> Christophe Bregaint, A l’avant garde des ruines

Christophe Bregaint, A l’avant garde des ruines

Par | 2018-05-05T21:05:32+00:00 1 mars 2018|Catégories : Christophe Bregaint, Critiques|

Un recueil léger, aérien, de belle allure, avec un por­trait de l’auteur en cou­ver­ture. A l’avant garde des ruines des­sine son petit volume sur fond blanc, accom­pa­gné de cet hori­zon d’attente, annon­cé par le sous titrage qui classe in médias res les textes dans la caté­go­rie « Poésie ».

Le lec­teur ne sera pas déçu. Rares sont encore les poètes qui, en si peu de mots, déploient tant de puis­sance évo­ca­toire, de landes aux hori­zons des ter­rains vagues, de pay­sages où se perdre devient suivre une errance qui sanc­ti­fie le pas­sage du Styx.

 

Hors de la lueur

Le pay­sage s’ouvre
Sur
Un échan­tillon de mort

Se referme
Sur les loin­tains

L’enfer
Répète des orai­sons

Tu renais
En lui 

Christophe Bregaint , A l’avant-garde des ruines, Editons du Pont de l’Europe, 2017, 65 pages, 10 €.

Christophe Bregaint , A l’avant-garde des ruines, Éditions du Pont de l’Europe, 2017, 65 pages, 10 €.

Agencées tel un espace scé­nique au décor mini­ma­liste, les pages imma­cu­lées offrent aux quelques mots par­se­més, jus­ti­fiés à gauche, une éten­due de silence. Pour être rares, les mots qui com­posent les vers de Christophe Brégaint n’en sont pas moins puissants…Le texte limi­naire, comme les autres, sème quelques phrases qui trament avec l’espace scrip­tu­ral de la page l’architecture toté­mique du poème :

 Aride
Au bout
De la route
L’imposture
Des feux
Dans
Sa gorge
Grise


Comme
D’autres

A contre­sens

De ta frêle nacelle
Tu y vas tom­ber 

Le ton est offert dès l’abord. Se regar­dant voir, le poète se dévoile sans pour autant céder aux faci­li­tés d’un lyrisme pesant. La mise à dis­tance per­mise par le pro­nom per­son­nel de la deuxième per­sonne du sin­gu­lier aide, certes, à por­ter cette réflexi­vi­té du regard. Mais ce dis­po­si­tif est éga­le­ment sou­te­nu par l’emploi d’un lexique riche, sans pour autant être pré­cieux. Des mots per­cu­tants, des jeux avec les heurts des syl­labes, la place de ces quelques sub­stan­tifs dépo­sés comme on appose des petits coups de ciseaux à un marbre. L’objet sculp­té y est par­fait, rien ne vient en ter­nir la puis­sance, et l’ensemble forme un uni­vers où le cri n’a jamais été aus­si mesu­ré, étouf­fé, tout en déployant autant de puis­sance.

Que vienne
Le dépit
Tu lui don­ne­ras
Quelques muni­tions
S’il n’en a plus
Suffisamment
Puisque
Tu ne comptes plus
Leur nombre
Tout au long
De tes jours et
De tes nuits
En sen­ti­nelle
Exposée
Au souffle
Du chaos

Confessions d’un être qui unit ses ten­ta­tives d’affronter l’indicible au groupe humain, en une fra­ter­ni­té énon­cée par le pro­nom de troi­sième per­sonne « on ». La promp­ti­tude ne brusque pas la mesure du texte, au contraire, elle en dévoile l’intensité, dans une avan­cée vers l’imparable chute. Car n’oublions pas l’engagement de Christophe Brégaint, mili­tant de tou­jours, qui agit sans comp­ter lorsqu’il s’agit de sou­te­nir l’association Action Froid. Il est en effet l’initiateur, aux côtés d’Eléonore Jame, d’une antho­lo­gie qui réunit 107 auteurs, Dehors, recueil sans abri, dont le par­rain est Xavier Emmanuelli. Alors, l’absurdité de la misère, tou­jours et encore si pré­gnante pour tant de nos frères en ce monde, il la côtoie, il la mesure, il la sent, palpe et jouxte. Cette pro­blé­ma­tique sou­tient l’architecture séman­tique de nombre de ses textes.

 Le silence
Une chi­mère
Vous apporte
Toute l’horreur
Du monde

Celle-ci

Fleurira sur
Tous
Les bon­heurs
Les sou­rires
Les amours
Les paix
Un pas­sé

Devenu énigme

Un lexique sans dis­si­mu­la­tion et pour­tant dans sa ténui­té, dans sa nudi­té, ce poème énonce la glo­ba­li­té de nos échecs, ce « pas­sé deve­nu énigme », puisque tout per­dure, la misère et les guerres. Comme un éclat pur de cris­tal, ici enclos, le cri, à nou­veau, mais, celui-ci, trans­per­son­nel, pour l’humain. Et puis, cet hori­zon clos, puisque tout per­dure.

Christophe Brégaint parle le lan­gage d’une huma­ni­té abou­tie, puisque c’est «  Cet invi­sible ser­pen­tant Au milieu D’un ciel qui Craque » qu’il appelle, en si peu de traces écrites, sous l’impuissance de la parole. Politique avant d’être lyrique, ce cri n’est autre que celui de nos sem­blables. Ainsi offrons lui le pri­vi­lège des der­nières lignes de ces quelques pro­pos qui, je l’espère, ren­dront hom­mage au recueil, aus­si bien qu’au poète, dis­cret et enga­gé :

Il y a une colonne d’ombres
Silencieuses
Dans l’écran plas­ma
De nos lumières

Leurs mains tracent
Des mys­tères
A même la terre
Couverte du sang des anciens

Sur la cor­dillère des Andes

Marchent les orphe­lins de Cusco
Ayant pour toute pos­ses­sion
Le creux des bras immenses
Du soleil

 

 

Présentation de l’auteur

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  Editions La chienne Edith, 2018.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou textes dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture et d’articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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