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Marie-Christine Brière, Cœur passager

Par | 2018-02-20T02:24:33+00:00 10 septembre 2014|Catégories : Critiques|

Le titre du recueil de Marie-Christine Brière sonne comme une invi­ta­tion à embar­quer aux côtés du poète, à nous lais­ser empor­ter au gré des lignes noir­cies de mots. Ainsi le par­cours pro­po­sé au lec­teur est-il jalon­né par les titres de par­ties qui annoncent les étapes du voyage : « Amarrages », « A bord pen­chés trem­blants », « Attaches », « Embarqués », « Humour rameur », « Et sur l’arche, un pépie­ment de créa­tion ». Comment ne pas devi­ner ici qu’il s’agit d’une liste des étapes pro­gres­sives qui mènent à l’accomplissement du par­cours poé­tique, ain­si qu’une manière d’énumération du périple auquel est invi­té le lec­teur enser­ré à l’énoncé dans les plu­riels employés par l’auteur ?

 

Alors qu’est-ce à dire ? Avant même la lec­ture des textes nous voyons se déployer le champ lexi­cal de la navi­ga­tion, méta­phore de la tra­ver­sée du réel por­tée par l’énonciation poé­tique dans sa puis­sance à déca­ler les rouages du signe. Un tra­jet au-delà des appa­rences don­nées à voir à tra­vers un quo­ti­dien dont le poète s’imprègne et dont elle énonce les détours sans api­toie­ment mais avec tou­jours un regard à l’Humanité. Le pay­sage habi­tuel n’est plus insi­gni­fiant, il n’est plus tableau d’habitudes égrai­nées jour à jour. Grâce aux mises en œuvres para­dig­ma­tiques, dans le choix du lexique, et à une syn­taxe qui per­met les glis­se­ments séman­tiques, il se dévoile à tra­vers des dis­po­si­tifs ain­si dévo­lus à la parole poé­tique.

 

En plon­gée dans les attentes
A la table du café
Les paroles conte­nues
Disent le dehors des femmes
Talons fins, robes noires
 

Un pla­neur des­cend des yeux
Le repas, heure légale
Assène son cli­que­tis
Par un trou de porte ouverte
 

Barreau de fer midi coupe
L’ombre en loques des auvents
Vêtus de bleu una­nime
Les pas­sants cherchent le soir
 

Dans sa forme, une poé­sie au vers et à la rime libres de toute contrainte, et des titres qui pré­cèdent chaque texte. Pas de ponc­tua­tion ou rare­ment employée, et une syn­taxe qui rythme la struc­ture du vers. Une dis­po­si­tion à la page qui fait sens tant la ges­tion de l’espace typo­gra­phique est signi­fiante : strophes en retrait, groupes de vers déta­chés, la forme sou­tient le para­digme dévo­lu à un lexique ser­vi par des mots appar­te­nant au registre cou­rant, afin d’étayer la tota­li­té des envo­lées du signe.

Alors il n’est pas éton­nant lorsque nous sui­vons ce par­cours poé­tique de consta­ter que cette pré­gnance du réel au dis­cours en pro­pose une lec­ture her­mé­neu­tique. Les étapes du quo­ti­dien énon­cées par Marie-Christine Brière ne sont qu’occasions d’ouvrir à une dimen­sion qui en trans­cende les appa­rences. Et la parole poé­tique emporte alors au-delà des contours. Ainsi ce titre oxy­more, telle la poé­sie du recueil qui dit les appa­rences et leurs revers, Flocons noirs :
 

De là-bas et si haut tout est oie
Mais tout n’est pas cygne
Les nuages tom­bèrent en suie
Un jour où nous avions gobé l’œuf
Entrées dans une mai­son à terre
Les mésanges de l’enfance
Ne pou­vaient en sor­tir
Sans curio­si­té de nous
 

De là-bas en bas des gloires
Portaient bon­heur pas de nuage
Sans frange d’argent dit le pro­verbe
Mais les humains occu­pés donnent
Miettes à celui-là le cru­ci­fié
Etonnés de trou­ver l’homme-dieu
Dément, tor­tu­ré même à l’offert
Sur la table d’une bro­cante
 

