> Annie Van de Vyver, Veilleuse fragile

Annie Van de Vyver, Veilleuse fragile

Par | 2018-05-24T17:55:59+00:00 24 octobre 2014|Catégories : Critiques|

Une somme d’agencements de textes ponc­tués par les toiles de l’auteure, repro­duites en cou­leur sur papier brillant ; des vers courts qui se suc­cèdent ; de la prose dont le lec­teur pressent que l’allure poé­tique sera dévoi­lée à la lec­ture ; un para­texte foi­son­nant. Tel est l’abord de Veilleuse fra­gile, dont l’extrême déli­ca­tesse s’impose dès avant la lec­ture. La  pho­to de cou­ver­ture n’est pas étran­gère à cette pre­mière impres­sion. Elle donne à voir une toile d’araignée impré­gnée de rosée, ten­due sur la branche d’un épi­céa dont les épines nais­santes affichent un vert tendre prin­ta­nier. Outre la sym­bo­lique de cette sai­son chan­tée par les poètes de toutes époques, la poly­sé­mie du signi­fiant « toile » se laisse devi­ner. La minus­cule arai­gnée qui se trouve en son centre affiche sa ché­tive appa­rence. Ainsi sont dés l’avant texte évo­qués l’impermanence et le carac­tère éphé­mère de toute chose.

Le carac­tère allé­go­rique de cette ico­no­gra­phie est d’emblée sou­te­nu par l’incipit dans lequel le pro­nom per­son­nel de la pre­mière per­sonne du sin­gu­lier est assu­mé par le poète, qui, dés les pre­miers vers, s’adresse à l’être aimé et per­du. Ainsi  « Nous », second texte du recueil, dit sur un ton lyrique qui sous-tend toute la moda­li­té énon­cia­tive du recueil, la perte de l’être aimé et l’impossibilité de la ren­contre.

« Nos deux mondes se parlent, s’effleurent et puis se
frôlent,
sans jamais se tou­cher, comme si nos deux corps
se refu­saient à l’autre,
per­méables à l’esprit, se jouant sans comp­ter
du ciel et de la terre, du tré­fonds des enfers
aux clés du para­dis.
Hésitant à tis­ser une toile entre nous,
Sur l’écrin de nos peaux cra­que­lées de dési­rs,
le voile de la pudeur habille tout,
l’espace de nos cœurs orphe­lins des amours dis­pa­rues.
Je vous embra­se­rais, si vous lais­siez mon nom
fleu­rir sur vos lèvres.
Je vous embra­se­rais sur les champs de l’amour,
si vous lâchiez vos guerres et vos ser­ments
per­dus .
Je vous cares­se­rais, bien lovés peau à peau,
si vous vou­liez quit­ter vos armoi­ries dorées ;
Tous les bruits de fureur ces­se­raient dans l’instant
et nos nuits sans non-dits seraient notre pré­sent.
En silence et sans armes, nos temps
s’accorderaient. »

Les errances inhé­rentes aux vicis­si­tudes de la pas­sion amou­reuse sont subli­mées et la soli­tude qui se fait jour dans les lignes des textes des der­nières pages semble être la consé­quence de cette impuis­sance face à la ren­contre. Le poète dit alors sa rési­gna­tion. Précédant « soli­tude » dont les pre­miers vers disent la détresse de l’isolement subit mais assu­mé, « Epaulant ma solitude/​Comme on épaule un fusil/​Sans même savoir viser…», « Hôtel des oubliés » offre au déses­poir un lieu où l’on ne l’a jamais aus­si magni­fi­que­ment des­si­né dans l’évocation lourde et pro­fonde de l’abdication face au des­tin :

« L’écume du mys­tère
La fille de papier
Le déses­poir des anges
Harmonie d’oubliés
Elégance des louves
Des anec­dotes fluides
Monologues de sourds
Œuvre de l’araignée
Morale d’égoïstes
Dans le bon­heur des bulles
Magasin de soleil
Du siècle des cylindres
Chapelle des mur­mures
Où vogue l’écureuil
Où rêve le cyclope
Où s’exécute l’encre
Création de mon père
Honte de l’escargot
Ténèbres de vam­pire
Fantômes d’allumettes
Force de mes tem­pêtes
Dans la gueule du loup
Et l’anneau de l’absent
… »

Le lyrisme sou­tient le carac­tère dié­gé­tique de la pro­gres­sion séman­tique. L’énonciation à la pre­mière per­sonne du sin­gu­lier qui s’adresse à l’être aimé et dit l’impossibilité de le rejoindre dans un amour uni­fiant fait place à la soli­tude et à la renon­cia­tion face au constat de la dif­fi­cul­té d’aimer.

