> Rencontre avec un poète : Dominique Sampiero

Rencontre avec un poète : Dominique Sampiero

Par |2018-10-07T05:11:09+00:00 5 octobre 2018|Catégories : Dominique Sampiero, Rencontres|

Une  biblio­gra­phie impres­sion­nante, tant en terme de volume, que pour la diver­si­té de caté­go­ries géné­riques pra­ti­quées. Dominique Sampiero ose, il explore, il façonne des mots, des phrases, tel un sculp­teur la pierre, maté­riau dense et abrupt dont il fait émer­ger des uni­vers. Auteur de recueils poé­tiques, de romans, de nou­velles, de récits, d’essais, de textes dra­ma­tiques, de scé­na­rios, de lit­té­ra­ture de jeu­nesse, de livres d’artistes, réa­li­sa­teur de courts métrages, on serait ten­té de le clas­ser par­mi les écri­vains ico­no­clastes. 

Photo d’Antoine Gallardo.

Il n’en est rien. Poète, avant tout, Dominique Sampiero explore les genres et le tra­vail de l’image. Il offre à la parole poé­tique ces mul­tiples sup­ports. Et com­ment ? Et bien parce qu’il porte ce regard spé­cu­laire et créa­tif sur le monde, et en res­ti­tue la sub­stance, quel que soit le vec­teur d’expression mis en oeuvre. Il répond à nos ques­tions.

