> Didier Serbourdin, Maison Dieu

Didier Serbourdin, Maison Dieu

Par |2018-10-21T08:07:43+00:00 15 mars 2015|Catégories : Critiques|

 

Une pre­mière de cou­ver­ture per­cu­tante : les indi­ca­tions d’usage, nom de l’auteur, titre et mai­son d’édition, encadrent une pho­to qui repré­sente la foudre. La réfé­rence à la carte numé­ro seize  du tarot, la Maison Dieu, s’impose dès l’avant lec­ture. Et même si sa signi­fi­ca­tion funeste demeure incon­nue de cer­tains lec­teurs, qui ignorent le carac­tère emblé­ma­tique de cette ico­no­gra­phie cata­clys­mique, la conno­ta­tion néfaste du tout est puis­sam­ment énon­cée de manière impli­cite par l’absence de cou­leurs. En effet,  la poly­chro­mie ne laisse droit de cité qu’au noir et blanc. Malgré une absence d’indication par­ti­cu­lière quant à une orien­ta­tion géné­rique pré­cise, un hori­zon d’attente se des­sine déjà, celui du récit d’une épreuve au carac­tère pour­quoi pas ini­tia­tique. L’aspect des textes laisse espé­rer la consti­tu­tion nar­ra­tive de l’ensemble. Les para­graphes majo­ri­tai­re­ment jus­ti­fiés pro­posent une prose entre­cou­pée de quelques par­ties dia­lo­guées. Certaines pages se couvrent de mor­phèmes courts et dont la dis­po­si­tion laisse devi­ner une ver­si­fi­ca­tion qui ne sacri­fie en rien à la tra­di­tion puisque l’absence de rime et le rythme irré­gu­lier placent dès l’abord ces ali­gne­ments dans le registre d’une énon­cia­tion poé­tique ins­crite sous le signe de la moder­ni­té. Ainsi c’est dans l’immédiateté de la récep­tion de cet ouvrage, et avant même d’en abor­der le conte­nu, que le lec­teur est pla­cé devant une mul­ti­pli­ci­té de réfé­rences géné­riques qui ne per­mettent pas d’assimiler ce qu’il va décou­vrir à une caté­go­rie pré­cise. Ou à tout le  moins s’attend-t-il à y trou­ver un décloi­son­ne­ment des genres. Et ceci est bien enten­du un abord légi­time lorsque l’on consi­dère les élé­ments du para­texte. Et en allant plus avant dans la décou­verte de Maison Dieu le lec­teur pour­ra s’apercevoir que l’auteur brouille les pistes de toute espèce d’assimilation réfé­ren­tielle et place la parole lyrique hors de toute dimen­sion anec­do­tique, lui offrant ain­si la voie d’un renou­vè­le­ment pour le moins sal­va­teur.

 

Et il est tout d’abord inté­res­sant de remar­quer que les textes ne sont pas cha­peau­tés de titres mais d’une sorte d’appellation géné­rique qui se place hors de tout conte­nu séman­tique de par sa répé­ti­tion : « Profil auto­ma­tique N°.. » s’enchaîne au des­sus des courts frag­ments qui consti­tuent le recueil. Et leur numé­ro­ta­tion ne suit pas l’ordre pro­to­co­laire, mais semble être choi­sie de manière aléa­toire. Cette mise en œuvre fait réfé­rence à la nature pre­mière de ces frag­ments puisqu’ils sont le fruit de publi­ca­tions sur un blog dans lequel l’auteur poste régu­liè­re­ment le récit de son errance face à la soli­tude et à l’absence. Ainsi le méta­lan­gage de l’internet est-il à rele­ver dans le sub­stan­tif « pro­fil » qui n’est pas non plus sans évo­quer l’impersonnalité et même l’isolement de l’énonciateur seul der­rière son écran. La nature inédite de ces textes et d’emblée signa­lée dans la pré­face :

 

 

« Rien ne semble vou­loir renaître mais les maux et les mots ont la vie dure.
Un ordi­na­teur, le chaos, le cer­veau de l’homme-nuit devient vais­seau et le chaos s’ordonne autour du verbe.

Entrelacs inver­ti. Rétro-ins­crip­tion de sen­sa­tions, rêves et cau­che­mars de l’homme de nuit. Je nuis, je suis…Je suis donc je parle, je crie, je m’écrie…dans Maison Dieu. Le situs, insi­tué, inusi­té. Renversé, je le suis, comme elle, sans elle.