A par­tir d’une lec­ture sen­sible du réel, Marie-Christine Brière mène le lec­teur au seuil d’un uni­vers poé­tique qui en dévoile les arcanes grâce à la puis­sance des images évo­quées. Et cette ambi­tion her­mé­neu­tique des textes de Cœur pas­sa­ger ne se limite pas seule­ment à une per­cée méta­pho­rique de la vie ordi­naire. Elle se pro­pose aus­si d’énoncer une réflexion sur le lan­gage, qui sous-tend cer­tains textes du recueil. Cette écri­ture spé­cu­laire invite donc le lec­teur à s’interroger sur le signe, à l’envisager comme trace inabou­tie mais capable dans sa dimen­sion poé­tique de mener à une vision trans­cen­dante du quo­ti­dien :
 

L’Oiseau c’est trop
 

………
 

L’accent sur le mot ciel par mégarde
N’a même pas glis­sé au para­pet où l’oiseau
-tou­jours sans nom-sif­flote entre
deux silences. Comment faire sans livre
 

pour nom­mer, des­si­ner sur la paroi leurs
méca­niques de plumes vertes ? bleues ?
bleu­vertes ? Le noir n’est que du gris
la mouette et son œil bou­ton
 

devien­dra plus tard une bot­tine
Comment appro­cher du jeune né qui se
Cogne sur la pierre, l’ouvrier l’imitera
Sur son théâtre de planches
 

….
 

Comment rendre compte de cette per­cep­tion accrue et sans conces­sion des évi­dences, telle est la ques­tion que pose ici l’auteur. Comment énon­cer une réa­li­té si sou­vent vio­lente, ancrer la poé­sie au réel mais ne pas l’y perdre.

Lire Cœur pas­sa­ger c’est se lais­ser embar­quer dans l’univers de Marie-Christine Brière. La pré­gnance du quo­ti­dien ne fait en rien de cette poé­sie une poé­sie du réel. Bien au contraire, qu’il s’agisse de l’appareil para­tex­tuel ou du choix d’une mise en œuvre syn­taxique et para­dig­ma­tique qui per­met les envo­lées séman­tiques du signe, tout est pré­texte à por­ter une réflexion sur la nature du lan­gage poé­tique ain­si que sur l’ordinaire de l’existence dont l’auteur pro­pose une lec­ture sen­sible. Les épi­graphes sont à cet égard élo­quentes : pour épi­graphe d’œuvre, choi­sir une cita­tion d’Anne Teyssiéras qui pré­cède immé­dia­te­ment une phrase de Philippe Jaccottet tirée de L’Ignorant, pla­cée au début du pre­mier cha­pitre, n’est pas neutre : ici s’énonce la volon­té de se pla­cer dans le sillage de ces auteurs et dit l’ambition de faire de la parole poé­tique un outil qui ouvre à une per­cep­tion her­mé­neu­tique du monde, et qui mène à son exé­gèse. Et Bernard Noël convo­qué au cha­pitre trois sous le titre « Embarqués » sou­tient ces pré­sences limi­naires. La poé­sie est carte et bous­sole, outil et objet, néces­saires assem­blages des signes qui peuvent rendre compte de ce regard  pré­gnant, spé­cu­laire, révé­la­teur. Mais n’est-ce pas là, dans les défla­gra­tions du signe, que se trouve l’accomplissement, que s’énonce la liber­té ?
 

La Pédagogie
 

Mâchez la poé­sie
Mâchez le poème
Elèves inouïs
Sortis des bois à peine
Sauvages nez à nez
Avec ceux qui les ont écrits
vous êtes de ce monde
 

Ou alors navi­guez
C’est le bon moment
Prenez le large
Dans le débris du bruit aigu
Des car­reaux cas­sés
Dans les fuites des décharges
Dans vos minus­cules incen­dies
Vos nuées oranges
Et jeux de cailloux
 

 

mm

Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne le 24 février 1966 et vit en région pari­sienne. Professeur de Lettres clas­siques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’université Paris Diderot.

Elle publie en 2012 Foulées désul­toires, aux Editions du Cygne, ain­si que des textes inédits dans la revue Le Capital des mots.

A contre Murailles, Les édi­tions du Littéraire, Paris, octobre 2013

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