> Fabrice Murtin, Furtive affluence

Fabrice Murtin, Furtive affluence

Par | 2018-05-21T18:41:14+00:00 22 septembre 2014|Catégories : Critiques|

D’une appa­rente sim­pli­ci­té, Furtive affluence se reçoit léger de ses neuf pages de for­mat A4 qui enserrent une typo­gra­phie consé­quente dont les lettres énu­mèrent des textes  aux tra­cés jus­ti­fiés et sépa­rés par un double inter­ligne. Les titres, lorsqu’il y en a, sont cen­trés en haut de pages non numé­ro­tées. Treize textes majo­ri­tai­re­ment courts, en prose ou bien en vers, s’y suc­cèdent. L’encre qui orne la cou­ver­ture semble ain­si allé­go­rie de cette volon­té de convo­quer l’espace imma­cu­lé comme fai­sant par­tie du tout, comme élé­ment signi­fiant à consi­dé­rer. Alors y attendre un dis­cours éthé­ré, aérien, vapo­reux ?

Cet hori­zon d’attente, sus­ci­té par l’aspect phy­sique du recueil, est bien vite démen­ti, car dès la lec­ture de l’incipit tout inter­dit de rece­voir ces para­graphes en fur­tif, en pro­me­neur alam­bi­qué espé­rant y trou­ver repos et amu­se­ment. Les pro­pos de Fabrice Murtin sont bien au contraire d’une épais­seur séman­tique consé­quente. Les épi­graphes d’œuvre inter­pellent et alertent le lec­teur : deux exergues, en effet, figurent au devant du recueil, une qui ouvre la marche aux écrits du poète, l’autre qui clos le dérou­lé des textes. Et quel n’est pas le plai­sir d’y retrou­ver Rainer Maria Rilke qui invite, au seuil de la lec­ture, à rece­voir d'ors et déjà ces textes sous les aus­pices d’un poète pour qui écrire est che­mi­ne­ment et abou­tis­se­ment d’un par­cours exis­ten­tiel menant vers soi-même. L’épigraphe qui clôt le recueil vient cor­ro­bo­rer cette por­tée séman­tique, car, attri­buée à Cioran, pour qui l’art et la poé­sie furent les seules jus­ti­fi­ca­tions de l’existence, elle énonce :

« Dans la vie de l’esprit il arrive un moment où l’écriture, s’érigeant en prin­cipe auto­nome, devient des­tin. C’est alors que le Verbe, tant dans ses spé­cu­la­tions phi­lo­so­phiques que dans les pro­duc­tions lit­té­raires, dévoile et sa vigueur et son néant.

Cioran ».
 

Ainsi l’impact dis­cur­sif de ces cita­tions pla­cées res­pec­ti­ve­ment au début et à la clau­sule de Furtive affluence ne peut être igno­ré, car leur nature didac­tique ain­si que le fait qu’elles intro­duisent et ferment les textes du recueil en font des élé­ments incon­tour­nables. Elles invitent le lec­teur à pen­ser le dis­cours poé­tique ain­si que la pos­ture de celui qui l’énonce. Mais aus­si, ain­si que tout recours à la pra­tique épi­gra­phique, elles signalent le sou­hait de l’auteur d’ouvrir à l’intertextualité.
 

Cette volon­té de convo­quer des réfé­rences externes est confir­mée à la lec­ture de l’incipit. « Couleurs et rumeurs », poème en prose, égraine, au fil des lignes de ses quatre para­graphes, des allu­sions artis­tiques à peine dis­si­mu­lées. Sous les allures  d’un texte à la limite du des­crip­tif tant ses asser­tions énu­mèrent au sein de tem­po­ra­li­tés iden­ti­fiables des étapes de la vie quo­ti­dienne, voi­ci que sont invi­tés Verlaine et son « vio­lon mono­tone » et Chateaubriand qu’il nous semble presque voir fou­ler du pied les « feuilles jau­nies » des « Tuileries » d’un pas pesant tout le poids du mou­ve­ment roman­tique lar­ge­ment convo­qué ici. Les envo­lées extra­dié­gé­tiques mènent éga­le­ment au ving­tième siècle, et à Guillaume Apollinaire qui a ense­men­cé le renou­veau du dis­cours poé­tique. L’y voir, lorsque Fabrice Murtin évoque la moder­ni­té, dans le  « bal des trans­ports d’un quo­ti­dien trop terne », ain­si que dans la pre­mière phrase du second para­graphe, où « La Seine ou trop d’heures oubliées » ne sont pas sans évo­quer « Le Pont Mirabeau ».
 

Dans ce tout pre­mier texte les champs lexi­caux de la pein­ture et de la musique sou­tiennent ces réfé­rences extra­dié­gé­tiques et convoquent les autres formes d’expression artis­tique, toutes périodes confon­dues, dans un syn­cré­tisme qui pré­side à la lec­ture du recueil.
 

