Une somme d’agencements de textes ponc­tués par les toiles de l’auteure, repro­duites en couleur sur papi­er bril­lant ; des vers courts qui se suc­cè­dent ; de la prose dont le lecteur pressent que l’allure poé­tique sera dévoilée à la lec­ture ; un para­texte foi­son­nant. Tel est l’abord de Veilleuse frag­ile, dont l’extrême déli­catesse s’impose dès avant la lec­ture. La  pho­to de cou­ver­ture n’est pas étrangère à cette pre­mière impres­sion. Elle donne à voir une toile d’araignée imprégnée de rosée, ten­due sur la branche d’un épicéa dont les épines nais­santes affichent un vert ten­dre print­anier. Out­re la sym­bol­ique de cette sai­son chan­tée par les poètes de toutes épo­ques, la poly­sémie du sig­nifi­ant « toile » se laisse devin­er. La minus­cule araignée qui se trou­ve en son cen­tre affiche sa ché­tive apparence. Ain­si sont dés l’avant texte évo­qués l’impermanence et le car­ac­tère éphémère de toute chose.

Le car­ac­tère allé­gorique de cette icono­gra­phie est d’emblée soutenu par l’incipit dans lequel le pronom per­son­nel de la pre­mière per­son­ne du sin­guli­er est assumé par le poète, qui, dés les pre­miers vers, s’adresse à l’être aimé et per­du. Ain­si  « Nous », sec­ond texte du recueil, dit sur un ton lyrique qui sous-tend toute la modal­ité énon­cia­tive du recueil, la perte de l’être aimé et l’impossibilité de la rencontre.

« Nos deux mon­des se par­lent, s’effleurent et puis se
frôlent,
sans jamais se touch­er, comme si nos deux corps
se refu­saient à l’autre,
per­méables à l’esprit, se jouant sans compter
du ciel et de la terre, du tré­fonds des enfers
aux clés du paradis.
Hési­tant à tiss­er une toile entre nous,
Sur l’écrin de nos peaux craque­lées de désirs,
le voile de la pudeur habille tout,
l’espace de nos cœurs orphe­lins des amours disparues.
Je vous embraserais, si vous laissiez mon nom
fleurir sur vos lèvres.
Je vous embraserais sur les champs de l’amour,
si vous lâchiez vos guer­res et vos serments
perdus .
Je vous caresserais, bien lovés peau à peau,
si vous vouliez quit­ter vos armoiries dorées ;
Tous les bruits de fureur cesseraient dans l’instant
et nos nuits sans non-dits seraient notre présent.
En silence et sans armes, nos temps
s’accorderaient. »

Les errances inhérentes aux vicis­si­tudes de la pas­sion amoureuse sont sub­limées et la soli­tude qui se fait jour dans les lignes des textes des dernières pages sem­ble être la con­séquence de cette impuis­sance face à la ren­con­tre. Le poète dit alors sa résig­na­tion. Précé­dant « soli­tude » dont les pre­miers vers dis­ent la détresse de l’isolement subit mais assumé, « Epaulant ma solitude/Comme on épaule un fusil/Sans même savoir vis­er…», « Hôtel des oubliés » offre au dés­espoir un lieu où l’on ne l’a jamais aus­si mag­nifique­ment dess­iné dans l’évocation lourde et pro­fonde de l’abdication face au destin :

« L’écume du mystère
La fille de papier
Le dés­espoir des anges
Har­monie d’oubliés
Elé­gance des louves
Des anec­dotes fluides
Mono­logues de sourds
Œuvre de l’araignée
Morale d’égoïstes
Dans le bon­heur des bulles
Mag­a­sin de soleil
Du siè­cle des cylindres
Chapelle des murmures
Où vogue l’écureuil
Où rêve le cyclope
Où s’exécute l’encre
Créa­tion de mon père
Honte de l’escargot
Ténèbres de vampire
Fan­tômes d’allumettes
Force de mes tempêtes
Dans la gueule du loup
Et l’anneau de l’absent
… »

Le lyrisme sou­tient le car­ac­tère diégé­tique de la pro­gres­sion séman­tique. L’énonciation à la pre­mière per­son­ne du sin­guli­er qui s’adresse à l’être aimé et dit l’impossibilité de le rejoin­dre dans un amour unifi­ant fait place à la soli­tude et à la renon­ci­a­tion face au con­stat de la dif­fi­culté d’aimer.

