> Magda Carneci, Chaosmos

Magda Carneci, Chaosmos

Par | 2018-02-20T08:34:08+00:00 30 novembre 2014|Catégories : Critiques|

 

   Dès l’avant lec­ture le para­texte place le recueil de Magda Carneci dans une caté­go­rie géné­rique clai­re­ment iden­ti­fiable : sous le titre, Chaosmos, « poèmes » intro­nise un hori­zon d’attente on ne peut plus déter­mi­né. Ainsi le lec­teur y attend des rimes, des signi­fiants pous­sés à détour­ner leur lit­té­ra­li­té au pro­fit d’images poé­tiques ou bien des coha­bi­ta­tions for­tuites et révé­la­trices. Mais en feuille­tant les pages offertes sans même débu­ter la décou­verte des lignes qui y sont ins­crites nous ne pou­vons que rece­voir cette dicho­to­mie entre l’annonce figu­rant à l’appareil tuté­laire et l’allure des para­graphes qui se suivent, sous des titres dont le sens place dès l’abord les pro­pos de l’auteur dans le sillage d’une double orien­ta­tion : l’évocation d’une réa­li­té toute contem­po­raine et une trans­cen­dance énu­mé­rée de manière récur­rente par des inti­tu­lés tels que « Vision », « Requiem », « Magnolia cos­mique », « Dans l’ultime lumière »…Ainsi se laisse devi­ner la tona­li­té du pro­pos de Magda Carneci : ten­ter le dis­cours d’une cos­mo­lo­gie du réel. Et en effet, cette double orien­ta­tion offre une trame au recueil, où coha­bite l’évocation d’épisodes de la vie du poète avec une lec­ture décons­truite par une vision cos­mique des évé­ne­ments. Mais s’en tenir à cette lec­ture serait par trop réduc­teur. Les pro­pos de l’auteur offrent tous, quel que soit le sujet évo­qué, une double lec­ture où le texte se fait reflet de lui-même. Car ici rien n’échappe au dis­cours réflexif sur l’énonciation poé­tique. La mise en abyme y est récur­rente et les réfé­rences à une his­to­ri­ci­té lit­té­raire sou­tiennent une écri­ture qui énonce son propre pro­ces­sus de créa­tion. Il s’agit bel et bien de pas­ser à tra­vers le miroir, celui de la vision quo­ti­dienne du réel mais aus­si celui de la langue.

 

   Dés le texte limi­naire « Flash. Instantané. Lent déve­lop­pe­ment » Magda Carneci invite le lec­teur à par­ta­ger sa per­cep­tion mul­ti­di­men­sion­nelle du réel :

 

« Le monde entier est une pure expres­sion    une image    une
image rem­plie d’images    rem­plies elles aus­si d’autres ima-
ges    images    de quoi ? de qui ?    une image géante    ont-ils
répon­du    une pho­to­gra­phie vaste    énorme    et leur flash
aveu­glant nous éblouis­saient »

 

   Une lita­nie dont la dis­po­si­tion à la page place les asser­tions non plus en ver­ti­ca­li­té ain­si que le texte poé­tique le donne à voir habi­tuel­le­ment, mais enchaîne des vers sépa­rés par des blancs et for­mant para­graphes. Une syn­cope, une res­pi­ra­tion, un mor­cel­le­ment qui se veut méta­phore de l’appréhension du monde dont Magda Carneci nous invite à regar­der les mul­tiples dimen­sions per­cep­tibles au-delà des appa­rences, en tra­ver­sant le miroir. Et ce voyage enté­ri­né par le dis­cours poé­tique est moti­vé non pas par une uti­li­sa­tion de la dimen­sion auto­té­lique du lan­gage, mais par une énon­cia­tion dis­cur­sive ser­vie par un lexique appar­te­nant au lan­gage cou­rant confron­té dans des thé­ma­tiques qui sus­citent la créa­tion d’images poé­tiques et ouvrent à des per­cep­tions méta­phy­siques inédites du réel. Magda Carneci fait corps avec le lec­teur grâce à l’emploi des pro­noms per­son­nels de la pre­mière per­sonne du sin­gu­lier et du plu­riel. Elle l’invite à décryp­ter l’image offerte par les appa­rences et lui montre la voie de la trans­cen­dance. Le dis­cours quel que soit le sujet évo­qué ouvre les hori­zons de l’univers appré­hen­dé par l’auteur qui nous en dévoile les arcanes. Et même le dis­cours amou­reux est emprunt d’une énon­cia­tion réflexive sur la nature du lan­gage poé­tique et sur sa capa­ci­té à don­ner à voir cet au-delà de la lit­té­ra­li­té du monde :