La poé­sie, pour vous, qu’est-ce que c’est ?
La poé­sie m’est arri­vée dans une soli­tude sous forme d’une parole à moi-même pour me sen­tir vivant. Dans l’enfance régnait une sorte de loi du silence autant à l’école qu’à la mai­son. Il fal­lait apprendre. Et se taire. On nous deman­dait de façon impli­cite de se lais­ser mou­rir sage­ment dans le désir des adultes. On exi­geait de nous, sans conces­sion, l’obéissance et le res­pect du monde. Les classes sur­char­gées ne per­met­taient pas d’envisager l’enfant comme une per­sonne. Ni de lui don­ner la parole. Il fal­lait vaincre l’illettrisme et sor­tir les enfants de leur culture ouvrière. Dans ma famille d’origine modeste, on me récla­mait plu­tôt des gestes par­ti­ci­pa­tifs et du savoir-faire. L’économie fami­liale se res­ser­rait sur une soli­da­ri­té de la sur­vie. Je res­pec­tais tota­le­ment cette exi­gence car j’admirais le com­bat de mes parents pour nous don­ner de quoi man­ger, vivre nor­ma­le­ment et pou­voir faire des études. Ils avaient plu­sieurs petits bou­lots en plus d’un métier prin­ci­pal (Conducteur de train pour mon père et nour­rice d’accueil pour ma mère) pour arron­dir les fins de mois. Au vu de leur enga­ge­ment et de leur lutte quo­ti­dienne, leur sens du devoir à nous rendre la vie agréable (Nous étions 6 enfants), il eut été impen­sable de ne pas les res­pec­ter. Ni même de contes­ter leur per­son­na­li­té ou leurs actes. Impensable éga­le­ment d’exprimer des manques puisqu’ils me don­naient tout ce qu’ils pou­vaient. J’avais peu d’amis, peu de temps pour moi, je me sen­tais étran­ger au monde et pour­tant inté­gré, puisque sans vrai­ment le vou­loir, je réus­sis­sais faci­le­ment à l’école, mais sans beau­coup de plai­sir. Mon esprit de curio­si­té et mes lec­tures secrètes me don­naient sou­vent une lon­gueur d’avance sur les ensei­gne­ments. Je ne me sen­tais pas com­plè­te­ment vivant et comme en dehors de mon corps, de ma pré­sence. Je ne vivais pas cette étran­ge­té comme une fai­blesse mais comme une dif­fé­rence. J’ai très vite pris l’habitude de cou­cher les ques­tions que je n’osais pas poser aux adultes, sur la mort, l’angoisse du vide, les pul­sions de désir… et de nom­breux sujets qui tour­mentent la pré-ado­les­cence, dès l’âge de 12 ans dans un car­net que j’ai per­du ensuite à l’âge adulte. J’ai mis en place d’instinct et sans en connaître la rai­son, une sorte de dia­lec­tique avec l’invisible. Car je ne m’adressais pas à Dieu ni à une ins­tance supé­rieure. Tout sim­ple­ment, je par­lais à la page blanche. À moi-même à tra­vers la page blanche. À cet autre en moi. Je l’interrogeais. Je scru­tais son silence. Comme la sur­face des étangs où je pas­sais de longues heures à faire sem­blant de pêcher. Comme le feuillage des arbres pris par­fois d’une immo­bi­li­té hyp­no­tique. Comme le mou­ve­ment de la lumière dans le ciel du Nord. La page blanche me répon­dait sous forme de phrases qui s’imposaient à moi, dans une sorte de claire audience où se mélan­geaient mes contem­pla­tions, les bruis­se­ments du pay­sage deve­nu une per­sonne, pas pour répondre à mes ques­tions, mais pour les conte­nir de mots, d’images, et plus tard, de méta­phores tenant lieu d’enveloppes à mes épreuves. J’apprenais à me lais­ser conte­nir par le lan­gage, sa part d’infini et sa sin­gu­la­ri­té aus­si. Je n’ai jamais su à l’époque que j’entrais en poé­sie. J’en ai pris à peine conscience aujourd’hui, à chaque aller-retour entre la page blanche et ma vie. On ne déclame pas « être entré » en poé­sie. On se le mur­mure dis­crè­te­ment, pour accep­ter, pour se par­don­ner de toutes les absences que l’on va faire subir aux autres. Je suis entré en poé­sie comme on dit parce que je n’avais pas le choix. J’ai ouvert une porte qui m’ouvrait enfin un espace où me recueillir, m’accueillir. J’étais fas­ci­né par deux grandes figures qui ne me confiaient peu de choses de leur exis­tence : ma grand-mère (la mère de mon père), femme majes­tueuse et silen­cieuse, tou­jours assise à la fenêtre et dont j’ai fait le por­tait dans un texte qui s’intitule : à quoi rêve l’ombre qui me res­semble. Et mon père, qui dès la plus tendre enfance, m’a offert des livres à chaque anni­ver­saire et bonne note en classe, en guise de bai­sers et de mani­fes­ta­tion de sa ten­dresse. J’ai inven­té dans le silence de ces deux êtres une écri­ture jus­te­ment pour par­ler de leur silence, sai­sir et décrire l’intensité de leur pré­sence dans ce silence, comme s’ils me don­naient tout en se tai­sant, avec un accès au sen­ti­ment du Tout peut-être, et une recon­nais­sance de cette empa­thie qu’ils ont ouverts en moi, avec eux, avec le monde. Il n’y avait pas de mot pour nous dire notre amour. Ce que les autres ont appe­lé poème, quand j’ai com­men­cé à par­ta­ger, à faire lire mes notes, alors que je n’étais pas conscient d’écrire de la poé­sie jus­te­ment, était ce mou­ve­ment pour mettre en forme l’indicible de leur pré­sence à mes côtés. Choisir de se taire pour écrire, ce n’est plus subir un silence impo­sé, au contraire, c’est écar­te­ler le silence pour le faire avouer. Avouer quoi ? Je ne sais pas. Le réel ?

