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La Caraïbe aux visages d’Evelyne Chicout

Par | 2018-07-11T12:20:03+00:00 5 juillet 2018|Catégories : Essais & Chroniques, Evelyne Chicout|

Evelyne Chicout est une roman­cière gua­de­lou­péenne pro­lixe et enga­gée. Ses fic­tions rendent compte des pro­blé­ma­tiques sociales et humaines. Elles abordent la ques­tion des ori­gines, de cette dis­pa­ri­té eth­nique qui est l’identité de la Caraïbe, notam­ment dans La Caraïbe aux eux visages. Dans son roman auto­bio­gra­phique, Le Passé au futur, cette ques­tion du métis­sage est pla­cée au centre de la consti­tu­tion de cette femme accom­plie. 

– Comment la créo­li­té imprègne-t-elle votre oeuvre et pour­quoi avoir choi­si d’écrire en créole plu­tôt qu’en fran­çais ?

– J’ai tou­jours par­lé fran­çais dans ma famille en Guadeloupe, et à mon arri­vée en France quand j’avais 17 ans, j’ai conti­nué. A l’époque, c’était mar­rant de par­ler avec mes amis ou même mes enfants en créole, mais c’est vrai que je ne le pra­tique pas beau­coup. Depuis que j’écris, je me suis pen­chée sur la ques­tion : comme j’écris sur la Caraïbe,  il m’arrive de pen­ser en créole, ce qui m’a d’ailleurs per­mis de me rendre compte que je n’étais pas à jour sur l’orthographe ! Elle n’est d’ailleurs pas évi­dente… Par exemple il n’y a pas de « r » qui est rem­pla­cé par un « w ». Il y a aus­si d’autres choses que j’avais apprises, qui m’ont fait réa­li­ser à quel point le fran­çais est plus com­plexe que le créole. 

Evelyne Chicout, Le Sang oublié, édi­tions Nestor.

En fait le créole est tel­le­ment plus simple qu’on aurait ten­dance à le com­pli­quer. L’été der­nier, une dic­tée, à la jour­née de la créo­li­té, m’a per­mis d’apprendre des choses sur l’orthographe de ma langue ! Je me suis aus­si ache­té un roman en créole au salon du livre. Cependant je tiens à  expri­mer mon admi­ra­tion pour les jeunes l’ayant choi­si comme option au bac, car ce n’est défi­ni­ti­ve­ment pas évident à apprendre.

– Et au niveau syn­taxique, le créole est-il plus simple ?

Tout est beau­coup plus simple ! Il n’y pas par exemple pas autant de temps pour un seul verbe ! seule­ment pas­sé, pré­sent et futur.  C’est tout. Mais comme je suis arri­vée en France très jeune, je me suis impré­gnée du fran­çais, donc je parle et pense en fran­çais. Ce qui est dom­mage en fait !

– Lisez-vous en Créole ?

– Un peu, mais c’est très dif­fi­cile du fait de ce manque des « r » qui sont des « w », il n’y a pas non plus de « c » car il cor­res­pond au « k » …

– Vous avez dû aus­si  entendre vos parents par­ler créole ?

– Oui mes parents, mes amis aus­si. Mes enfants ne le parlent pas mais le com­prennent. J’ai sans doute été influen­cée par ma vie en France.

– Votre ima­gi­naire est donc quand même impré­gné de la créo­li­té ?

– Oui com­plè­te­ment. Je trouve le créole bien plus colo­ré que le fran­çais. A l’origine,  il a été for­mé par les amé­rin­diens qui étaient sur place, les afri­cains qui sont arri­vés, et les euro­péens.. Pour se com­prendre ils ont, cha­cun avec leur langue de base, créé cette langue. C’est donc une langue très vieille, par­lée depuis très long­temps,  par beau­coup de pays du monde.

–  Ce n’est pas une langue figée, mais une langue offi­cielle qui évo­lue, et qui est lexi­ca­li­sée avec des dic­tion­naires par exemple ?