Dans le monde de la matière-machine, devant l’écran devait se for­mer  un pur com­mu­ni­quant sans autres attaches qu’électroniques, faus­se­ment vir­tuelles – vrai­ment néan­ti­santes. Les notules quo­ti­diennes devaient se perdre dans le méga-ventre de l’e-toile scin­tillante et grouillante. La tris­tesse et l’ennui devaient se gaver d’eux-mêmes, être auto-suf­fi­sants. Devant l’écran, pour­tant, le verbe et l’homme se sont auto-révé­lés. Front inver­sé. »

 

Mais la numé­ro­ta­tion aléa­toire des frag­ments dénote aus­si l’intention de faire sens quant à l’organisation des textes, et signe la volon­té de sou­li­gner la simi­la­ri­té des épi­sodes nar­rés ain­si que le syn­cré­tisme exis­ten­tiel auquel cet agen­ce­ment fait réfé­rence. L’instant dis­pa­raît der­rière la réité­ra­tion de moments et cet enchaî­ne­ment forme un conti­nuum indis­tinct et atem­po­rel.  Ceci n’est bien enten­du pas sans sym­bo­li­ser l’immédiateté de la com­mu­ni­ca­tion qui, sur inter­net, confère au des­ti­na­taire une pré­sence inédite. Il est le récep­teur d’un dis­cours dont la récep­tion ins­tan­ta­née est celle de la parole orale mais dont pour­tant les consti­tuants res­tent ceux du texte écrit.  Cet « outre-texte » ain­si que le nomme l’auteur est donc l’espace choi­si pour témoi­gner de cette tra­ver­sée du seuil qui conduit à soi-même. Et ici la parole lyrique s’édifie non plus à tra­vers une tem­po­ra­li­té dié­gé­tique, mais dans un pré­sent de l’énonciation propre au carac­tère par­ti­cu­lier de l’instantanéité du texte numé­rique. L’absence de l’être aimé, redon­dant à cet espace du vide de der­rière l’écran, est, par là même, démul­ti­pliée. Elle n’est plus anec­do­tique mais devient trans­cen­dante. La pré­face pose les pro­lé­go­mènes de ce qui sous-ten­dra tout le recueil :

 

« Quand l’absence emplie tout de mots : un outre-texte

Une femme. Un homme.
Ils ne feront qu’une seule chair, il est écrit.
Le temps dure mais il déchire par­fois d’une déchi­rure telle que rien ne semble devoir renaître.
Une femme, un homme. Un adieu.
Un homme, un dieu…rencontre dans la déchi­rure, pré­sence élec­trique du verbe radio­ac­tif. »

 

Ainsi ce « je » omni­pré­sent est celui d’un énon­cia­teur par­ti­cu­lier. Il écrit pour com­mu­ni­quer ins­tan­ta­né­ment et non plus en vue d’une récep­tion ulté­rieure. La glo­ba­li­té séman­tique for­mée par le livre n’est pas envi­sa­gée, pas plus que la matu­ra­tion des textes dont la récep­tion n’est, de fait, plus sou­mise à un laps de temps plus ou moins impor­tant. Mais l’auteur fait le lien entre ces deux moda­li­tés d’écriture.

 

« Mardi 09 décembre                                                                   Profil auto­ma­tique N°12

 

Mise au point avant pour­suite
J’ai écrit dans ce blog des articles des­ti­nés à être lus. Bien sûr. C’est con de dire ça. Mais bref, dans ces articles, c’était bien ma vie. Telle que je la vivais.
Mon quo­ti­dien.
Evidemment, appor­ter ça sur un pla­teau à des mil­lions d’yeux poten­tiels ça ne me ren­dait pas fou de joie. Mais ça s’inscrivait dans une sorte d’exorcisme (plus que d’une sorte de thé­ra­pie) d’un cer­tain état d’esprit.
Vous l’aviez com­pris. Peut-être. Peut-être pas.
C’est tou­jours le cas en ce moment.
Je l’ai écrit d’abord avec mon cœur. Ensuite avec des mots. J’y ai mis cer­taines tour­nures de phrases plu­tôt que d’autres. Certains mots. Certains verbes. J’ai choi­si tout cela consciem­ment. Modeler un jet d’encre. Comme un test de Rorschach à l’envers.
….Je suis ravi que des gens aient pu trou­ver mes textes inté­res­sants mais ce ne sont pas des textes, ce sont des lettres des­ti­nées à per­sonne. Elles sont aujourd’hui sto­ckées dans le grand Ordinateur Central de Prineville, Oregon ou dans celui de Singapour. »

 