 

Vous écri­vez de la poé­sie pour aller au-delà du silence, au-delà d’une réa­li­té qui nous est don­née dans son immé­dia­te­té. Dépasser la parole pour mieux nom­mer, fonc­tion toute pater­nelle, que vous trans­cen­dez alors, emboi­tant le pas de votre père, qui a nom­mé le monde dans le silence, par livre inter­po­sé. Est-ce pour cette rai­son que vous explo­rez toutes les caté­go­ries géné­riques, dans une prose émi­nem­ment poé­tique ? Pour inven­ter le monde, à votre tour, par­ler en vous tai­sant, en fouillant le silence, pour  décou­vrir un verbe créa­teur ?
Je ne vais pas au-delà du silence, non, au-delà de rien non plus, au contraire, je rentre dans la coquille du silence qui fina­le­ment n’a pas de paroi. Et qui est peut-être aus­si la coquille de l’ici. De l’ici main­te­nant, comme on dit. Écrire est d’abord une expé­rience char­nelle, dou­ce­ment volup­tueuse, puis convul­sive, et enfin phy­sique du silence. Je suis assis dans mon silence. Immobile. Centré. À part le glis­se­ment de la plume sur le papier ou le cli­que­tis des touches, les bruits autour qui tout dou­ce­ment se fondent, dis­pa­raissent, rien, il y a un effa­ce­ment du monde, et du corps. Et encore une fois, j’écris, tout sim­ple­ment, c’est un mou­ve­ment intime, un besoin de mou­ve­ment, j’ai besoin de me sen­tir en mou­ve­ment dans mes pen­sées, mes émo­tions et de voir ce mou­ve­ment se déplier.

 

Photo de Jacques Van Roy.

