> Vincent Motard-Avargues, Tant de silences…

Vincent Motard-Avargues, Tant de silences…

Par | 2018-04-10T13:32:04+00:00 6 avril 2018|Catégories : Critiques, Vincent Motard-Avargues|

Deux recueils, deux moda­li­tés de décli­ner le poème, qui se fait tou­jours aus­si dense, grâce à une écri­ture qui dévoile toutes les poten­tia­li­tés de la langue…Des images superbes et cise­lées avec si peu de mots qu’elle révèlent presque une magie, celle qui se déploie lorsque s’écrit la poé­sie.

Si peu, tout

Si peu, tout, recueil de 2012, est fidèle à l’annonce de la cou­ver­ture : quelques lettres qui énoncent le nom de leur auteur, le titre et le nom de la mai­son d’édition. Un tout petit conden­sé de 52 pages dont le dis­po­si­tif tuté­laire est le reflet de ce qui s’y déroule. Un poème, unique et rare, dévoi­lé page à page, où s’égrainent quelques mots, qui se suivent, se super­posent jouxtent les sui­vants, comme des cli­chés pho­to­gra­phiques, un album de rémi­nis­cences, d’instantanés, que l’on pour­rait feuille­ter d’avant en arrière, d’arrière en avant. Mais il ne s’agit pas que de cela. Métaphore du tra­vail de la mémoire, des res­sacs de la pen­sée, ce poème qui se dévoile petit à petit comme le puzzle de nos couches d’inconscient et de rémi­nis­cences est une mer­veille de déli­ca­tesse, de sen­si­bi­li­té. L’énonciateur nous invite à le suivre, à regar­der avec lui

   Ce qui
reste
quand  on
ferme les yeux

 

   La main
gan­tée
de silences
                     ocres

 

       La flèche
                         argen­tée
de l’amertume

 

     Le mar­teau
                           car­min
de la sou­ve­nance

 

     L’acide des
larmes
                           vertes

 

           (Clichés
                      si
   iné­luc­tables)

 

Vincent Motard-Avargues, Si peu, tout, Eclats d’encre, Paris, 2012, 52 pages, 12 €

Ces quelques vers, trois par page, ouvrent le che­min d’une lente déam­bu­la­tion au gré des sou­ve­nirs et des états d’âme du poète. Sans jamais d’épanchement super­fé­ta­toire, il nous ouvre à un uni­vers unique grâce à la lec­ture de ses inter­ro­ga­tions, qui dépassent aisé­ment le cercle de son par­cours indi­vi­duel pour s’ouvrir à un ques­tion­ne­ment sur le sens de la vie. Et de conclure avec ces vers qui se suivent sur les deux der­nières pages de Si peu, tout, super­be­ment, en ouvrant sur un futur juste effleu­ré par cet emploi magis­tra­le­ment poé­tique de la langue :

 

Je sème
rose en terre

tu pous­se­ras
au dehors de cette
absence

l’engrais
d’une jeu­nesse
ava­lée
par l’éternité

un cœur
à mille corps
éplo­rés

 

Recul du trait de côte

Vincent Motard-Avargues n’a pas renon­cé à ce jeu avec l’espace scrip­tu­ral, qui pro­pose dans Recul du trait de côte, paru après Si peu tout, des textes qui, bien que plus étof­fés, n’en conservent pas moins la ténui­té et la puis­sance de son écri­ture poé­tique. Le mou­ve­ment de cette poé­sie, pareille au res­sac des vagues sur le rivage, oscille entre pas­sé et pré­sent, et cherche à énon­cer l’impossible, cette dou­leur à être au monde, et dans le même mou­ve­ment le désir d’exister. Le poème tente de rendre compte aus­si par­fois de sa propre exis­tence, dans une écri­ture sou­vent réflexive, où l’emploi du pro­nom per­son­nel de la deuxième per­sonne du sin­gu­lier met le sujet à dis­tance. Tenter une défi­ni­tion de soi-même par la néga­tive, méta­phore du poète en quête d’identité, puis énon­cer son exis­tence dans l’immanence d’une trans­cen­dance sal­va­trice :

Tu n’es pas cette île
qui berce l’océan
de son pas écla­tant et
vif mal­gré le rien
de ses heures

tu n’es pas ce voi­lier
qui s’oublie en pleine
tem­pête au beau
milieu du silence des
trem­ble­ments d’air

tu n’es pas ce pois­son
qui perd ses eaux en
don­nant un nom à
la mort aux plus intenses
heures de l’absence ivre

tu n’es pas ce fond
qui oblige à la dis­tance
et où se repose le repos
d’avoir trop peu deman­dé
sans jamais de ques­tion

tu es le temps
tu es l’ailleurs
tu es l’à-peu-près
tu es le mur­mure
tu es.

 

Recul du trait de côte, Vincent Motard-Avargues, La crypte

Vincent Motard-Avargues, Recul du trait de côte, La Crypte, Hagetmau, 2014, 8 €

Au-delà du sou­ve­nir, des élé­ments anec­do­tiques de l’existence, Vincent Motard-Avargues tente aus­si de rendre compte du sens du poème, et de ce que peut repré­sen­ter l’acte d’écrire :

 

Les mêmes mots
les mêmes vers
lLes mêmes riens

je res­sasse
je reviens
je retourne

la même eau
la même veine
la même vie

je m’écoule
je m’écroule
je m’étiole.

 

L’impossibilité de dire l’innommable, champ explo­ré de tout temps par la lit­té­ra­ture, qui ne peut abor­der de thé­ma­tiques telles que la mort, l’amour, la souf­france, qu’en terme de détour­ne­ment, pour créer cette émo­tion que crée l’art, sont dans cette poé­sie, au cœur de chaque vers. L’anaphore, figure sou­vent uti­li­sée par le poète, rythme et struc­ture nombre de textes, et dans ce res­sac des mots, comme celui des vagues, s’inscrit l’éternel mou­ve­ment, celui du déploie­ment inces­sant des vagues sur le rivage, et celui de la mémoire.

Vincent Motard-Avargues est un poète dis­cret. Il existe dans l’effacement, tout comme ses vers, qui mènent le lec­teur vers une tra­ver­sée de lui-même, où le vent balaie les sou­ve­nirs, pour lais­ser place non pas au renon­ce­ment, mais à la pure­té d’une pos­ture dépos­sé­dée de toute trace. Laissons lui ouvrir l’espace de la dis­pa­ri­tion de nos doutes :

J’ai mar­ché là
en mes pas
sur mes pieds
qui ne sont plus

pour­tant res­tent eux-mêmes

ai vécu ces rues
ave­nues com­merces mai­sons
buttes et rives
cailloux et sable

que vis

ai aimé ce qu’aime
haï ce que hais
tout reste tout
rien demeure rien

mon image flotte ici.

 

mm

Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  Editions La chienne Edith, 2018.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou textes dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture et d’articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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