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Les amours suivants de Stéphane Bouquet

Par | 2018-02-24T18:51:25+00:00 3 mars 2014|Catégories : Blog|

Une poé­sie de la moder­ni­té, dite, assu­mée.

Par la forme du recueil, décou­pé en cha­pitres qui arriment des textes qui oscil­lent entre prose et poé­sie. Prose dans le che­vau­che­ment des phrases et la mise en page, fai­sant fi de la rime, du para­graphe consen­suel et du métrage pro­to­co­laire. Les titres des dif­fé­rentes par­ties enchaînent des abré­via­tions qui font réfé­rence aux us com­mu­ni­ca­tion­nels contem­po­rains,  tel « Pdt qlqs mns de soliel » ou bien convoquent l’abrogation des fron­tières lorsque Stéphane Bouquet inti­tule res­pec­ti­ve­ment les cin­quième et sixième par­ties « Translating Paul Blackburn » et « East side sto­ry ». Instantanéité et atté­nua­tion des dis­tances qui séparent les êtres, méta­pho­ri­sées par le cha­pe­let du sys­tème tuté­laire qui énonce ce que le monde moderne pro­pose : immé­dia­te­té du contact et abro­ga­tion des espaces, car le poète convoque éga­le­ment Facebook et Youtube, mais hymne à sa vacui­té magis­tra­le­ment por­tée par tous les inter­stices du recueil. Prose enfin dans l’énonciation dérou­lée du « je » qui se tisse dans une trame dié­gé­tique dont le lec­teur enserre les contours réfé­ren­tiels.

Alors où est la poé­sie ? Dans le flot séman­tique des mots agglu­ti­nés comme la mul­ti­tude à croi­ser en nos quo­ti­diens der­rière un écran, der­rière un sms, der­rière un voile qui jamais ne s’envole. Dérapages syn­taxiques ou choix de para­digmes de la moder­ni­té, emploi du lan­gage cou­rant, déran­gés par l’intrusion de signi­fiants hors champ séman­tique, et tout dérape, tout glisse vers une autre dimen­sion. Evocation dans ces amas posés de mots sans conces­sion qui disent de la soli­tude et qu’il s’agit de his­ser hors de la puis­sance lexi­cale du signe pour la rendre audible. Ainsi les titres des par­ties deux et quatre « Solitude semaine 1 » et « Solitude semaine 16 », puis celui de la hui­tième par­tie « Solitude semaines automne/​hiver ». Combien de temps ? Des semaines dans une ipséi­té per­çue telle un par­cours ini­tia­tique,

 

« Chère Altesse qui vis en moi,
 

Quand tu traînes long­temps de médi­ta­tion
Dans les salles du châ­teau sans sou­ci
Par pur amour des par­quets »
 

Le second cha­pitre invite le lec­teur à suivre les jour­nées  énu­mé­rées comme un cha­pe­let qui mêle l’évocation du quo­ti­dien et l’envolée du regard du poète. Il  observe avec une égale acui­té ses contem­po­rains et le flux inexo­rable de ses heurts d’être au monde, et nous mène  après nous avoir don­né à voir toute l’absurdité du deve­nir humain tel qu’il est engran­gé par les siècles d’histoire, vers l’ailleurs

 

« jour 1 : c’est un poème très simple sur
être dans la rue sur
voir des gens sur vou­loir
qu’ils contri­buent eux aus­si
 

aux délo­ca­li­sa­tions vers nous de l’espoir »

 

Déambulations donc d’une pen­sée, d’une pré­sence accrue au réel, et lec­ture sans conces­sion, d’un regard posé en foca­li­sa­tion interne qui nous invite à oser recon­naître l’absurdité

 

« Ici on peut croi­ser sur le trot­toir
police & pom­pier les sirènes alen-
tour rendent
jeu vidéo eupho­rique le monde »

 

Et la der­nière par­tie du recueil, « Les amours res­tantes » fait écho à la pre­mière où toute ampli­tude de l’extrême soli­tude sur­git, magni­fi­que­ment énon­cée par la super­po­si­tion du cha­pe­let de signes ense­ve­lis sous une logor­rhée par­faite et rési­gnée, telle un miroir gla­cé sans image, celui que tendent les ren­contres amou­reuses, ten­ta­tives dans l’union de com­bler toute vacui­té, mais ten­ta­tives ense­ve­lies dans une langue sans conces­sion dont les secousses séman­tiques mani­festent toute la vio­lence. Jusqu’au der­nier texte du recueil, constat, bilan, rési­gna­tion et…

 

« et vivre

il faut que ça                             fasse à la fin une his­toire

la même peut-être depuis tou­jours

qu’on se raconte…dans le métro quelqu’un lève

la tête

mèche flot­tante                                sous bon­net

gris l’air roman­ti­co-malade et sa béquille le sou­tient

 

 

                                                                  …l’hiver sort de sa bouche le métro

roule par ex. les gens montent et des­cendent

nous sommes suf­fi­sam­ment ensemble »

 

C’est dans l’évocation du quo­ti­dien que Stéphane Bouquet puise toute la puis­sance de sa poé­sie. Grâce à une langue sans conces­sion qui, de par sa lit­té­ra­li­té crue, ses dis­tor­sions syn­taxiques, le choix de ses champs lexi­caux, énonce la moder­ni­té, il par­vient à don­ner corps à l’extrême vacui­té du réel ain­si qu’à l’absurdité de nos exis­tences ato­mi­sées.

 

 

 

mm

Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne le 24 février 1966 et vit en région pari­sienne. Professeur de Lettres clas­siques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’université Paris Diderot.

Elle publie en 2012 Foulées désul­toires, aux Editions du Cygne, ain­si que des textes inédits dans la revue Le Capital des mots.

A contre Murailles, Les édi­tions du Littéraire, Paris, octobre 2013