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Bons baisers de la grosse barmaid de Dan Fante

Par |2018-08-20T01:45:57+00:00 7 mai 2014|Catégories : Blog|

 

Le titre de ce recueil n’est pas sans évo­quer le roman noir : Bons bai­sers de la grosse bar­maid. Mais immé­dia­te­ment la dicho­to­mie s’articule, dès la cou­ver­ture, lorsque ces quelques mots tuté­laires sont sui­vis de « Poèmes d’extase et d’alcool » : dès l’orée du texte ils annoncent la scis­sion exis­tante entre ces deux hori­zons d’attente que sont celui du roman et celui de la poé­sie. Ils annoncent aus­si l’alliance géné­rique ten­tée et réus­sie par Dan Fante. Cet ensemble de textes pro­duits entre 2003 et 2008 est intro­duit par un pro­logue dans lequel l’auteur, qui évoque le pro­ces­sus de créa­tion roma­nesque, pose en phrase limi­naire à cet énon­cé intro­duc­tif : « La poé­sie est pour moi un cadeau ». Pour nous, lire ces pavés à la page l’est éga­le­ment. Et ce qui se des­sine ici dans cette ten­ta­tive annon­cée par le para­texte de dépas­ser les fron­tières des caté­go­ries géné­riques se pré­sente comme une offrande tonique et sal­va­trice. Parce que nous savons, nous, lec­teur, que  per­cer les couches épaisses du sens et de la lit­té­ra­li­té des signes est aven­ture qui demande des envo­lées moti­vées par ce qui fait que la lit­té­ra­ture existe.

La mise en page des textes du recueil est à n’en pas dou­ter celle du poème. Paragraphes aériens et mots qui s’égrainent de ligne en ligne, de rejets en enjam­be­ments. Ce qui semble à pre­mière vue se pas­ser ici c’est bel et bien le trai­te­ment brut de la langue, et la volon­té de l’ôter de sa per­sis­tance à énon­cer autre chose que son chant lexi­cal. Mais une fois encore l’appartenance géné­rique est contre­dite par le para­texte : les titres dépo­sés en début de poème nous ramènent à l’univers roma­nesque. Lire « Et encore un gros mar­di », « Sa der­nière tour­née », « Pour la dame à la raie sur le côté », ou encore « Une célé­bri­té » fait pen­cher l’abord de ce qui va suivre vers une énon­cia­tion nar­ra­tive assu­mée par on ne sait quel per­son­nage cap­tu­ré dans cette gale­rie de por­traits au vitriol bros­sés par Dan Fante au fil des textes. Servis par un lan­gage fami­lier et qui revêt la par­lure de ces êtres croi­sés au quo­ti­dien, les textes offrent des tableaux qui ébauchent des décors au sein des­quels s’annonce une trame dié­gé­tique. Le lec­teur, mené par un nar­ra­teur sur les che­mins d’une prose entre­cou­pée de blancs dépo­sée en para­graphes de quelques lignes, peut y voir des inci­pits qui ouvrent à l’imaginaire la trame d’univers fic­tion­nels dont l’épaisseur se laisse cap­tu­rer par l’amplitude des per­cep­tions de l’auteur. C’est alors que l’énonciation poé­tique côtoie et relaie la pos­ture nar­ra­tive, et ouvre la voie à un uni­vers sen­sible et décryp­té par un regard acerbe qui per­met de don­ner exis­tence à l’envers de ce réel cap­tu­ré, à sa pro­fon­deur,  à ses gouffres ellip­tiques de froi­deur fac­tuelle :

« Et encore un gros mar­di
 

Anna Banana vient de m’appeler en pleine cuite
Pour m’informer qu’il y a trois semaines
Elle a pas­sé soixante-douze heures à l’hosto de
Culver City
 

Elle était encore bour­rée comme une vache
Et a fait une nou­velle chute
Cette fois elle s’est assom­mée
Pour le compte
Sur le per­ron de ciment der­rière sa baraque
et elle s’est pété les inci­sives du haut
et troué la lèvre
Quelques heures plus tard
En se réveillant dans une épaisse marre de sang
Elle a appe­lé le 911 et les mecs du SAMU
se sont poin­tés pour net­toyer »
 

 