« A chaque arrêt le bus décli­nait les jeux optiques d’un kaléi­do­scope de richesses. Les atti­tudes impor­tantes fuguaient au pla­fond mono­chrome qu’elles rehaus­saient de motifs ima­gi­naires en com­pul­sant des notes. Invariablement ce tin­te­ment de sta­tions sol­dait le bal des trans­ports d’un quo­ti­dien trop terne.
 

Un soir mon requiem fusa à la fenêtre par l’orage à canon. »
 

Ce texte limi­naire, véri­table « kaléi­do­scope de richesses », donne le ton. Nous voi­là pla­cés à hau­teur de prendre la mesure de ce qui va suivre.

Et effec­ti­ve­ment, en plus des nom­breuses réfé­rences inter­tex­tuelles et des allu­sions omni­pré­sentes aux diverses formes d’expression artis­tique, Fabrice Murtin pro­pose au lec­teur de voya­ger : envo­lée spa­tiale qui part de Paris pour mener en Italie, pays de l’abondance artis­tique s’il en est, évo­quée à tra­vers des sites qui sont sym­boles de l’art tant grâce à la splen­deur archi­tec­tu­rale des monu­ments décrits que par les œuvres qu’ils recèlent pour cer­tains ; dépla­ce­ments tem­po­rels dans l’évocation d’œuvres et d’artistes qui ont mar­qué l’Histoire de l’Art tout au long des siècles, mais aus­si lorsque le poète énonce à la pre­mière per­sonne du sin­gu­lier les mur­mures roman­tiques d’envolées lyriques déployées dans l’évocation du pas­sé, s’adressant à un « tu » qui appa­raît au fil des pages.

Ponts extra­dié­gé­tiques ain­si que mise en abîme des formes d’expression artis­tique se suc­cèdent donc, et mènent à ce texte qui clôt le recueil :
 

« La pluie bat­tante des for­tunes et des siècles s’acharnait sur les tuiles ver­ti­gi­neuses de notre com­pul­sion.
 

Sans plus tar­der, rapié­cer les débris et les veilles. Restaurer les termes d’un échange en puis­sance.
 

Le cou­loir de Vasari fou­lait Florence vingt pieds plus bas.
Traverser notre pay­sage comme une marche sur le fleuve.
 

Dieu nous lit. »
 

Ce syn­cré­tisme artis­tique géné­rique et tem­po­rel invite le lec­teur à suivre le par­cours  tra­cé par le poète. Qui mieux que Giorgio Vasari, peintre, archi­tecte et écri­vain du sei­zième siècle, auteur d’une Histoire de l’Art consi­dé­rée comme fon­da­trice du genre, pou­vait clore la marche des textes du recueil auprès des lignes magni­fi­que­ment écrites par le poète qui, dans l’emploi du pos­ses­sif, invite le lec­teur à le suivre aux pay­sages ini­tia­tiques.

Et alors que tout pèse du poids de l’art, ce serait oublier l’essentiel que de ne pas saluer l’extrême poé­ti­ci­té de la langue de Fabrice Murtin. Les para­digmes déploient des signi­fiants qui dans leur ren­contre glissent au tapis du sens pour lais­ser appa­raître des images puis­santes et inédites. L’auteur y trace éga­le­ment les contours d’une syn­taxe propre à offrir des envo­lées poé­tiques, comme dans « Villa Borghese » où sont énu­mé­rées uni­que­ment des phrases nomi­nales, manière d’évoquer le regard déployé sur ses jar­dins tra­cés par Flaminio Ponzio et sur les mer­veilleuses œuvres qui figurent au lieu.

Ainsi, dans les blancs des espaces lais­sés au texte, en leurs envo­lées spa­tiales et énon­cia­tives, mais sur­tout dans le jeu de la por­tée séman­tique ouverte par l‘intertextualité, la dimen­sion du dis­cours non seule­ment poé­tique mais aus­si cri­tique fait de Furtive affluence un recueil qui scande la puis­sance de l’Art en un syn­cré­tisme géné­rique et tem­po­rel uni­fiant qui soit propre à dépas­ser les dis­cours pro­to­co­laires. De par sa forme ain­si que dans la mise en œuvre des dis­po­si­tifs tex­tuels le lec­teur est ame­né à créer des ponts : liens au sens sus­ci­tés par les convo­ca­tions qui émaillent les pro­pos de Fabrice Murtin, mais éga­le­ment liens avec une dimen­sion du signe que seule la poé­sie per­met de déployer, qui est celle des retrou­vailles avec les sono­ri­tés et le sym­bo­lisme enclos au lan­gage. 

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  Editions La chienne Edith, 2018.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou textes dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture et d’articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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