 

« Je vou­lais te susur­rer à l’oreille la chan­son végé­tale de
la bon­té    je vou­lais te rap­pe­ler cette verte et ancienne
langue flo­rale    avec laquelle jadis tu m’avais fait fleu­rir :
la dou­ceur par­fu­mée d’antan, qui pour­rait la redire ? à
l’époque où nous étions comme les lis, les lilas, les tu-
lipes    et que réunis nous fleu­ris­sions ensemble dans le
grand jar­din clos    toi, tu étais la tige âpre, élan­cée
moi, j’étais ton calice pour­pré    toi, tu étais l’ascension
moi, j’étais la brillance »

 

 

    Cette « ancienne langue flo­rale », de laquelle il n’est pas ques­tion de se dépar­tir, est sup­port à l’élaboration de la moder­ni­té poé­tique. Ainsi dans « Quasi-son­net » l’auteur se place dans le sillage d’une tra­di­tion poé­tique qui va de la renais­sance jusqu’au clas­si­cisme. Mais il ne s’agit pas ici de reprendre la fixi­té d’une forme ou d’un registre lan­ga­gier codi­fié. Seule la thé­ma­tique, l’évocation du dis­cours amou­reux, reste fidèle au genre. Quant à la forme, elle se pro­pose, tout comme les autres textes du recueil, de mettre à la suite des vers ali­gnés en para­graphes et dont la dis­po­si­tion révèle toute la puis­sance :

 

« Pourquoi, à chaque fois que je le vois dans
la rue    ou qu’il me semble per­ce­voir son dos dans la
foule    par­mi les épaules, les sacs-à-main et les vitrines
un effroi atroce m’envahit    une cha­leur étrange, une
nau­sée    et    contre mon gré    je tra­verse la rue comme
un éclair ? »

 

  

   Magda Carneci, en repre­nant la thé­ma­tique toute atem­po­relle de l’évocation du sen­ti­ment amou­reux se place, de par le titre de son texte, dans le sillage de toute la tra­di­tion poé­tique. La forme tou­te­fois peu pro­to­co­laire et nova­trice de son texte est confron­tée au titre qui fait réfé­rence à une forme poé­tique dont les réfé­rences his­to­riques sont légion. Et ici s’énonce à nou­veau dans l’implicite des dis­po­si­tifs un dis­cours réflexif sur la nature du lan­gage poé­tique. Il ne dépend pas d’un car­can for­mel ou bien d’un lexique pré­éta­bli. Il ne s’inscrit pas non plus en rup­ture avec le poids sécu­lier d’une his­to­ri­ci­té, plu­tôt per­çue comme une conti­nui­té. Ainsi, quel est-il ? C’est le pro­pos déve­lop­pé par l’auteur dans le der­nier texte du recueil, « Post-mani­feste. Un vaste lec­teur ». Et à tra­vers le por­trait bros­sé du lec­teur atten­du s’énonce un mani­feste poé­tique :

 

 

« Un lec­teur nous lira un jour,
Mais non pas un de nos sem­blables, un frère, mais un
lec­teur plus vaste, plus loin­tain, qui feuillet­te­ra nos vies
comme des pages volantes, noir­cies par de menues lettres
illi­sibles, libre­ment entre­mê­lées par le vent ; et nous en-
chaî­ne­ra en pro­po­si­tions et en phrases, en évé­ne­ments et
en peuples que lui seul com­pren­dra clai­re­ment, comme
en un col­lier de perles natu­relles et fausses autour du cou
tor­du de l’éternité ; il déchif­fre­ra avec pré­ci­sion, comme
un laser, tous les textes, les livres, l’histoire entière, ain­si
que les morts, les résur­rec­tions, les nais­sances, et il sa-
vou­re­ra leur goutte de miel pur ou trouble, doux-amer
sur sa langue rugueuse et impos­sible

