Courants blancs, un édi­fice d’assertions, de phras­es unifiées par leur dis­po­si­tion à la page. Présen­tées telles une prose dense et promet­teuse, aux pavés noir­cis elles font corps. Pas de rime ni de vers, pas de stro­phes ni de blancs. Ain­si avant la lec­ture nous nous atten­dons à y décou­vrir une trace de souf­fle mimé­tique, d’univers romanesque, de fil diégé­tique à tenir afin de nous laiss­er évad­er. Ce n’est que de plus près, en cares­sant les mots du regard que ce flux de phras­es intrigue. Car, en effet, le texte n’est pas jus­ti­fié, chaque début de ligne se présente comme phrase nais­sante grâce à la majus­cule qu’elle arbore, et aucune trace de découpage en chapitres. Alors lire, s’y plonger de toute urgence.

La décou­verte de ces bribes assem­blées est sec­ousse. Suite, suites, l’allure séman­tique ne se laisse pas dicter sa con­duite. Le lecteur peut y forg­er le tis­su de sig­ni­fi­ca­tions plurielles car le sens du par­cours n’y est jamais bal­isé. D’avant en arrière, à rebours des évi­dences, l’association de ces apho­rismes est en lib­erté déployée. Pas de traces de vel­léité mes­sian­ique, de fig­ure du poète démi­urge qui puise sa source d’inspiration au souf­fle divin. Non, tout s’esquisse dans l’unification de ces morceaux asser­tifs dont les mul­ti­ples estam­pes appa­rais­sent à l’infini de leurs cohé­sions à la lec­ture. Ain­si au fil des pages se dessi­nent des thé­ma­tiques hissées du lien qui unit ces axiomes.

Le poète qui s’inscrit au miroir de la troisième per­son­ne du sin­guli­er nous con­duit face à lui-même, au-dedans, sans con­ces­sion aucune. Celui qui écrit est présent à chaque ligne. Il énonce sa pos­ture à l’existence, regard inquisi­teur et stature périphérique de ceux qu’aucun cer­cle ne cir­con­scrit. Ain­si ces lignes augu­rales comme manière de présentation :

 

Il se noya dans un cer­cle lorsqu’il con­fon­dit l’eau avec une quinz­ième let­tre solaire.
Les ani­maux s’arrêtèrent de par­ler pour don­ner aux hommes la chance d’obéir à leurs cris.
Il applaud­is­sait ses prières depuis qu’un vide s’était glis­sé entre ses mains.
La folie enfer­ma ses échecs dans un car­ré et il réus­sit à se déplac­er en diagonale.
Il dessi­nait le silence avec des let­tres afin de voir sa voix.
 

Le flam­beau de ceux qui mau­dits furent après l’heure les étoiles de nos cieux poé­tiques est repris. Philippe Jaf­feux assume sa place hors de cir­con­férence. Mais pour autant cette pos­ture excen­trée ne l’affranchit pas de s’inclure dans la com­mu­nauté de ses con­tem­po­rains, et d’affirmer avec l’emploi du pronom per­son­nel « nous » son appar­te­nance à un réel partagé dont il révèle les con­tours aliénants.

 

Nous trem­blons de savoir écrire depuis que nous maîtrisons la fonc­tion de nos signatures.
Un point final con­clu­ait cha­cune de ses phras­es car il écrivait pour ne plus se souci­er du demain.
L’art s’avance vers sa fin dés que les hommes souf­frent de la faim.
Toutes les fins du monde avortèrent car il renais­sait au con­tact d’un espoir cosmique.

Tels sont les derniers apho­rismes du recueil, qui énon­cent toutes les thé­ma­tiques qui y sont déployées. Car si l’évocation de la pos­ture du poète et de son regard au monde y sont sous-jacentes, Courants blancs est surtout le lieu d’une réflex­ion sur la parole poé­tique, sur la danse menée pour cap­tur­er autre chose que la lit­téral­ité des signes.

 

Il fut enfin digne d’un ani­mal dès qu’il déshon­o­ra l’irresponsabilité d’une parole primitive.
Les let­tres exis­tent seule­ment lorsqu’elles par­lent à la place de leurs auteurs.
Il se droguait naturelle­ment avec la blancheur arti­fi­cielle des ses pages paradisiaques.
 

 

Ain­si, au fil des pages, Philippe Jaf­feux tente de définir les procédés d’écriture, le texte et sa non exis­tence. Et, bien sûr, toute ten­ta­tive de cir­con­scrire le mir­a­cle de l’avènement de la poésie, lorsqu’il se pro­duit, est vaine. Le poète pose le con­stat de cette impuissance.

