> Un triptyque, de Gabriel Rebourcet

Un triptyque, de Gabriel Rebourcet

Par | 2018-02-23T15:39:59+00:00 12 février 2014|Catégories : Blog|

 

Triptyque, la forme des trois recueils de Gabriel Rebourcet signe déjà l’absolue dis­tan­cia­tion, le désir d’énoncer autre­ment, l’altitude qui se veut atteinte à la poé­sie même. Faire entendre autre­ment, lui offrir relief et chance tou­jours renou­ve­lée pour ceux qui osent sor­tir des che­mins tra­cés, de signi­fier, d’ouvrir, de cueillir la plu­ra­li­té des ouver­tures du signe. Trois tomes qui osent et qui atteignent, tels sont Vestiges de la vie ordi­naire, Cahier depuis les toits, Notes sur le che­min de terre. Suites, tableaux, union de textes qui retracent un par­cours poé­tique, tresses de sens appo­sés à la page, sans autre deve­nir que de démul­ti­plier les envo­lées dans les croi­se­ments de ces va-et-vient entre. Et puis par­ve­nir à une ipséi­té d’ailleurs, à une voix qui mur­mure, hors. Ainsi l’épigraphe limi­naire iden­tique aux trois recueils :

 

« Fiez-vous
au carac­tère inépui­sable
du mur­mure »

André Breton

 

Convoquer André Breton à l’orée de cha­cun des volumes, qu’est-ce à dire ? Alors que pour­tant rien ne signale aux para­digmes ni à la syn­taxe une quel­conque gémel­li­té entre ces deux auteurs, peut-on espé­rer alors en hori­zon d’attente une res­sem­blance ou une conni­vence artis­tique ? Il semble que oui, car il s’agit d’énoncer ce vœu, il s’agit de signi­fier cette attente por­tée de toute poé­sie : atteindre le mur­mure libé­ra­teur du signe, le net­toyer de toute por­tée séman­tique imma­nente. Il s’agit d’atteindre à ce Graal qu’est le tri­cot tis­sé par les mots libé­rés.

Annoncé par le titre de cha­cun des trois volumes, ce trip­tyque jalonne un par­cours de vie, et en révèle l’essence, la quin­tes­sence, le carac­tère ini­tia­tique, comme cha­cun de nos pas posés à la terre. Ages plu­riels de l’existence, de l’Aurore, tout pre­mier poème du tome 1, au der­nier texte du trip­tyque, qui s’énonce comme bilan, regard tour­né aux pages écrites, comme une invite à reprendre au début la lec­ture pour renaître, dans la parole poé­tique libé­ra­trice…

 

Tu pro­mets d’être roi Lear face à l’orage
    mais fre­don­nant de mots d’amour
    chan­tant la vision de ton épouse
    infi­nie tu sens cou­ler sur ta joue le
    sou­ve­nir de ta nais­sance les cris les
    pom­mades toutes les aubes toutes les
    nuits le temps éton­nant de ta vie

le goût noi­sette de ton sang dans ta
   bouche est venu quand tu es tom­bé
   tête pen­chée sur l’acier bleu

la ville est bien là dans ton regard
   inno­cent de tous ses feux qui fusent de
   tous ces hommes à l’instant de la mort
   toutes ses terres dés­ra­brées

tu te retournes et tu vas prendre le der­nier
   train mais rien ne bouge la gare est
   noire tu vois pas­ser une ombre blanche
   un oiseau noué à la lune ta force a fui
   tu salues les échos des rails la voix des
   rêves ta as tenu parole

 

 

Entre le tome 1, Vestiges de la vie ordi­naire, par­cours ter­restre prin­ta­nier de la sève nou­velle et le tome 3, Notes sur le che­min de la vie ordi­naire, temps du bilan, de l’augure de mort après la mala­die, de la contem­pla­tion, regard posé du poète sur le par­cours, les textes enser­rés au second tome, Cahier depuis les toits, convoquent des icônes tirées de la mytho­lo­gie au com­bien signi­fiantes. Narcisse en reflet de lui-même qui dit les âges d’homme avant la tra­ver­sée du miroir, et Orphée par­ve­nu au-delà, entre les deux mondes pos­té tel le poète, témoin et récep­tacle de vie. Descendu aux enfers cher­cher Eurydice, tel le poète un signe décu­plé par­ve­nu à énon­cer le mur­mure du silence