– Le créole évo­lue, notam­ment parce qu’il est employé par des locu­teurs qui le font évo­luer. D’ailleurs aujourd’hui des mots du lan­gage popu­laire entrent dans le dic­tion­naire, comme cer­tains mots de créole lexi­ca­li­sés en fran­çais moderne. Elle vit, elle est ensei­gnée et figure même au bac en option  comme je vous l’ai dit ! Toutefois, si le créole semble simple,  il faut ren­trer dedans.Il est impré­gné d’un ima­gi­naire par­ti­cu­lier. C’est là qu’on voit que la langue déter­mine l’individu. Je m’en rends compte en écri­vant.

– Effectivement, en psy­cho-lin­guis­tique on voit, à par­tir de l’étude de son fonc­tion­ne­ment syn­taxique et lexi­cal, la façon dont la langue débouche sur les uni­ver­saux d’un peuple .  Je trouve le lexique créole très poé­tique !  N’est-ce pas dif­fi­cile de le tra­duire en fran­çais ?

– Evidemment. Cela dit, il y a beau­coup de fran­çais dans cette langue, par exemple dans le créole gua­de­lou­péen qui est très simple, si on parle len­te­ment les gens en France nous com­prennent. En Martinique les gens parlent plus vite et l’accent com­plique la com­pré­hen­sion. Je ne m’imagine pas du tout écrire en créole…  dans mon der­nier roman j’ai uti­li­sé des expres­sions. Il n’y en a pas beau­coup mais je me suis per­mis de les mettre. A la fin du roman, j’ai ajou­té un glos­saire avec leur signi­fi­ca­tion.  Mais au salon du livre, j’ai ren­con­tré un auteur qui écri­vait en créole :  pour moi c’est « la mer à boire » ! Il faut vrai­ment s’y mettre. Il doit y avoir une ques­tion de per­son­na­li­té aus­si. Pour avoir gran­di en France, est-ce-que j’ai vrai­ment envie de m’investir autant dans le créole ? Ce qui m’intéresse, c’est d’en glis­ser quelques mot dans mon écri­ture, mais il ne s ‘agit pas d’écrire inté­gra­le­ment en créole.

Evelyne Chicout, La Caraïbe aux deux
visages,
édi­tions Nestor.

– Et  pen­sez-vous qu’il existe des tra­duc­tions satis­fai­santes ?

– Oui, il y en a, mais c’est tout de même dif­fi­cile. Je me suis d’ailleurs ren­du compte que cer­tains mots créoles changent, ce qui est nor­mal…  mais quand je ren­contre des « anciens », et que je leur apprends ces mots nou­veaux, ils me disent que ce n’est pas du créole ! Ils sont outrés, mais c’est vrai qu’une langue doit évo­luer afin de ne pas mou­rir.

– Y a-t-il des gens qui écrivent sur le créole lui-même ? Comme des lin­guistes ?

– Oui bien sûr ! Hector Poullet,  un lin­guiste par exemple. Dans le cadre du prix lit­té­raire, j’ai pu me pro­cu­rer son der­nier livre, qui est très agréable à lire. C’est une pièce de théâtre, et ce qu’il écrit est tel­le­ment colo­ré… Il était digne d’avoir le prix selon moi. Il trans­met d’anciens contes que j’ai pris plai­sir à lire, avec des mots que j’avais oubliés et que j’ai éga­le­ment pris plai­sir à redé­cou­vrir.

Il fait vrai­ment un tra­vail de fond sur la langue, notam­ment en Guadeloupe, où nous sommes très conser­va­teurs. Mais  on trouve aus­si des livres de gram­maire créole,  ain­si que des dic­tion­naires. Par ailleurs, cer­tains, notam­ment des indé­pen­dan­tistes, depuis quelques temps ne s’expriment plus qu’en créole. Il ont aus­si une radio. Cela fait par­tie de l’histoire de la Caraïbe. Il y a des mots amu­sants… par exemple pour quelqu’un qui achè­te­rait quelque chose aux enchères, on dirait qu’il l’a ache­té « à l’encan ». Même moi, je connais­sais le mot sans savoir ce qu’il vou­lait dire. Cela m’a obli­gée à cher­cher.

– Existe-t-il des textes anciens en créole, comme ceux écrits en ancien fran­çais ? Des textes de réfé­rence, une lit­té­ra­ture écrite en langue ancienne ?