 

Les dieux l’entendirent lorsqu’il par­la enfin d’adresser une prière au silence.
Il épelait les let­tres de chaque mot pour exprimer sa déf­i­ni­tion d’un alpha­bet innommable.
Il se per­dait de vue lorsqu’il se reflé­tait dans les yeux d’un ani­mal inaccessible.
 

Un recueil ain­si énuméré au chapelet d’aphorismes si ténus que l’assertion tenue pour acquise s’échappe. Ces traits de lignes n’ont ni début ni terme, ni haut ni bas ni tra­jec­toire. Telles ces images dont les con­tours sont mod­i­fiés selon le point de vue emprun­té pour les regarder, tout atteint à l’univocité des cimes. Alors nous inter­roger sur ce qui dans ce dis­posi­tif porte le plus haut la tran­scen­dance. De la présence du texte à la page, ou de l’articulation des sig­nifi­ants qui dans une struc­ture syn­tax­ique somme toute pro­to­co­laire parvi­en­nent tout de même à se délivr­er du car­can du sens. Et force est de con­stater que c’est dans l’articulation des allers-retours ressas­sés que se tient la poésie. Plus qu’une envolée des sig­nifi­ants se tisse un réseau séman­tique qui au fil de la lec­ture rend prég­nante la toile du paysage dess­iné par ces asser­tions unies dans l’espace et finale­ment assem­blées dans le corps qu’elles con­stituent. Et ce corps est celui de la poésie.

 

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Carole Mesrobian

Car­ole Car­cil­lo Mes­ro­bian est poète, cri­tique lit­téraire, revuiste, per­formeuse, éditrice et réal­isatrice. Elle pub­lie en 2012 Foulées désul­toires aux Edi­tions du Cygne, puis, en 2013, A Con­tre murailles aux Edi­tions du Lit­téraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sur­sis en con­séquence. En 2016, La Chou­croute alsa­ci­enne paraît aux Edi­tions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachd­jian par Van­i­na Pin­ter, Car­ole Car­ci­lo Mes­ro­bian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Flo­rence Laly, Chris­tine Tara­nov,  aux Edi­tions La chi­enne Edith. Elle est égale­ment l’au­teure d’Aper­ture du silence (2018) et Onto­genèse des bris (2019), chez PhB Edi­tions. Cette même année 2019 paraît A part l’élan, avec Jean-Jacques Tachd­jian, aux Edi­tions La Chi­enne, et Fem mal avec Wan­da Mihuleac, aux édi­tions Tran­signum ; en 2020 dans la col­lec­tion La Diag­o­nale de l’écrivain, Agence­ment du désert, paru chez Z4 édi­tions, et Octo­bre, un recueil écrit avec Alain Bris­si­aud paru chez PhB édi­tions. nihIL, est pub­lié chez Unic­ité en 2021, et De nihi­lo nihil en jan­vi­er 2022 chez tar­mac. A paraître aux édi­tions Unic­ité, L’Ourlet des murs, en mars 2022. Elle par­ticipe aux antholo­gies Dehors (2016,Editions Janus), Appa­raître (2018, Terre à ciel) De l’hu­main pour les migrants (2018, Edi­tions Jacques Fla­mand) Esprit d’ar­bre, (2018, Edi­tions pourquoi viens-tu si tard), Le Chant du cygne, (2020, Edi­tions du cygne), Le Courage des vivants (2020, Jacques André édi­teur), Antholo­gie Dire oui (2020, Terre à ciel), Voix de femmes, antholo­gie de poésie fémi­nine con­tem­po­raine, (2020, Pli­may). Par­al­lèle­ment parais­sent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Cap­i­tal des mots, Poe­siemuz­icetc., Le Lit­téraire, le Salon Lit­téraire, Décharge, Tex­ture, Sitaud­is, De l’art helvé­tique con­tem­po­rain, Libelle, L’Atelier de l’ag­neau, Décharge, Pas­sage d’en­cres, Test n°17, Créa­tures , For­mules, Cahi­er de la rue Ven­tu­ra, Libr-cri­tique, Sitaud­is, Créa­tures, Gare Mar­itime, Chroniques du ça et là, La vie man­i­feste, Fran­copo­lis, Poésie pre­mière, L’Intranquille., le Ven­tre et l’or­eille, Point con­tem­po­rain. Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Bris­si­aud, et des pré­faces de Mémoire vive des replis de Mar­i­lyne Bertonci­ni et de Femme con­serve de Bluma Finkel­stein. Auprès de Mar­i­lyne bertonci­ni elle co-dirige la revue de poésie en ligne Recours au poème depuis 2016. Elle est secré­taire générale des édi­tions Tran­signum, dirige les édi­tions Oxy­bia crées par régis Daubin, et est con­cep­trice, réal­isatrice et ani­ma­trice de l’émis­sion et pod­cast L’ire Du Dire dif­fusée sur radio Fréquence Paris Plurielle, 106.3 FM.