres poé­tiques,
Tome I,
La Rumeur libre,2016, 413 pages, 22 €

En conclure qu’il a renon­cé à la poé­sie lorsqu’il aborde d’autres formes serait aisé, mais il n’en est rien ! Son écri­ture, tou­jours d’une égale puis­sance, tisse une toile mul­ti­di­men­sion­nelle. Le signe, tou­jours sou­mis à un tra­vail épous­tou­flant, est imman­qua­ble­ment vec­teur d’images, d’allégories, de méta­phores, qui offrent au texte une por­tée poé­tique, quelle que soit son appar­te­nance à un genre ou à un autre.

Les pre­mières publi­ca­tions de Dominique Sampiero sont des recueils de poèmes. Une ver­si­fi­ca­tion libre et un jeu avec l’espace de la page, une syn­taxe peu bous­cu­lée, un lexique cou­rant, la jux­ta­po­si­tion des mots, l’envol in medias res d’une res­ti­tu­tion presque oni­rique du réel… autant de dis­po­si­tifs qui offrent au poème un fort pou­voir évo­ca­toire. Le lec­teur est invi­té à voir à tra­vers le regard d’un énon­cia­teur qui lui livre une lec­ture sen­sible de son quo­ti­dien, sans pour­tant céder à un lyrisme anec­do­tique. Le poète se fait plu­tôt vec­teur d’une expres­sion arché­ty­pale des élé­ments qui consti­tuent le monde, les sen­ti­ments et l’existence. Ici plus que jamais, il devient le « voyant », celui qui perce les contours du tan­gible pour en res­ti­tuer l’âme.

 

au fond du regard, la main frôle

c’est le chant, l’étoile
le météore
la pupille bleue de l’espace
          cris­tal dila­té

nos doigts
se chargent de patience
avec l’amour

à la cime du jeu
le rêve est une aile d’oiseau

 

Et si Dominique Sampiero pro­duit une poé­sie qui porte le lan­gage hors des limites de sa fonc­tion réfé­ren­tielle, ce tra­vail demeure intact dans les poèmes en prose auquel il rend toute sa puis­sance, et dans ses romans. Pourtant grande est la gageure. il s’agit en effet de main­te­nir la fic­tion en état de marche, donc de per­mettre à la langue de conser­ver une fonc­tion réfé­ren­tielle. Et bien fonc­tion réfé­ren­tielle il y a dans les romans de Dominique Sampiero, poé­sie aus­si ! Il nous mène dans des uni­vers inédits, et sai­si l’immanence en toute chose, en tout être…

 

Ce matin la lumière est réduite en fumée, en brumes, et se frotte à la vitre pour entrer. Rien de mon corps ne veut d’elle. Toutes mes cloi­sons la repoussent.
Que puis-je répondre à e refus dont je ne sais rien ?
C’est une sorte d’absence, un ange de plâtre dont la blan­cheur inonde ma vue, la brouille, la vide de tout amour. Le ciel verse en moi son infi­ni et ses doutes. Je lui tiens tête. Je le mâche et cherche l’angle où je vais le cra­cher, au bord de la page.

 

N’oublions pas, enfin, de rendre à l’auteur cet hom­mage de recon­naître qu’il a tou­jours défri­ché des che­mins neufs, armé de poé­sie, qu’il essaime aus­si dans une écri­ture dra­ma­tique inédite, et dans ses pro­duc­tions pour enfants, qu’il sen­si­bi­lise, de fait, au tra­vail de la langue.

Si Dominique Sampiero est poète ? Il l’était, l’est et le res­te­ra, avec ceci de remar­quable qu’il tente, en véri­table créa­teur, d’ouvrir de nou­velles voies. Pour preuve s’il en fal­lait un extrait inédit de Le goût de la nuit.

 

 

 

Le goût de la nuit

 

 

                              365 nuits sur
                              la table de nuit

 

 

                                ( 1 )

C’est bien ici la nuit

Un livre de racines

Qu’on brûle de son vivant

Les yeux ouverts

 

Quand elle se creuse

La nuit devient étang

Cauchemar d’écluse

Péniche aveugle

 

Nous sommes Nuit

À la nais­sance

Pour allé­ger la chair

De ses rêves de fon­taine

 

                              ( 4 )

La nuit traîne entre les mots

Et c’est ici

 

La nuit dans un sac

Jeté sous le lit

Se venge d’une dérive

Au fond du lac

 

Nuit après Nuit

Rien d’autre

Apprendre à par­tir

 

La nuit effraie l’oiseau

Quand elle dort

Sous le ciel

 

                              ( 8 )

Nuit où tout craque

Même les os

Laisse la chair te quit­ter

 

La nuit n’a encore rien dit

De sa fatigue

Des miroirs et des men­songes

 

La nuit insa­tiable

Renonce à se taire

Dans les mains avides

 

La nuit prend le goût

Du vent

Dans les ruines

 

 

                              ( 12 )

Nuit muse­lée

Tu dors

Au bord du vide

Et le vide, dans tes yeux

 

La nuit se retire

Du jour

Pour lais­ser pas­ser

Le temps sans contour

 

Nuit après nuit

Le manque ricoche

Entre pau­pières

 

 

                               ( 15 )

Nuit qui se perd

Donne un cri

À mon ombre

 

La nuit se dresse

De tout son ventre

Contre un arbre mort

Les pupilles man­gées

D’étoiles

 

La nuit

N’écoute plus

Le silence qui la troue

De pré­sence

 

 

mm

Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  aux Editions La chienne Edith. En 2018, elle publie Aperture du silence, chez PhB Editions.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou des textes cri­tiques dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste et Francopolis.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture, entre­tiens et articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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