Didier Serbourdin affirme ain­si que les carac­té­ris­tiques de son dis­cours, dont le sup­port pre­mier est l’internet, ne dif­fèrent pas de celles qu’il aurait eu s’il avait été pro­duit en vue d’une publi­ca­tion. Ainsi par là même énonce-t-il son sou­ci de conser­ver au texte écrit ses pré­ro­ga­tives, mal­gré le carac­tère ins­tan­ta­né de la récep­tion de celui-ci. Et c’est effec­ti­ve­ment l’extrême puis­sance de son pro­pos qui ouvre une nou­velle voie à la parole lyrique. Loin de sacri­fier à un dis­cours mar­qué par la dimen­sion com­mu­ni­ca­tion­nelle du lan­gage, le choix des para­mètres séman­tiques reste moti­vé par le sou­ci de confé­rer au texte toute les ouver­tures pro­po­sées par l’écrit qui offre des pos­si­bi­li­tés de lec­tures plu­rielles et repro­duites à l’infini parce que le jeu séman­tique des signi­fiants entre eux, et des textes entre eux et avec le para­texte, per­mettent de pro­duire une mul­ti­pli­ci­té de signi­fi­ca­tions au gré des lec­tures réité­rées. Et dans l’ensemble for­mé par les posts de l’auteur rien ne vient tra­hir cette appar­te­nance à la Littérature, ni alour­dir cette parole per­son­nelle qui fait fi de toute exa­gé­ra­tion et de toute emphase. Peut-être parce que c’est le manque de l’être aimé qui consti­tue le visage du « je », qui se des­sine à la lita­nie de l’absence.

 

 

« Mardi 03 février                                                          Profil auto­ma­tique N°21

 

Pathétique
J’analyse, je pèse, je sou­pèse
je n’hésite plus, j’abandonne
je m’abandonne au futur
je m’abandonne au vide
je m’abandonne sur le rien
sur le non-adve­nu
sur les réflexions éven­tuelles de per­sonnes qui existent à peine dans ma vie
il fau­drait que.. 
Je devrais…
Et si je…ce serait mieux
… 
J’envoie un tex­to
Je rap­pelle sans que cela décroche.
Où es-tu, putain de merde
Et qui t’empêche de ren­trer dans ma vie ? »

 

Quant à la forme, s’agit-il de prose ou bien d’une énon­cia­tion poé­tique, de nou­velles ou de court récits qui sacri­fient à une mise en œuvre dié­gé­tique clas­sique ? Les fron­tières de toute caté­go­ri­sa­tion sont gom­mées dés l’abord, et le désir d’entrer dans l’univers de Didier Serbourdin se fait plus que jamais irré­pres­sible. Et il s’agit bien d’un uni­vers remar­quable dans son uni­ci­té, inédit, dense, pro­fond et qui ache­mine le lec­teur au gré des lignes dans les affres et les ques­tion­ne­ments de toute pos­ture exis­ten­tielle. Une énon­cia­tion à la pre­mière per­sonne du sin­gu­lier sou­tien un lyrisme dont le chant n’est ni lar­moyant ni enta­ché de détails quant à une expé­rience char­gée d’éléments per­son­nels. Il y a bien là un énon­cia­teur mais qui, de par une exé­gèse des élé­ments anec­do­tiques de son par­cours, dépasse sa propre expé­rience pour s’adresser à celui qui prend le relais de la lec­ture. Et ce des­ti­na­taire est pré­sent dans la poly­pho­nie du pro­nom per­son­nel « tu » qui peut tout aus­si bien faire réfé­rence à l’être per­du qu’au lec­teur, celui de l’arrière de l’écran ou bien le récep­teur de cette glo­ba­li­té de textes qui fait de Maison Dieu un recueil à lire et à relire. Les dis­po­si­tifs séman­tiques offrent au singe tous les pos­sibles d’un glis­se­ment hors de la lit­té­ra­li­té du sens. La fonc­tion auto­té­lique du lan­gage prend  pleine puis­sance dans les confron­ta­tions de champs séman­tiques qui évoquent les dis­tances par­cou­rues à l’univers men­tal d’un énon­cia­teur qui, loin de sacri­fier à un lyrisme empe­sé et anec­do­tique, rejoint les arché­types des sen­ti­ments humains.

Lire Maison Dieu c’est accom­pa­gner Didier Serbourdin sur les che­mins d’une exé­gèse de la pos­ture à être, che­mins jamais abou­tis parce tou­jours à l’inconnu de soi-même. Son témoi­gnage révèle toute la pro­fon­deur des silences et des gouffres uni­ver­sels parce que hors de toute assi­mi­la­tion anec­do­tique. Plus encore, la nature inédite de ces textes publiés sur l’internet témoigne de manière impli­cite de l’existence d’une com­mu­nau­té humaine et de l’émergence d’une fra­ter­ni­té dans le par­tage d’expériences qui, par delà la souf­france, offre la pos­si­bi­li­té d’une trans­cen­dance. Et en l’occurrence il y fal­lait cette prose poé­tique là tant il est vrai que Maison Dieu rend à la carte du tarot toute sa dimen­sion ini­tia­tique.

« Devant l’écran, pour­tant, le verbe et l’homme se sont auto-révé­lés. Front inver­sé. »

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  aux Editions La chienne Edith. En 2018, elle publie Aperture du silence, chez PhB Editions.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou des textes cri­tiques dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste et Francopolis.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture, entre­tiens et articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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