dans un silence assour­dis­sant, sem­blable au vent terres-
tre qui englou­tit les déserts et les idiomes, les métro­poles
cham­bou­lées, au vent cos­mique qui éteint des nébu­leuses
ima­gi­naires et des galaxies en expan­sion ; avec un mur-
mure sec, apo­ca­lyp­tique, tout comme le souffle sec des
narines de l’homme ultime, contem­plant la jachère et la
para­bole du monde, ou le souffle humide de la bouche
du pre­mier homme ins­pi­rant gou­lû­ment la nais­sance de
la terre, l’arche auro­rale , la pre­mière voyelle qui vient de
renaître

il englo­be­ra dans l’immense cris­tal bleu de son œil,
et les che­veux que la femme amou­reuse recueillit avec une
pince sur le fou­lard per­du par son bien-aimé, et le cer-
veau hyper­bo­lique des savants et les sys­tèmes poé­tiques
de la nature, la démiur­gie fré­né­tique des tyrans et des
com­mer­çants, les inven­tions des mys­tiques et des révo-
lution­naires, il englo­be­ra dans le cris­tal­lin aveu­glant de
son œil et le grain de mou­tarde et les points sur les i et
la pla­nète

Il pèse­ra fina­le­ment leur souf­france, leur illu­sions et leur
amour, sur­tout l’amour, et la folie d’accepter de mou­rir
et de vou­loir renaître dans quelque chose de trop invrai-
sem­blable, trop abs­trus, trop anal­pha­bète ; à l’instant où
seule une méta­phore plus que vive pour­rait sup­por­ter le
poids écra­sant du temps, son regard infi­ni et son va-et-
vient, à l’instant où seule la poé­sie trans­cen­dante por­te­ra
dans ses entrailles le sang de la résur­rec­tion.

C’est ce lec­teur-là que j’attends. »

 

 

   Ce lec­teur-là est celui qui déchiffre une langue dont l’immanence n’est plus à attendre, celui qui n’espère pas que le sens s’avoue en pre­mière lec­ture et qui sera à même d’entendre cette per­cep­tion cos­mique pro­po­sée par le poète. Voici celui que Magda Carneci attend, elle qui s’inclut dans la com­mu­nau­té du « nous ». Mais de quel sillage s’agit-il, de quelle com­mu­nau­té exac­te­ment ? Les trois épi­graphes d’œuvre sous les aus­pices des­quelles sont pla­cés les textes du recueil nous le pré­cisent dés l’avant décou­verte des pro­pos de l’auteur :

 

 

« « L’affaire d’un vision­naire est de voir ; s’il s’embourbe dans
le genre d’activités qui éclipsent Dieu et qui l’empêchent de voir,
alors il tra­hit non seule­ment son soi meilleur mais
aus­si ses sem­blables, qui ont droit à la vision.
Aldoux HUXLEY, Les portes de la per­cep­tion

Ecrire est un acte reli­gieux, hors toute reli­gion ;…c’est être cer­tain d’une
Chose indi­cible, qui fait corps avec notre fra­gi­li­té essen­tielle.
Georges Perros, Papiers col­lés.

Le poète ne demande aucune admi­ra­tion, il veut être cru.
Jean Cocteau, Opium. »

 

 

    Dès l’avant lec­ture Magda Carneci annonce que la tra­ver­sée à ses côtés mène­ra aux portes d’une per­cep­tion cos­mique de la réa­li­té. Et en effet, les dis­po­si­tifs for­mels ain­si que le choix des mises en œuvre lexi­cales et séman­tiques conduisent à la décou­verte non pas de l’univers de l’auteur, mais à la révé­la­tion d’une autre réa­li­té dont cha­cun peut tou­cher l’impalpable pré­sence. Le poète, à l’instar de Victor Hugo, est un vision­naire, un voyant, un guide. Et il suf­fit de la regar­der Magda Carneci pour que les images, dans cette ins­tan­ta­néi­té appo­sée aux lignes de son écri­ture, soient autant de traits au des­sin d’une cos­mo­go­nie aus­si unique dans son éla­bo­ra­tion qu’il y a de lec­teurs, mais glo­ba­li­sante parce qu’invitant à la suivre dans cette pos­ture her­mé­neu­tique au réel.

 

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne le 24 février 1966 et vit en région pari­sienne. Professeur de Lettres clas­siques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’université Paris Diderot.

Elle publie en 2012 Foulées désul­toires, aux Editions du Cygne, ain­si que des textes inédits dans la revue Le Capital des mots.

A contre Murailles, Les édi­tions du Littéraire, Paris, octobre 2013

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