Mais si Veilleuse fra­gile met le genre lyrique à l’honneur, c’est un chant des sen­ti­ments dédié à la moder­ni­té que le lec­teur y découvre. Cette évo­lu­tion géné­rique est moti­vée par la forme non pro­to­co­laire des textes. Le vers ni la strophe ne se moulent dans une métrique consen­suelle, la rime est moti­vée par le niveau séman­tique. Le poète n’use qu’avec par­ci­mo­nie des figures de répé­ti­tion, à valeur incan­ta­toire, tant employées par les roman­tiques. Ainsi, mal­gré l’omniprésence de la thé­ma­tique amou­reuse asso­ciée au genre, Annie Van de Vyver crée un recueil inti­miste qui invite le lec­teur à rece­voir ses mots comme une confi­dence. Grâce à l’invention for­melle mais éga­le­ment en employant un lexique appar­te­nant au voca­bu­laire cou­rant, elle nous convie à par­ta­ger ses émo­tions et ses états d’âme. 

Est-ce à dire que l’intégralité du recueil se décline ain­si ? Des indices invitent à cher­cher plus avant pour sai­sir l’intégralité du pro­pos de l’auteure. Tout d’abord, le carac­tère réso­lu­ment moderne des toiles de l’artiste, qui ne concède rien à la mimé­sis et rejoint dans l’épanouissement des cou­leurs et des formes l’expression d’une sub­jec­ti­vi­té déjà incon­tour­nable lorsque l’on pense au lyrisme. A nou­veau au moyen de ce vec­teur qu’est l’art pic­tu­ral Annie Van de Vyver nous incite à entrer dans son uni­vers. Les tableaux sont donc le reflet exact des impres­sions enton­nées aux textes, et les titres qu’ils cha­potent entrouvrent la porte sur une inter­pré­ta­tion dans laquelle celui qui regarde a toute lati­tude de déployer son propre uni­vers. Et même si, bien sûr, toute récep­tion sous-tend cette notion d’appropriation de l’œuvre, Veilleuse fra­gile offre au lec­teur un miroir si lim­pide qu’il y peut admi­rer l’exact tra­cé des contours de son âme.

Enfin, l’épaisseur du pro­pos est encore sug­gé­rée par l’omniprésence du para­texte. Des épi­graphes, réfé­ren­cées de manière signi­fiante, et dont les attri­bu­tions sou­tiennent les textes qui pro­posent une réflexion sur le carac­tère propre à l’écriture poé­tique, se déploient en début d’œuvre et à l’orée de quelques poèmes. Un regard réflexif sur la créa­tion  jalonne ain­si les pages du recueil. Il ne s’agit pas d’un dis­cours théo­rique, mais, sur le ton de la confi­dence, le poète livre l’expérience de son aven­ture à l’écriture. Ainsi ces quelques lignes en prose qui sur­montent une toile de l’auteure, « Nouvelles du silence » :

« J’écris en vain, comme je donne du sang, en plein dans le mille du cœur, en vers et contre tous, pour faire taire le silence de mes zéros de cœur »

Ou bien ces vers de « Poésie » :

« La poé­sie, c’est quoi,
C’est qui ? Pour quoi ? Pour qui ?
C’est offrir à la plume,
C’est faire cadeau à l’encre
De tem­pos et de rythmes,
D’odes et des silences
De toutes les cou­leurs,
De chants d’un arc-en-ciel
Un gris matin d’hiver,
D’un cou­cher de soleil
Pris en fla­grant délit,
Tout rosé, tout rosi ;
Des émo­tions qui peinent,
Des sen­ti­ments qui rient,
Des mots qui s’entrechoquent,
Des pauses qui sou­pirent,
Des rondes qui s’accrochent,
Mélodies en délire,
Doux sou­rires fra­giles
Etoilés comme espoir
Des lèvres, îles loin­taines,
Des mains comme des fils
Qui sou­tiennent la vie,
Qui retiennent le monde
Empêchant qu’il ne tombe.
Dans un cœur qui s’éteint
Et qui perd tout repère,
Dans un cœur qui étreint
Et deux bras qui attendent,
En rêve, juste en rêve,
Pour pro­té­ger du sort
Des dou­leurs loin­taines
Comme un vol­can se lève
Et crache son venin. »

Ici encore le carac­tère lyrique confère aux textes une sim­pli­ci­té tou­chante qui invite le lec­teur au par­tage de l’expérience de l’écriture. Cela n’est pas un hasard si les exergues mettent en avant à maintes reprises Pierre Reverdy, dont une cita­tion figure en épi­graphe d’œuvre. Ce poète, sous l’égide duquel Annie Van de Vyver place son recueil et plu­sieurs de ses textes, n’a ces­sé de recher­cher le che­min menant à une imma­nence dont il a vou­lu dévoi­ler les contours.

Lire Veilleuse fra­gile c’est être invi­té au par­tage. L’universalité des sen­ti­ments chan­tés et décli­nés aux traits de pin­ceau de l’artiste n’a d’égal que la sim­pli­ci­té uni­fiante de ce recueil. Mais c’est éga­le­ment être ame­né à se ques­tion­ner encore et tou­jours sur la nature de l’Art. A n’en pas dou­ter, et quel que soit le vec­teur employé pour y par­ve­nir ain­si que les moda­li­tés de ses infi­nies décli­nai­sons, il y faut cette néces­saire et abso­lue  place à l’humanité.
 

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  Editions La chienne Edith, 2018.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou textes dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture et d’articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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