 

Tu as vécu le voyage de la vie à la mort
tu as bu les poi­sons de la sagesse

désor­mais chaque vie croi­sée,
chaque vie pas­sante
pui­se­ra sa force dans la tienne,
force nue, âme sai­sie,
chaque vie bat­tra dans ta chair
et long­temps réson­ne­ra dans ta poi­trine,

sou­vent, très sou­vent peut-être,
le déchi­re­ment de la mort
rap­pel­le­ra ton corps et ton âme à l’unisson,
ton visage s’inclinera vers la terre
par la souf­france subie, infli­gée,
par les anciennes sil­houettes
qui dansent tou­jours au fond de toi,
sor­cières java­naises,

le long des murs de la ville, à la nuit,
tes dis­pa­rus revien­dront, titu­bant,
feu consu­mé, sève assé­chée,
ils cher­che­ront de la main la cha­leur
de ton sou­ve­nir
dans la pierre où tu as gra­vé leurs noms,

tu sais que leur quête est une caresse.

 

 

Figures mytho­lo­giques, sym­boles per­sis­tants du limon humain, énon­cées comme glaise à façon­ner ce que tous en frères nous por­tons d’ancestral, de céleste, de cos­mique, d’universel… Et dans la pré­gnance du regard, de Narcisse qui se contemple à l’onde pure des mots à Orphée qui ne peut se rete­nir d’admirer Eurydice et la perd, le poète nous invite à regar­der vers un ailleurs dévoi­lé par ses mots assem­blés en images et para­digmes qui se veulent pas­sage aux arcanes du réel. Plus qu’une sym­bo­lique de la cas­tra­tion ou que méta­phore d’une inca­pa­ci­té à être, il faut plu­tôt recon­naître dans l’évocation de ces deux figures un hymne au revers des miroirs, une invite à outre­pas­ser les contours du réel qui s’offrent au regard pour per­ce­voir au-delà, au-dedans, au-des­sus, visage tour­né vers l’ailleurs. Et le che­min de cette lec­ture nous est tra­cé par le signe de Gabriel Rebourcet, qui trans­cende les murs des appa­rences. Nous retrou­vons alors André Breton sous l’égide duquel sont pla­cés les trois volumes. Lui aus­si a cher­ché le point de fuite, la porte à l’échappatoire, le « point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le pas­sé  et la futur, le com­mu­ni­cable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être per­çus contra­dic­toi­re­ment ».

 

Ce trip­tyque des­sine ain­si un par­cours de vie offert comme her­mé­neu­tique car dévoi­lé par une langue poé­tique qui souffle les images aux détours du signe, de méta­phores en heurts des signi­fiants qui s’ouvrent alors à des hori­zons neufs. Apposés en formes libres et déliées de contraintes, les mots s’épanouissent, envolent les tra­cés de vie, et conduisent à s’évader du silence de nos chairs pour rejoindre au par­cours les âmes de nos frères. Tous, comme en mytho­lo­gie énon­cés, enclos dans ce tryp­tique. Et le poète à la lyre d’Orphée nous ouvre les portes de tous les royaumes.

 

C’est bien le mur­mure qui per­dure après la lec­ture de Gabreil Rebourcet. Dessiné par cha­cun de ses textes édi­fiés tels cathé­drales aux flèches ten­dues vers le ciel, il nous mène hors du signe, et heurte les murs  clos du monde pour les abro­ger au silence.

 

« être roi Lear face à l’orage »

 

mm

Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne le 24 février 1966 et vit en région pari­sienne. Professeur de Lettres clas­siques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’université Paris Diderot.

Elle publie en 2012 Foulées désul­toires, aux Editions du Cygne, ain­si que des textes inédits dans la revue Le Capital des mots.

A contre Murailles, Les édi­tions du Littéraire, Paris, octobre 2013