C’est plus proche de la danse ou de la marche dans un espace vaste, mi ter­restre, mi aérien, entre terre et ciel fina­le­ment. Le ciel du pla­fond et la terre de la page blanche. Mais der­rière le pla­fond et der­rière la page blanche : du ciel, du ciel, de l’infini qui n’en finit pas de me cer­ner, en haut, en bas, devant, et sur les côtés. Cet éveil des sens au « tou­cher » de l’infini me met en mou­ve­ment dans ma conscience. Un mou­ve­ment dans l’immobile, si vous vou­lez. Si je me disais, allez, je vais écrire de la poé­sie aujourd’hui, et bien com­ment dire, ce serait fou­tu. Je pré­fère pen­ser, je vais essayer, j’ai bien dit essayer, de me lais­ser empor­ter, flui­di­fier, ruis­se­ler. Je pré­fère éga­le­ment par­ler d’immanence plu­tôt que de trans­cen­dance et pen­ser qu’il y a un avant et un après la page d’écriture. Je ne me sens ni meilleur ni pire, je me sens-là, pré­sent, et fina­le­ment, oui, peut-être quand même, heu­reux d’être-là. Je dois l’admettre, après la page d’écriture, le geste, le mou­ve­ment, je me sens capable de vivre, d’aimer, d’être heu­reux. C’est étrange non ? Et ceci doit arri­ver en me déro­bant aux autres, cruel dilemme, je suis capable d’être avec eux après m’être déro­bé à eux. Pour me consa­crer à quoi ? Je ne sais pas. À quoi ai-je pas­sé des dizaines d’heures devant la page ? À une explo­ra­tion de l’infini par le lan­gage ? L’infini de la conscience emboî­té dans l’infini du lan­gage ? Ou l’inverse. Si je ne le fais pas, je me sens à l’étroit dans ma vie, dans mon corps. Je n’ai pas le choix. Comme je me sen­tais à l’étroit dans mon enfance. Dans la chambre où je dor­mais avec mes trois frères. C’est pareil. Ce sen­ti­ment d’étouffer dans le pré­vu, le pré­vi­sible et ce que l’on a cal­cu­lé pour nous, pour moi. J’ai l’impression, en écri­vant d’explorer du vide qui se rem­plit à chaque seconde, de quoi ? De ce qui tra­verse le vivant ? J’ai l’impression d’assister à une genèse per­ma­nente du réel, se fécon­dant devant mes yeux, par mes mots, et à tra­vers les mots qui me tra­versent. Oui, et beau­coup d’autres avant moi l’ont écrit, l’écriture poé­tique me donne accès au réel, non pas aux appa­rences et à la super­fi­cia­li­té du réel. Nous vivons là-dedans la moi­tié du temps, quand nous ne sommes pas créa­tifs, mais créer son état de conscience à s’ouvrir et non pas à subir, ça peut se faire en jar­di­nant, en mar­chant dans la cam­pagne, en repei­gnant un mur, du moment que l’on est tout entier dans son acte, et non pas frag­men­té, mor­ce­lé, stag­nant dans une sorte de coma que l’on prend pour la vie. Le réel, ce n’est pas seule­ment ce que l’on voit. Ce que l’on entend. C’est ce qui sur­git constam­ment à l’intérieur des formes, dans le visible ou pas. Je ne dépasse pas l’immédiateté comme vous l’écrivez au début de votre ques­tion, au contraire, j’y entre, je la pénètre. Et je fais l’expérience inouïe du réel.
Dans un deuxième temps, il y a la trace. Une trace écrite de ce qui s’est pas­sé. Que l’on signe ou pas. Que l’on choi­sit d’inscrire ou pas dans un tra­vail poé­tique. De recherche poé­tique. Il faut lais­ser pas­ser du temps. Prendre ses dis­tances. Vient le sen­ti­ment étrange de lire son texte comme écrit par un autre. Je deviens lec­teur d’un texte que j’accepte ou pas, en le cor­ri­geant ou pas. À qui je m’adresse quand j’écris ? Il y a un des­ti­na­taire mais aus­si un mys­tère du des­ti­na­taire. C’est comme si j’écrivais et, en les reli­sant