> Françoise Henault-Guerrand, Au carrefour des quatre vents

Françoise Henault-Guerrand, Au carrefour des quatre vents

Par |2018-10-16T20:57:10+00:00 1 février 2015|Catégories : Critiques|

 

Un recueil de qua­rante et un textes, une métrique irré­gu­lière mais qui pro­pose des vers fidèles à la rime, majo­ri­tai­re­ment courts et déployés en milieu de page, cha­peau­tés par des titres qui pré­sentent dès l’abord le champ séman­tique  d’une énon­cia­tion lyrique.  Les pro­noms per­son­nels des pre­mières et deuxième per­sonnes du sin­gu­lier au sein de l’appareil tuté­laire signalent en effet la tona­li­té des thé­ma­tiques abor­dées par l’auteure : ce recueil est l’espace d’une parole poé­tique assu­mée par un énon­cia­teur qui, avec une sim­pli­ci­té cris­tal­line, nous offre  le témoi­gnage de son expé­rience. Mais s’annonce éga­le­ment dans la pré­sence des nom­breuses réfé­rences bibliques qui encadrent les poèmes l’envolée spi­ri­tuelle qui confère à ces élé­ments fac­ti­tifs une dimen­sion mys­tique et trans­cen­dante. 

    Au fil des vers le lec­teur est invi­té à par­ta­ger les confes­sions intimes de l’auteure, qui se livre à une évo­ca­tion rétros­pec­tive des évé­ne­ments mar­quants qui ont jalon­né son exis­tence. La soli­tude, l’amour per­du et l’enfant dis­pa­ru s’énoncent au gré des vers, et sont réunis dans « Nuit »,  qui sonne comme le bilan de ces étapes de vie :

 

« L’aube s’est levée sur ma nuit.
Le soleil n’a pu chas­ser
les nuages de mon cœur,
lourds de mon amour déçu,
lourds de mon amour per­du.

Je n’ai pas su aimer.
Je n’ai pas su rete­nir
l’amour qu’il me don­nait à pro­fu­sion,
amour créa­teur, amour source…

L’arbre de vie s’étiole len­te­ment ;
Cicatrice fer­mée sur cet enfant mort
Avant même d’avoir vu le jour.
Le ber­ceau inha­bi­té
ne ver­ra jamais naître l’esprit.

Jamais ?... »

 

 

    Omniprésente au par­cours de Françoise Henault-Guerrand la mort se des­sine aux para­digmes de plu­sieurs textes. Ce témoi­gnage poi­gnant d’une dou­leur inal­té­rée par le temps porte l’affirmation du pou­voir incan­ta­toire du verbe. Ainsi « Tu as pris la route », « Bonjour, Madame », et « Sur la mort d’un enfant » met la parole poé­tique au ser­vice de l’énonciation d’un dis­cours anec­do­tique, mais lui per­met aus­si de dépas­ser le champ de la sphère per­son­nelle grâce à l’évocation d’un dépas­se­ment mys­tique. Le poète nous invite à le suivre au-delà des épreuves qui, trans­cen­dées grâce à sa  pos­ture spi­ri­tuelle, deviennent che­min menant à Dieu.

 

« Petit homme,
depuis cet esti­val matin
où la mort a cueilli tes dix ans,

….

Tu as fran­chi le seuil,
Tu as quit­té le pays des ombres
Pour celui de la lumière. »

 

 

    Nous sommes ain­si conviés à suivre Françoise Henault-Guerrand sur le tra­cé de son par­cours, dont elle des­sine avec une digni­té et une sin­cé­ri­té si poi­gnantes les contours. Et  n’y entendre que la voix d’effusions intimes serait pas­ser bien loin de l’intention de l’auteure. Grâce à des dis­po­si­tifs for­mels et séman­tiques l’écriture s’affirme comme un moyen de trans­cen­der l’expérience per­son­nelle. A tra­vers les vicis­si­tudes  de son exis­tence le poète ren­contre Dieu et les étapes de sa vie deviennent alors marches gra­vies vers la fer­veur. Elle nous invite à par­ta­ger la lim­pi­di­té de son regard car elle confère aux épreuves tra­ver­sées un carac­tère ini­tia­tique. Synthèse du pro­pos de l’auteure, et fai­sant réfé­rence aux titres des deux par­ties, « Vent du Sud, Vent d’Ouest » et « Vent du nord, vent d’Est »,  « Je chan­te­rai la vie » énonce cette ambi­tion de dépas­se­ment  et confère à la parole poé­tique un carac­tère incan­ta­toire.