Mais si Veilleuse frag­ile met le genre lyrique à l’honneur, c’est un chant des sen­ti­ments dédié à la moder­nité que le lecteur y décou­vre. Cette évo­lu­tion générique est motivée par la forme non pro­to­co­laire des textes. Le vers ni la stro­phe ne se moulent dans une métrique con­sen­suelle, la rime est motivée par le niveau séman­tique. Le poète n’use qu’avec parci­monie des fig­ures de répéti­tion, à valeur incan­ta­toire, tant employées par les roman­tiques. Ain­si, mal­gré l’omniprésence de la thé­ma­tique amoureuse asso­ciée au genre, Annie Van de Vyver crée un recueil intimiste qui invite le lecteur à recevoir ses mots comme une con­fi­dence. Grâce à l’invention formelle mais égale­ment en employ­ant un lex­ique appar­tenant au vocab­u­laire courant, elle nous con­vie à partager ses émo­tions et ses états d’âme. 

Est-ce à dire que l’intégralité du recueil se décline ain­si ? Des indices invi­tent à chercher plus avant pour saisir l’intégralité du pro­pos de l’auteure. Tout d’abord, le car­ac­tère résol­u­ment mod­erne des toiles de l’artiste, qui ne con­cède rien à la mimé­sis et rejoint dans l’épanouissement des couleurs et des formes l’expression d’une sub­jec­tiv­ité déjà incon­tourn­able lorsque l’on pense au lyrisme. A nou­veau au moyen de ce vecteur qu’est l’art pic­tur­al Annie Van de Vyver nous incite à entr­er dans son univers. Les tableaux sont donc le reflet exact des impres­sions enton­nées aux textes, et les titres qu’ils chapo­tent entrou­vrent la porte sur une inter­pré­ta­tion dans laque­lle celui qui regarde a toute lat­i­tude de déploy­er son pro­pre univers. Et même si, bien sûr, toute récep­tion sous-tend cette notion d’appropriation de l’œuvre, Veilleuse frag­ile offre au lecteur un miroir si limpi­de qu’il y peut admir­er l’exact tracé des con­tours de son âme.

Enfin, l’épaisseur du pro­pos est encore sug­gérée par l’omniprésence du para­texte. Des épigraphes, référencées de manière sig­nifi­ante, et dont les attri­bu­tions sou­ti­en­nent les textes qui pro­posent une réflex­ion sur le car­ac­tère pro­pre à l’écriture poé­tique, se déploient en début d’œuvre et à l’orée de quelques poèmes. Un regard réflexif sur la créa­tion  jalonne ain­si les pages du recueil. Il ne s’agit pas d’un dis­cours théorique, mais, sur le ton de la con­fi­dence, le poète livre l’expérience de son aven­ture à l’écriture. Ain­si ces quelques lignes en prose qui sur­mon­tent une toile de l’auteure, « Nou­velles du silence » :

« J’écris en vain, comme je donne du sang, en plein dans le mille du cœur, en vers et con­tre tous, pour faire taire le silence de mes zéros de cœur »

Ou bien ces vers de « Poésie » :

« La poésie, c’est quoi,
C’est qui ? Pour quoi ? Pour qui ?
C’est offrir à la plume,
C’est faire cadeau à l’encre
De tem­pos et de rythmes,
D’odes et des silences
De toutes les couleurs,
De chants d’un arc-en-ciel
Un gris matin d’hiver,
D’un couch­er de soleil
Pris en fla­grant délit,
Tout rosé, tout rosi ;
Des émo­tions qui peinent,
Des sen­ti­ments qui rient,
Des mots qui s’entrechoquent,
Des paus­es qui soupirent,
Des ron­des qui s’accrochent,
Mélodies en délire,
Doux sourires fragiles
Etoilés comme espoir
Des lèvres, îles lointaines,
Des mains comme des fils
Qui sou­ti­en­nent la vie,
Qui reti­en­nent le monde
Empêchant qu’il ne tombe.
Dans un cœur qui s’éteint
Et qui perd tout repère,
Dans un cœur qui étreint
Et deux bras qui attendent,
En rêve, juste en rêve,
Pour pro­téger du sort
Des douleurs lointaines
Comme un vol­can se lève
Et crache son venin. »

Ici encore le car­ac­tère lyrique con­fère aux textes une sim­plic­ité touchante qui invite le lecteur au partage de l’expérience de l’écriture. Cela n’est pas un hasard si les exer­gues met­tent en avant à maintes repris­es Pierre Reverdy, dont une cita­tion fig­ure en épigraphe d’œuvre. Ce poète, sous l’égide duquel Annie Van de Vyver place son recueil et plusieurs de ses textes, n’a cessé de rechercher le chemin menant à une imma­nence dont il a voulu dévoil­er les contours.

