Le titre du recueil de Marie-Chris­tine Brière sonne comme une invi­ta­tion à embar­quer aux côtés du poète, à nous laiss­er emporter au gré des lignes noir­cies de mots. Ain­si le par­cours pro­posé au lecteur est-il jalon­né par les titres de par­ties qui annon­cent les étapes du voy­age : « Amar­rages », « A bord penchés trem­blants », « Attach­es », « Embar­qués », « Humour rameur », « Et sur l’arche, un pépiement de créa­tion ». Com­ment ne pas devin­er ici qu’il s’agit d’une liste des étapes pro­gres­sives qui mènent à l’accomplissement du par­cours poé­tique, ain­si qu’une manière d’énumération du périple auquel est invité le lecteur enser­ré à l’énoncé dans les pluriels employés par l’auteur ?

 

Alors qu’est-ce à dire ? Avant même la lec­ture des textes nous voyons se déploy­er le champ lex­i­cal de la nav­i­ga­tion, métaphore de la tra­ver­sée du réel portée par l’énonciation poé­tique dans sa puis­sance à décaler les rouages du signe. Un tra­jet au-delà des apparences don­nées à voir à tra­vers un quo­ti­di­en dont le poète s’imprègne et dont elle énonce les détours sans api­toiement mais avec tou­jours un regard à l’Humanité. Le paysage habituel n’est plus insignifi­ant, il n’est plus tableau d’habitudes égrainées jour à jour. Grâce aux mis­es en œuvres par­a­dig­ma­tiques, dans le choix du lex­ique, et à une syn­taxe qui per­met les glisse­ments séman­tiques, il se dévoile à tra­vers des dis­posi­tifs ain­si dévo­lus à la parole poétique.

 

En plongée dans les attentes
A la table du café
Les paroles contenues
Dis­ent le dehors des femmes
Talons fins, robes noires
 

Un pla­neur descend des yeux
Le repas, heure légale
Assène son cliquetis
Par un trou de porte ouverte
 

Bar­reau de fer midi coupe
L’ombre en loques des auvents
Vêtus de bleu unanime
Les pas­sants cherchent le soir
 

Dans sa forme, une poésie au vers et à la rime libres de toute con­trainte, et des titres qui précè­dent chaque texte. Pas de ponc­tu­a­tion ou rarement employée, et une syn­taxe qui rythme la struc­ture du vers. Une dis­po­si­tion à la page qui fait sens tant la ges­tion de l’espace typographique est sig­nifi­ante : stro­phes en retrait, groupes de vers détachés, la forme sou­tient le par­a­digme dévolu à un lex­ique servi par des mots appar­tenant au reg­istre courant, afin d’étayer la total­ité des envolées du signe.

Alors il n’est pas éton­nant lorsque nous suiv­ons ce par­cours poé­tique de con­stater que cette prég­nance du réel au dis­cours en pro­pose une lec­ture her­méneu­tique. Les étapes du quo­ti­di­en énon­cées par Marie-Chris­tine Brière ne sont qu’occasions d’ouvrir à une dimen­sion qui en tran­scende les apparences. Et la parole poé­tique emporte alors au-delà des con­tours. Ain­si ce titre oxy­more, telle la poésie du recueil qui dit les apparences et leurs revers, Flo­cons noirs :
 

De là-bas et si haut tout est oie
Mais tout n’est pas cygne
Les nuages tombèrent en suie
Un jour où nous avions gobé l’œuf
Entrées dans une mai­son à terre
Les mésanges de l’enfance
Ne pou­vaient en sortir
Sans curiosité de nous
 

De là-bas en bas des gloires
Por­taient bon­heur pas de nuage
Sans frange d’argent dit le proverbe
Mais les humains occupés donnent
Miettes à celui-là le crucifié
Eton­nés de trou­ver l’homme-dieu
Dément, tor­turé même à l’offert
Sur la table d’une brocante
 

A par­tir d’une lec­ture sen­si­ble du réel, Marie-Chris­tine Brière mène le lecteur au seuil d’un univers poé­tique qui en dévoile les arcanes grâce à la puis­sance des images évo­quées. Et cette ambi­tion her­méneu­tique des textes de Cœur pas­sager ne se lim­ite pas seule­ment à une per­cée métaphorique de la vie ordi­naire. Elle se pro­pose aus­si d’énoncer une réflex­ion sur le lan­gage, qui sous-tend cer­tains textes du recueil. Cette écri­t­ure spécu­laire invite donc le lecteur à s’interroger sur le signe, à l’envisager comme trace inaboutie mais capa­ble dans sa dimen­sion poé­tique de men­er à une vision tran­scen­dante du quotidien :
 

L’Oiseau c’est trop
 

………
 

L’accent sur le mot ciel par mégarde
N’a même pas glis­sé au para­pet où l’oiseau
-tou­jours sans nom-sif­flote entre
deux silences. Com­ment faire sans livre
 

pour nom­mer, dessin­er sur la paroi leurs
mécaniques de plumes vertes ? bleues ?
bleu­vertes ? Le noir n’est que du gris
la mou­ette et son œil bouton
 

devien­dra plus tard une bottine
Com­ment approcher du jeune né qui se
Cogne sur la pierre, l’ouvrier l’imitera
Sur son théâtre de planches
 

….
 

Com­ment ren­dre compte de cette per­cep­tion accrue et sans con­ces­sion des évi­dences, telle est la ques­tion que pose ici l’auteur. Com­ment énon­cer une réal­ité si sou­vent vio­lente, ancr­er la poésie au réel mais ne pas l’y perdre.

