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Courants blancs de Philippe Jaffeux

Par |2018-10-16T16:46:51+00:00 10 mai 2014|Catégories : Blog|

Courants blancs, un édi­fice d’assertions, de phrases uni­fiées par leur dis­po­si­tion à la page. Présentées telles une prose dense et pro­met­teuse, aux pavés noir­cis elles font corps. Pas de rime ni de vers, pas de strophes ni de blancs. Ainsi avant la lec­ture nous nous atten­dons à y décou­vrir une trace de souffle mimé­tique, d’univers roma­nesque, de fil dié­gé­tique à tenir afin de nous lais­ser éva­der. Ce n’est que de plus près, en cares­sant les mots du regard que ce flux de phrases intrigue. Car, en effet, le texte n’est pas jus­ti­fié, chaque début de ligne se pré­sente comme phrase nais­sante grâce à la majus­cule qu’elle arbore, et aucune trace de décou­page en cha­pitres. Alors lire, s’y plon­ger de toute urgence.

La décou­verte de ces bribes assem­blées est secousse. Suite, suites, l’allure séman­tique ne se laisse pas dic­ter sa conduite. Le lec­teur peut y for­ger le tis­su de signi­fi­ca­tions plu­rielles car le sens du par­cours n’y est jamais bali­sé. D’avant en arrière, à rebours des évi­dences, l’association de ces apho­rismes est en liber­té déployée. Pas de traces de vel­léi­té mes­sia­nique, de figure du poète démiurge qui puise sa source d’inspiration au souffle divin. Non, tout s’esquisse dans l’unification de ces mor­ceaux asser­tifs dont les mul­tiples estampes appa­raissent à l’infini de leurs cohé­sions à la lec­ture. Ainsi au fil des pages se des­sinent des thé­ma­tiques his­sées du lien qui unit ces axiomes.

Le poète qui s’inscrit au miroir de la troi­sième per­sonne du sin­gu­lier nous conduit face à lui-même, au-dedans, sans conces­sion aucune. Celui qui écrit est pré­sent à chaque ligne. Il énonce sa pos­ture à l’existence, regard inqui­si­teur et sta­ture péri­phé­rique de ceux qu’aucun cercle ne cir­cons­crit. Ainsi ces lignes augu­rales comme manière de pré­sen­ta­tion :

 

Il se noya dans un cercle lorsqu’il confon­dit l’eau avec une quin­zième lettre solaire.
Les ani­maux s’arrêtèrent de par­ler pour don­ner aux hommes la chance d’obéir à leurs cris.
Il applau­dis­sait ses prières depuis qu’un vide s’était glis­sé entre ses mains.
La folie enfer­ma ses échecs dans un car­ré et il réus­sit à se dépla­cer en dia­go­nale.
Il des­si­nait le silence avec des lettres afin de voir sa voix.
 

Le flam­beau de ceux qui mau­dits furent après l’heure les étoiles de nos cieux poé­tiques est repris. Philippe Jaffeux assume sa place hors de cir­con­fé­rence. Mais pour autant cette pos­ture excen­trée ne l’affranchit pas de s’inclure dans la com­mu­nau­té de ses contem­po­rains, et d’affirmer avec l’emploi du pro­nom per­son­nel « nous » son appar­te­nance à un réel par­ta­gé dont il révèle les contours alié­nants.

 

Nous trem­blons de savoir écrire depuis que nous maî­tri­sons la fonc­tion de nos signa­tures.
Un point final concluait cha­cune de ses phrases car il écri­vait pour ne plus se sou­cier du demain.
L’art s’avance vers sa fin dés que les hommes souffrent de la faim.
Toutes les fins du monde avor­tèrent car il renais­sait au contact d’un espoir cos­mique.

Tels sont les der­niers apho­rismes du recueil, qui énoncent toutes les thé­ma­tiques qui y sont déployées. Car si l’évocation de la pos­ture du poète et de son regard au monde y sont sous-jacentes, Courants blancs est sur­tout le lieu d’une réflexion sur la parole poé­tique, sur la danse menée pour cap­tu­rer autre chose que la lit­té­ra­li­té des signes.

 

Il fut enfin digne d’un ani­mal dès qu’il désho­no­ra l’irresponsabilité d’une parole pri­mi­tive.
Les lettres existent seule­ment lorsqu’elles parlent à la place de leurs auteurs.
Il se dro­guait natu­rel­le­ment avec la blan­cheur arti­fi­cielle des ses pages para­di­siaques.
 

 

Ainsi, au fil des pages, Philippe Jaffeux tente de défi­nir les pro­cé­dés d’écriture, le texte et sa non exis­tence. Et, bien sûr, toute ten­ta­tive de cir­cons­crire le miracle de l’avènement de la poé­sie, lorsqu’il se pro­duit, est vaine. Le poète pose le constat de cette impuis­sance.

 

Les dieux l’entendirent lorsqu’il par­la enfin d’adresser une prière au silence.
Il épe­lait les lettres de chaque mot pour expri­mer sa défi­ni­tion d’un alpha­bet innom­mable.
Il se per­dait de vue lorsqu’il se reflé­tait dans les yeux d’un ani­mal inac­ces­sible.
 

Un recueil ain­si énu­mé­ré au cha­pe­let d’aphorismes si ténus que l’assertion tenue pour acquise s’échappe. Ces traits de lignes n’ont ni début ni terme, ni haut ni bas ni tra­jec­toire. Telles ces images dont les contours sont modi­fiés selon le point de vue emprun­té pour les regar­der, tout atteint à l’univocité des cimes. Alors nous inter­ro­ger sur ce qui dans ce dis­po­si­tif porte le plus haut la trans­cen­dance. De la pré­sence du texte à la page, ou de l’articulation des signi­fiants qui dans une struc­ture syn­taxique somme toute pro­to­co­laire par­viennent tout de même à se déli­vrer du car­can du sens. Et force est de consta­ter que c’est dans l’articulation des allers-retours res­sas­sés que se tient la poé­sie. Plus qu’une envo­lée des signi­fiants se tisse un réseau séman­tique qui au fil de la lec­ture rend pré­gnante la toile du pay­sage des­si­né par ces asser­tions unies dans l’espace et fina­le­ment assem­blées dans le corps qu’elles consti­tuent. Et ce corps est celui de la poé­sie.

 

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  aux Editions La chienne Edith. En 2018, elle publie Aperture du silence, chez PhB Editions.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou des textes cri­tiques dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste et Francopolis.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture, entre­tiens et articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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