Lire Veilleuse frag­ile c’est être invité au partage. L’universalité des sen­ti­ments chan­tés et déclinés aux traits de pinceau de l’artiste n’a d’égal que la sim­plic­ité unifi­ante de ce recueil. Mais c’est égale­ment être amené à se ques­tion­ner encore et tou­jours sur la nature de l’Art. A n’en pas douter, et quel que soit le vecteur employé pour y par­venir ain­si que les modal­ités de ses infinies décli­naisons, il y faut cette néces­saire et absolue  place à l’humanité.
 

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Carole Mesrobian

Car­ole Car­cil­lo Mes­ro­bian est poète, cri­tique lit­téraire, revuiste, per­formeuse, éditrice et réal­isatrice. Elle pub­lie en 2012 Foulées désul­toires aux Edi­tions du Cygne, puis, en 2013, A Con­tre murailles aux Edi­tions du Lit­téraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sur­sis en con­séquence. En 2016, La Chou­croute alsa­ci­enne paraît aux Edi­tions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachd­jian par Van­i­na Pin­ter, Car­ole Car­ci­lo Mes­ro­bian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Flo­rence Laly, Chris­tine Tara­nov,  aux Edi­tions La chi­enne Edith. Elle est égale­ment l’au­teure d’Aper­ture du silence (2018) et Onto­genèse des bris (2019), chez PhB Edi­tions. Cette même année 2019 paraît A part l’élan, avec Jean-Jacques Tachd­jian, aux Edi­tions La Chi­enne, et Fem mal avec Wan­da Mihuleac, aux édi­tions Tran­signum ; en 2020 dans la col­lec­tion La Diag­o­nale de l’écrivain, Agence­ment du désert, paru chez Z4 édi­tions, et Octo­bre, un recueil écrit avec Alain Bris­si­aud paru chez PhB édi­tions. nihIL, est pub­lié chez Unic­ité en 2021, et De nihi­lo nihil en jan­vi­er 2022 chez tar­mac. A paraître aux édi­tions Unic­ité, L’Ourlet des murs, en mars 2022. Elle par­ticipe aux antholo­gies Dehors (2016,Editions Janus), Appa­raître (2018, Terre à ciel) De l’hu­main pour les migrants (2018, Edi­tions Jacques Fla­mand) Esprit d’ar­bre, (2018, Edi­tions pourquoi viens-tu si tard), Le Chant du cygne, (2020, Edi­tions du cygne), Le Courage des vivants (2020, Jacques André édi­teur), Antholo­gie Dire oui (2020, Terre à ciel), Voix de femmes, antholo­gie de poésie fémi­nine con­tem­po­raine, (2020, Pli­may). Par­al­lèle­ment parais­sent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Cap­i­tal des mots, Poe­siemuz­icetc., Le Lit­téraire, le Salon Lit­téraire, Décharge, Tex­ture, Sitaud­is, De l’art helvé­tique con­tem­po­rain, Libelle, L’Atelier de l’ag­neau, Décharge, Pas­sage d’en­cres, Test n°17, Créa­tures , For­mules, Cahi­er de la rue Ven­tu­ra, Libr-cri­tique, Sitaud­is, Créa­tures, Gare Mar­itime, Chroniques du ça et là, La vie man­i­feste, Fran­copo­lis, Poésie pre­mière, L’Intranquille., le Ven­tre et l’or­eille, Point con­tem­po­rain. Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Bris­si­aud, et des pré­faces de Mémoire vive des replis de Mar­i­lyne Bertonci­ni et de Femme con­serve de Bluma Finkel­stein. Auprès de Mar­i­lyne bertonci­ni elle co-dirige la revue de poésie en ligne Recours au poème depuis 2016. Elle est secré­taire générale des édi­tions Tran­signum, dirige les édi­tions Oxy­bia crées par régis Daubin, et est con­cep­trice, réal­isatrice et ani­ma­trice de l’émis­sion et pod­cast L’ire Du Dire dif­fusée sur radio Fréquence Paris Plurielle, 106.3 FM.