– Oui, bien que je ne puisse pas vous citer de réfé­rence…

– Est-ce que la poé­sie créole est un genre fré­quen­té ? Est-elle beau­coup lue ?

– Oui, il y a beau­coup de poètes, sur­tout aux Antilles où je dirais même qu’il  y a plus de poètes que de roman­ciers, contrai­re­ment à ce qui se passe en France.  C’est d’ailleurs peut-être  parce que je suis plus influen­cée par mon édu­ca­tion fran­çaise que j’écris des romans. Mais au salon, je me suis ren­du compte qu’il y avait vrai­ment beau­coup de poé­sie et très peu de roman dans la culture créole.

– Et du théâtre peut-être aus­si ?

– Exactement, puisqu’il s’agit d’un genre très vivant et que le créole s’y prête très bien.

– La poé­sie est-elle aus­si por­tée sur scène, réci­tée par les poètes ou des comé­diens ?

– Oui, elle est énon­cée par les poètes. Elle n’est pas qu’écrite, mais aus­si  très orale et vrai­ment très pré­sente dans la Caraïbe. D’ailleurs peut-être l’influence de la langue elle-même fait-elle qu’il y a moins de romans ?

– Pourtant, le roman, tel qu’il a occu­pé le devant de la scène au dix-neu­vième siècle en France, est peut-être le genre le plus à même de trans­fi­gu­rer des pro­blé­ma­tiques his­to­riques et sociales, car les gens s’identifient au héros… ?

– Oui, dans mes romans j’essaye d’ailleurs de racon­ter le pas­sé en le mélan­geant aux évé­ne­ments actuels. C’est un genre qui me cor­res­pond bien. Je me suis pen­chée sur la poé­sie mais ce n’est pas « mon truc ». Je pense que nous avons une iden­ti­té dif­fi­cile à chan­ger même si elle peut évo­luer.

– Dans vos romans il y a une colo­ra­tion et une pré­sence des Antilles de plus en plus grande qui ramène au créole, donc ?

– C’est vrai, mon uni­vers roma­nesque est très empreint de créo­li­té, même s’il est aus­si empreint de la France, à mon image en fait. Je m’intéresse d’avantage au créole main­te­nant, alors qu’avant j’avais ten­dance à le consi­dé­rer comme un dia­lecte. Je ne m’exprimais en créole que quand j’étais en colère, et encore ! Je vou­voyais mes enfants puisque chez nous, aux Antilles, c’est très signi­fi­ca­tif, cela met de la dis­tance et change la forme de la rela­tion. Mes parents fai­saient ça. Il y a cepen­dant des mots qui changent selon les iles, mais mal­gré ces nuances, nous nous com­pre­nons. D’ailleurs la poé­sie créole est très belle, mais peu de per­sonnes la com­prennent à cause de nom­breux détails, qui ne sont pas com­pré­hen­sibles en fran­çais. Si j’avais une anec­dote à racon­ter en créole, la tra­duire en fran­çais ne don­ne­rait pas le même résul­tat. Il y a quelque chose qui se perd.

– Et quand vous écri­vez en fran­çais vous arrive-t-il de pen­ser en Créole ?

– Oui bien-sûr ! Par exemple si j’ai un per­son­nage créole je vais pen­ser en  créole car il doit pen­ser en  créole !

– On peut donc espé­rer, à tra­vers votre témoi­gnage, que de plus en plus d’auteurs  pra­tiquent et déve­loppent les langues créoles, pour les­quelles je sup­pose qu’il existent des contacts entre  elles ?

– Eh bien, par exemple à Sainte-Lucie, dans la petite Caraïbe, les gens parlent créole !  Donc même s’il y a des nuances je com­prends quand j’y vais. Comme à la Réunion, à l’Ile-Maurice, dans toute la Caraïbe et même en Louisiane.

– C’est donc une langue en pleine évo­lu­tion, et bien en vie ! Merci beau­coup, Evelyne Chicout, d’avoir accor­dé de votre temps à Recours au poème.

 

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  Editions La chienne Edith. En 2018, elle publie Aperture du silence, chez PhB Editions.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou textes dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste et Francopolis.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture, entre­tiens et articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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