 

« Au coin de la rue des quatre vents,
Au car­re­four indé­cis du fini et de l’infini,
Dans cette terre rava­gée par la dou­leur,
J’ai ren­con­tré la mort.

J’ai vu les mains de la mort
Caresser le visage pâli de ma mère,
Nouer ses doigts en une ultime prière,
Envelopper son corps
Du drap blanc de l’absence.

J’ai enten­du le chant lan­ci­nant
De la téné­breuse sirène :
Elle chan­tait la mélo­pée
De la déses­pé­rance.

Mais moi,
Moi qui n’ai pas vu son visage,
Moi, le résident de la terre
D’où jaillissent les sources,
Je chan­te­rai la vie,
Je célè­bre­rai la vie
En son infi­ni­tude. »

 

 

     Et cette  ren­contre avec Dieu qui ouvre à une lec­ture trans­cen­dante et mys­tique de l’existence est annon­cée par l’épigraphe d’œuvre. Ce chant d’amour que l’auteure vou­drait uni­fiant pour l’humanité n’est autre que le lieu de la parole poé­tique. Et par-delà les vicis­si­tudes et les épreuves la voie nous est mon­trée :

 

« « Fais de ta plainte un chant d’amour
pour ne plus savoir que tu souffres »

Proverbe toua­reg » »

 

    Les dis­po­si­tifs for­mels sou­tiennent cette volon­té de confé­rer aux textes du recueil la tona­li­té d’un dis­cours litur­gique. Faisant écho à l’épigraphe d’œuvre d’autres cita­tions pla­cées avant ou après les titres des poèmes sou­lignent le carac­tère incan­ta­toire de la parole poé­tique. Les réfé­rences pla­cées en exergue et qui mettent à l’honneur les textes  bibliques ren­forcent l’effet des nom­breuses phrases en ita­lique qui jalonnent l’intégralité du recueil. Ainsi de cette prière insé­rée dans le texte qui offre un écho à la voix du poète :

 

« « Priez pour nous,
main­te­nant et à l’heure de notre mort. »

Les doigts de la vieille femme
egrènent inlas­sa­ble­mentl
les perles du cha­pe­let.

« …Maintenant et à l’heure de notre mrot . »

Les lèvres bal­bu­tient les mots usés,
Le corps se balance dou­ce­ment,
Enfance retrou­vée.

« …Maintenant et à l’heure de notre mort. »

Femme,
Pour qui cette prière sans fin,
Où pré­sent et ave­nir se confondent ?
Quand son­ne­ra cette heure
Si sou­vent invo­quée,
Désirée et redou­tée tout à la fois ?

« …Maintenant et à l’heure de notre mort. » »

 

 

    Au-delà de son témoi­gnage poi­gnant Françoise Henault-Guerrand nous invite à la suivre sur le che­min qui l’a menée vers Dieu. Transcendant les épreuves qui ont jalon­né son exis­tence, elle confère à la parole poé­tique, insé­rée dans un dis­po­si­tif for­mel et para­dig­ma­tique qui  lui offre une por­tée mys­tique, un carac­tère incan­ta­toire. L’expérience per­son­nelle fait sens car elle mène à l’ultime ren­contre, celle de l’humanité avec Dieu. Ainsi suivre le poète mène à  cet amour uni­ver­sel.

 

 

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  aux Editions La chienne Edith. En 2018, elle publie Aperture du silence, chez PhB Editions.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou des textes cri­tiques dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste et Francopolis.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture, entre­tiens et articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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