> Jean-Philippe Lheureux, Aï Akiyama, La ville est un rêve

Jean-Philippe Lheureux, Aï Akiyama, La ville est un rêve

Par | 2018-05-22T00:29:32+00:00 13 juin 2014|Catégories : Blog|

 

Un recueil qui enté­rine le mou­ve­ment vers un décloi­son­ne­ment des formes d’expression artis­tiques. Un objet livre qui se veut méta­phore de l’inter cultu­ra­li­té, dans sa forme ain­si que dans le chant qui énonce les vicis­si­tudes de la moder­ni­té. Deux par­ties, le texte fran­çais et son pen­dant en japo­nais por­té par des sino­grammes, le tout ponc­tué par des des­sins d’Aï Akiyama. De toute évi­dence un syn­cré­tisme artis­tique qui se déploie telle  méta­phore d’une union cultu­relle et humaine riche et pro­met­teuse, atten­due et por­tée aux para­digmes de ce spi­ci­lège splen­dide.

Ainsi feuille­ter La Ville est un rêve c’est avant l’abord du texte en appré­cier l’esthétique. Des pavés en prose dis­po­sés en colonnes s’inscrivent à côté des crayon­nés d’Aï Akayama. De l’alphabet arabe aux sino­grammes chaque par­tie de l’ouvrage forme écrin qui enserre les quatre pages du milieu qui pré­sentent les auteurs et énoncent des remer­cie­ments, sorte de clô­ture au texte fran­çais et pré­mices de l’aventure japo­naise qui suit immé­dia­te­ment au volume.  Le tout forme assu­ré­ment un magni­fique ensemble, un cha­pe­let, une cathé­drale.

Dans sa forme, ce livre scin­dé en deux par­ties se reçoit au dis­po­si­tif comme une allé­go­rie de cette cohé­sion séman­tique entre l’écriture et l’art pic­tu­ral. Et en son cœur, en page cen­trale, se délie un por­trait de l’auteur. Une crayon­né de la des­si­na­trice en son centre y est enser­ré entre deux colonnes qui énoncent dans les deux langues le texte de pré­sen­ta­tion de Jean-Philippe Lheureux par lui-même. « L’Epi » brosse en six courts para­graphes  les contours d’un homme dont le petit désordre capil­laire s’énonce comme le sym­bole de toute vel­léi­té libé­ra­trice :

 

« Aujourd’hui, je vis tou­jours à Paris.
J’ai des che­veux longs qui partent de
Tous côtés, et je ne cesse de m’étonner
Devant cette socié­té de gens bien
Coiffés que je croise chaque matin
Dans le métro »

 

La pre­mière moi­tié du recueil retrace le périple d’un homme  dans un uni­vers urbain qui absorbe les indi­vi­dua­li­tés. Mais cet homme là, le nar­ra­teur, est étran­ger au grouille­ment de la foule. Son regard exté­rieur scru­ta­teur et inqui­si­teur énonce la soli­tude res­sen­tie au sein même de cette mul­ti­tude per­çue tel un ensemble d’éléments éparses,  non uni­fiés, non regrou­pés der­rière le concept d’Humanité.

 

« La moder­ni­té crée des lieux où des hommes croisent d’autres hommes sans leur don­ner la pos­si­bi­li­té de com­mu­ni­quer entre eux. La moder­ni­té crée l’incommunicabilité : l’impuissance à faire connaître ce que l’on res­sent au moment où on le res­sent, l’abdication auto­ma­tique de l’envie de par­ta­ger ».

 

Ainsi cet obser­va­teur de sa place excen­trée et clair­voyante énonce sa dis­si­dence et son refus de se perdre au flux du nombre indis­tinct.

 

« Vivre, c’est par­fois ne pen­ser qu’à l’instant. Alors j’ai fui. Et j’ai mar­ché dans la ville, au lieu d’aller tra­vailler ».

 

La voix nar­ra­tive guide et énonce en cette pos­ture de résis­tant la néces­si­té de voir l’émergence des indi­vi­dus dont la moder­ni­té aspire les par­ti­cu­la­ri­tés. Noyés dans la cohorte qui déam­bule entre les vagues de béton dont la sta­ture inhu­maine trans­pa­raît aux des­sins d’Aï Akiyama, leur soli­tude n’a d’égal que le nombre sans visage évo­qué par les mots de l’énonciateur. Mais émerge dans son dis­cours et dans l’emploi du pro­nom per­son­nel de la pre­mière per­sonne du sin­gu­lier un autre para­digme : celui de l’élan libé­ra­teur qui hisse par delà les cimes urbaines des gratte-ciel. Le « je » émerge pro­gres­si­ve­ment de la masse syn­tag­ma­tique. L’homme non tari, unique dans sa plu­ra­li­té et sin­gu­lier lorsque l’Art donne à voir et à entendre l’atemporalité et l’universalité de son exis­tence.

Ce recueil témoigne donc d’une volon­té de décloi­son­ner les vec­teurs d’expression artis­tiques. Les sino­grammes, des­sins à la pho­né­tique para­mé­trée par le dis­cours qu’ils trans­mettent, sont sym­boles et pas­se­relles entre l’alphabet arabe et les crayon­nés d’Aï Akiyama. Allégorie des sens mul­tiples conte­nus dans le signe, ils invitent à déployer les dimen­sions méta­pho­riques des signi­fiants et à lire les images, créant un pont séman­tique et invi­tant le lec­teur à envi­sa­ger la plu­ra­li­té des ampli­tudes conte­nues dans le dis­cours.

Ainsi  s’énonce puis­sam­ment l’universalité de la thé­ma­tique évo­quée dans l’implicite des deux cultures uni­fiées aux pages. Cette moder­ni­té subie plus qu’épanouissante, faite de briques éle­vées aux pay­sages urbains, de Paris à Tokyo, n’a pas d’identité cultu­relle spé­ci­fique. Elle est dans sa simi­la­ri­té vec­trice de perte de sub­stance des indi­vi­dus pris dans les masses de béton et de foule sans visage. Diptyque méta­pho­rique, La ville est un rêve a cepen­dant en son centre un souffle humain épous­tou­flant. L’émergence pro­gres­sive de l’existence de l’énonciateur qui appa­raît au pro­nom per­son­nel dans la pre­mière par­tie du recueil pré­pare le lec­teur à la décou­verte du por­trait de l’auteur ain­si qu’à la pré­sen­ta­tion des acteurs qui ont contri­bué à l’avènement de l’ouvrage. Les fron­tières nar­ra­tives s’estompent et celui qui dit « je » tombe le masque pour s’incarner tel un contem­po­rain de chair qui porte et assume le dis­cours, et par là même son indi­vi­dua­li­té, son huma­ni­té. Auteur et nar­ra­teur, homme et poète, réel et fic­tion, tout y est uni­fié. Mais n’est-ce pas dans cette union des plu­ra­li­tés encloses au concept d’Humanité et dis­tinctes parce que recon­nues dans leurs par­ti­cu­la­ri­tés que se trouve l’horizon neuf de nos deve­nirs ? 

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  Editions La chienne Edith, 2018.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou textes dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture et d’articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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