Dan Fante passe allè­gre­ment la fron­tière qui sépare nar­ra­tion et énon­cia­tion poé­tique. C’est ain­si qu’il nous dévoile les enca­blures cachées de son uni­vers. Car en somme qu’est-ce qui fait que se tri­cote ce si pré­gnant uni­vers poé­tique ? Où est la poé­sie ? Comment affleure l’envolée, exis­tante, effi­ciente, qui ouvre aux dimen­sions cachées du signe. Dans la pré­gnance et la sen­si­bi­li­té de ce est per­çu du réel dans son absur­di­té incroyable, et est trans­crit dans un lan­gage dont la lit­té­ra­li­té est méta­phore. Et sûre­ment aus­si dans la jux­ta­po­si­tion des textes mis en pages, lorsque se glisse par­mi ces ébauches de fresques noires de la moder­ni­té les envo­lées lyriques du poète qui ponc­tuent le recueil :

 

« Le 2 avril 1993
 

Des mor­ceaux de moi
Barrés depuis long­temps
Sont de retour
 

-des endroits
enfon­cés trop loin en moi
pour que j’aie vou­lu y tou­cher
 

Des mélo­dies oubliées
font peau neuve
en retrou­vant leurs paroles
 

Je suis rede­ve­nu ce gamin ivre de prin­temps
qui fon­çait à vélo dans les petites rues de New York
devant les bornes d’incendie ouvertes
-trem­pé jusqu’aux os
lan­çant ma vie vers un ciel
où Dieu sau­tait à la corde
 

Je ne sais trop com­ment
à cet âge véné­rable
j’ai appris à croire
tota­le­ment
dans
l’ici
et
le
main­te­nant »
 

 

Fi de la rime, de la fonc­tion auto­té­lique du lan­gage. Pourtant le puzzle des­sine un pay­sage d’envolées de signes vers un uni­vers poé­tique d’une force inouïe. Une énon­cia­tion des arcanes du réel appré­hen­dé avec une stu­pé­fac­tion que Dan Fante sait nous trans­mettre en bros­sant ses ahu­ris­sants détours aux aber­ra­tions crues du quo­ti­dien, et en nous offrant le miroir qui en dévoile les contours à tra­vers la sen­si­bi­li­té et l’acuité de son regard.

Un uni­vers roma­nesque en énon­cia­tion poé­tique, un uni­vers poé­tique énon­cé par une voix inédite, ces bribes, ces jets, ces inci­pits nous laissent lati­tude d’imaginer l’après. L’après roma­nesque et le des­tin de ces per­son­nages épais et pal­pi­tants aux tableaux bros­sés par Dan Fante, et l’après lec­ture du poème qui est ce moment unique de créa­tion du sens lorsque le signe énonce autre chose que ce qui est entre­po­sé au lexique. C’est ten­ter, écrire c’est ten­ter. Et l'auteur déploie un uni­vers inédit qui laisse trace une fois la lec­ture ache­vée. Alors son silence conti­nue de por­ter l’escalade. C’est ten­ter, et cela, il le sait :

 

« C’est pas à moi
qu’il faut deman­der ça
 

Mon pote Bill
fin
très fin poète
et sino­que­ment ex-poi­vrot din­goïde
de New York
 

M’a envoyé un e-mail
 

Bill semble à court d’inspiration
et ce qu’il pond
lui paraît pom­pé ailleurs
il aime­rait savoir
 

Comment je m’y prends quand ça m’arrive
nom de Dieu
 

Mes doigts lui répondent d’eux-mêmes
par retour
-je vais de l’avant
j’écris à tra­vers les murs de briques et les conne­ries
qui m’obstruent l’esprit
que ce soit bon mau­vais ou nul
je vais de l’avant voi­là tout
parce que
c’est la pure véri­té
 

j’ai la trouille d’arrêter
 

Si j’arrêtais je pour­rais
recom­men­cer à me saou­ler la gueule
ou flin­guer mon chien
ou avoir à baver le monstre
assou­pi der­rière mes yeux
 

J’écris parce que c’est ce qui me sépare de la mort
et putain de merde
je veux pas cre­ver
un ins­tant
avant d’avoir été recon­nu
comme le plus grand génie de ma géné­ra­tion
et voi­là exac­te­ment
ai-je donc répon­du à Bill
à quel point je suis atteint »

 

mm

Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  Editions La chienne Edith. En 2018, elle publie Aperture du silence, chez PhB Editions.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou textes dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste et Francopolis.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture, entre­tiens et articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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