à voix haute, comme si j’envoyais ces lettres à quelqu’un qui est plus que moi, aux confins de mes parois. Là où quelque chose s’appelle l’âme, puis l’esprit. Mais à quoi bon les nom­mer âme, esprit, mots trop char­gés de reli­gions et de spi­ri­tua­li­té pour moi. Il y a un mou­ve­ment orga­nique dans l’écriture poé­tique si on accepte d’inclure les sens, la sen­so­ria­li­té dans cet orga­nique. Et l’esprit, comme un sixième sens. Finalement, nous n’avons qu’une expé­rience sen­so­rielle du monde. J’ai inven­té un mot pour ça : l’autre corps. Il y a le corps contrac­té de la vie quo­ti­dienne, et le corps dila­té de l’écriture. Mais c’est tou­jours du corps, même invi­sible. Le lan­gage donne forme à ce corps invi­sible et par­ti­cu­liè­re­ment, l’écriture poé­tique.
Le pro­blème c’est qu’un jour, à force de consen­tir, de se lais­ser aller à la joie de publier des livres, nous arrive un lec­teur, un vrai, en pleine face. La ren­contre est par­fois dou­lou­reuse. Mes pre­miers lec­teurs, mes parents, s’affolaient de « ne rien com­prendre «  à mes pseu­do-poèmes ». J’aurais pu pas­ser outre mais j’ai gar­dé cette inquié­tude au cœur de ma recherche. Comment m’adresser à eux, en gar­dant mon iden­ti­té pro­fonde et le sens de ma quête poé­tique. J’ai repris, incons­ciem­ment, à mon usage, une parole que ma mère pro­non­çait sou­vent : « Tu te rends compte, ton père sait jar­di­ner, répa­rer un robi­net, peindre, faire du plâtre sur un mur, éle­ver des lapins, des poules, et même repas­ser ses pan­ta­lons…  il a des mains en or ! » Moi je voyais les mains pleines de char­bon de mon père quand il ren­trait du tra­vail, les der­nières années des loco­mo­tives à vapeur, et je pen­sais à ses mains en or.
En réac­tion à ma décep­tion, j’ai donc explo­ré des formes d’écriture pour essayer de récon­ci­lier ma poé­sie avec dif­fé­rents types de lec­teurs, des enfants, des gens modestes, les voi­sins dans mon vil­lage (qui savent vague­ment que je suis écri­vain mais qui n’ont lu aucun de mes livres, peu importe d’ailleurs), et puis ça s’est fait comme ça. Peut-être parce que l’enfant en moi rêvait aus­si d’avoir des mains en or. Finalement à quoi bon écrire si c’est pour se retrou­ver dans une soli­tude crasse et se cou­per du monde.
Finalement, tout ça n’est qu’une ten­ta­tive mal­adroite d’explication. Sait-on jamais ce qui nous a influen­cés ? Plutôt un fais­ceau de réac­tions, non ? Je pense aus­si que dès l’enfance, je suis ani­mé par un sen­ti­ment de curio­si­té et d’exploration. J’explore les douves de ma ville natale, les livres, le corps des filles, les émo­tions des autres, le silence de ma grand-mère, les angoisses hypo­con­driaques de ma mère… mais d’autre part, je suis cloué dans mon vil­lage et, dans ma condi­tion ouvrière, on voyage peu, on n’a pas les moyens, et on ne m’éduque pas pour ça. Il faut res­ter-là et se battre, résis­ter. Partir, c’est fuir, se gas­piller. Rester, c’est gran­dir. C’est donc l’écriture et dans des genres les plus variés qui me per­met­tra cette prise de risque du voyage dans l’infini des formes. Je ne l’ai pas déci­dé. Ça s’est impo­sé à moi dans des ren­contres et j’ai dit oui à cette aven­ture. On me le reproche par­fois, dans le dos. Il n’est pas poète, il écrit des romans. Il n’est pas roman­cier, il écrit du théâtre. Il n’est pas auteur de théâtre, il écrit des livres pour enfants. Il n’est pas auteur jeu­nesse, il écrit des scé­na­rios. J’en souffre. Tant pis.
 