Lire Cœur pas­sager c’est se laiss­er embar­quer dans l’univers de Marie-Chris­tine Brière. La prég­nance du quo­ti­di­en ne fait en rien de cette poésie une poésie du réel. Bien au con­traire, qu’il s’agisse de l’appareil para­textuel ou du choix d’une mise en œuvre syn­tax­ique et par­a­dig­ma­tique qui per­met les envolées séman­tiques du signe, tout est pré­texte à porter une réflex­ion sur la nature du lan­gage poé­tique ain­si que sur l’ordinaire de l’existence dont l’auteur pro­pose une lec­ture sen­si­ble. Les épigraphes sont à cet égard élo­quentes : pour épigraphe d’œuvre, choisir une cita­tion d’Anne Teyssiéras qui précède immé­di­ate­ment une phrase de Philippe Jac­cot­tet tirée de L’Ignorant, placée au début du pre­mier chapitre, n’est pas neu­tre : ici s’énonce la volon­té de se plac­er dans le sil­lage de ces auteurs et dit l’ambition de faire de la parole poé­tique un out­il qui ouvre à une per­cep­tion her­méneu­tique du monde, et qui mène à son exégèse. Et Bernard Noël con­vo­qué au chapitre trois sous le titre « Embar­qués » sou­tient ces présences lim­i­naires. La poésie est carte et bous­sole, out­il et objet, néces­saires assem­blages des signes qui peu­vent ren­dre compte de ce regard  prég­nant, spécu­laire, révéla­teur. Mais n’est-ce pas là, dans les défla­gra­tions du signe, que se trou­ve l’accomplissement, que s’énonce la liberté ?
 

La Péd­a­gogie
 

Mâchez la poésie
Mâchez le poème
Elèves inouïs
Sor­tis des bois à peine
Sauvages nez à nez
Avec ceux qui les ont écrits
vous êtes de ce monde
 

Ou alors naviguez
C’est le bon moment
Prenez le large
Dans le débris du bruit aigu
Des car­reaux cassés
Dans les fuites des décharges
Dans vos minus­cules incendies
Vos nuées oranges
Et jeux de cailloux
 

 

mm

Carole Mesrobian

Car­ole Car­cil­lo Mes­ro­bian est poète, cri­tique lit­téraire, revuiste, per­formeuse, éditrice et réal­isatrice. Elle pub­lie en 2012 Foulées désul­toires aux Edi­tions du Cygne, puis, en 2013, A Con­tre murailles aux Edi­tions du Lit­téraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sur­sis en con­séquence. En 2016, La Chou­croute alsa­ci­enne paraît aux Edi­tions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachd­jian par Van­i­na Pin­ter, Car­ole Car­ci­lo Mes­ro­bian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Flo­rence Laly, Chris­tine Tara­nov,  aux Edi­tions La chi­enne Edith. Elle est égale­ment l’au­teure d’Aper­ture du silence (2018) et Onto­genèse des bris (2019), chez PhB Edi­tions. Cette même année 2019 paraît A part l’élan, avec Jean-Jacques Tachd­jian, aux Edi­tions La Chi­enne, et Fem mal avec Wan­da Mihuleac, aux édi­tions Tran­signum ; en 2020 dans la col­lec­tion La Diag­o­nale de l’écrivain, Agence­ment du désert, paru chez Z4 édi­tions, et Octo­bre, un recueil écrit avec Alain Bris­si­aud paru chez PhB édi­tions. nihIL, est pub­lié chez Unic­ité en 2021, et De nihi­lo nihil en jan­vi­er 2022 chez tar­mac. A paraître aux édi­tions Unic­ité, L’Ourlet des murs, en mars 2022. Elle par­ticipe aux antholo­gies Dehors (2016,Editions Janus), Appa­raître (2018, Terre à ciel) De l’hu­main pour les migrants (2018, Edi­tions Jacques Fla­mand) Esprit d’ar­bre, (2018, Edi­tions pourquoi viens-tu si tard), Le Chant du cygne, (2020, Edi­tions du cygne), Le Courage des vivants (2020, Jacques André édi­teur), Antholo­gie Dire oui (2020, Terre à ciel), Voix de femmes, antholo­gie de poésie fémi­nine con­tem­po­raine, (2020, Pli­may). Par­al­lèle­ment parais­sent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Cap­i­tal des mots, Poe­siemuz­icetc., Le Lit­téraire, le Salon Lit­téraire, Décharge, Tex­ture, Sitaud­is, De l’art helvé­tique con­tem­po­rain, Libelle, L’Atelier de l’ag­neau, Décharge, Pas­sage d’en­cres, Test n°17, Créa­tures , For­mules, Cahi­er de la rue Ven­tu­ra, Libr-cri­tique, Sitaud­is, Créa­tures, Gare Mar­itime, Chroniques du ça et là, La vie man­i­feste, Fran­copo­lis, Poésie pre­mière, L’Intranquille., le Ven­tre et l’or­eille, Point con­tem­po­rain. Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Bris­si­aud, et des pré­faces de Mémoire vive des replis de Mar­i­lyne Bertonci­ni et de Femme con­serve de Bluma Finkel­stein. Auprès de Mar­i­lyne bertonci­ni elle co-dirige la revue de poésie en ligne Recours au poème depuis 2016. Elle est secré­taire générale des édi­tions Tran­signum, dirige les édi­tions Oxy­bia crées par régis Daubin, et est con­cep­trice, réal­isatrice et ani­ma­trice de l’émis­sion et pod­cast L’ire Du Dire dif­fusée sur radio Fréquence Paris Plurielle, 106.3 FM.