Dominique Sampiero, Le
Sentiment
 de l’inachevé,

Gallimard, col­lec­tion Haute
enfance, 2016, 184 pages,
17 € 50.

Ne pen­sez-vous pas qu’il est réduc­teur de défi­nir une caté­go­rie géné­rique en ne consi­dé­rant que des cri­tères for­mels…? La prose peut être dra­ma­tique ou ludique, poé­tique aus­si, car la poé­sie peut s’immiscer dans une prose même fic­tion­nelle, dés lors que le lan­gage déploie une plu­ra­li­té de sens, une épais­seur, opère un glis­se­ment séman­tique…
Je pense qu’il existe une façon de caté­go­ri­ser qui est fina­le­ment une façon d’exclure. De prendre le pou­voir en défi­nis­sant ses propres cri­tères d’une pseu­do excel­lence. En affir­mant, voire en criant haut et fort, ce qu’est « la bonne » ou la « mau­vaise » poé­sie. Foutaises. Beaucoup de cha­pelles en poé­sie. Beaucoup de petits monarques qui prennent le pou­voir. Beaucoup de fous furieux achar­nés à faire table rase. Peu de fra­ter­ni­té. Et pour­tant elle existe chez cer­tains.

 

Des petits André Breton en herbe ral­lient ou excom­mu­nient. Se prennent pour des papes de l’écriture poé­tique. Je me sens étran­ger à ce racisme lit­té­raire. J’essaie tou­jours de per­ce­voir dans une écri­ture, la part d’entêtement, d’obstination, ce qui est en mou­ve­ment en elle. J’essaie d’entendre ce qui est en germe ou affir­mé. Ce qui est moderne ou en écho au pas­sé. Je refuse de décou­ra­ger celui ou celle qui m’envoie un manus­crit. J’essaie d’ouvrir des pistes hum­ble­ment au lieu de les renier. Et d’admettre la nou­veau­té d’une voix quand je la per­çois. Même si elle est dif­fé­rente de mes enga­ge­ments. Ces dix der­nières années, par exemple, la com­mis­sion Poésie du CNL a pris cette direc­tion vio­lente de défense de cha­pelle et de mise en valeur d’une seule forme d’écriture. C’est lamen­table. J’ai fait par­tie, sous la pré­si­dence d’André Velter, et pen­dant trois années de cette com­mis­sion dans les années 2002. Nous nous fai­sions un point d’honneur de recon­naître et d’aider tous les cou­rants, toutes les mou­vances poé­tiques, sans excep­tion, de n’en pri­vi­lé­gier aucune. Et pour conclure cette ques­tion, il faut remar­quer qu’une nou­velle géné­ra­tion de poète se met en scène aujourd’hui, dans des per­for­mances qui croisent le théâtre, la vidéo, la danse… et l’écriture poé­tique. Ce n’est pas un phé­no­mène nou­veau, mais ça s’affirme. Je trouve ça exci­tant. Je me régale à entendre des poètes comme Nicolas Vargas, Samantha Barendson, Patrick Dubost, Marie Ginet… et beau­coup d’autres ! Ce sont les poètes de demain et ils ouvrent de nou­veaux espaces.
Et peut-être est-ce ce « risque d’opacité » inhé­rent  au poème, ce « on ne com­prend rien » énon­cé par vos parents, qui a fait que vous avez écrit de la prose, du théâtre, aus­si… Pour pou­voir tou­cher tous les publics ? Est-ce là une pos­ture poli­tique ?
Il y a un titre qui m’a pro­fon­dé­ment mar­qué, titre d’un essai écrit Jean-Pierre Siméon : La Poésie sau­ve­ra le monde. J’ai repris cette convic­tion à mon compte. L’engagement dans l’écriture poé­tique est pour moi abso­lu­ment lié à un pro­ces­sus de trans­for­ma­tion de soi. Et du monde. C’est ce que je répète dans mes ate­liers d’écriture avec des enfants ou des adultes : l’écriture est un levier puis­sant de bou­le­ver­se­ment de l’espace social. Il change les regards, recon­necte cha­cun au mou­ve­ment de ses émo­tions. La poé­sie est conta­gieuse. Il y a un ralen­tis­se­ment du temps, une pesan­teur et une gra­vi­té retrou­vées dans la lec­ture ou l’écoute d’un poème. On sort du corps quo­ti­dien, étroit, ser­ré sur-lui-même, ten­du par l’aliénation de la consom­ma­tion et de la pro­duc­tion, vers un corps plus ample, plus libre, plus conscient, réveillant en lui ses capa­ci­tés de rési­lience et d’empathie.
Le poème se situe entre révo­lu­tion et médi­ta­tion, il est plus qu’une prière, c’est un acte sur le réel et ce que l’on ne sait pas, ce que l’on ne voit pas du réel, appa­raît, scin­tille puis tombe en pous­sière dans le temps qui passe.
Par ma recherche d’écriture, j’ai ouvert, élar­gi mon espace social d’échanges et de ren­contres. J’ai l’impression d’avoir trou­vé une place. Sentiment que je ne vivais pas quand j’étais ensei­gnant, écra­sé par le poids de la struc­ture ver­ti­cale, Education Nationale. La poé­sie en nous met­tant au monde à chaque poème nous révèle cette part d’infini qui nous accueille à chaque mot, à chaque silence, dans la conscience. Le lan­gage nous parle d’une éter­ni­té dont notre esprit ne sait rien dire, il la rend sup­por­table dans le poème. Peut-être que la poé­sie nous apprend un peu à vivre, un peu à mou­rir, non ?
 
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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  aux Editions La chienne Edith. En 2018, elle publie Aperture du silence, chez PhB Editions.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou des textes cri­tiques dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste et Francopolis.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture, entre­tiens et articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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